Poème '30 – Force peu a peu me mine' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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30 – Force peu a peu me mine

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CCLXVIII [=CCLVIII] .

Le Coeur, de soy foiblement resoulu,
Souffroit asses la chatouillant poincture,
Que le traict d’or fraischement esmoulu
Luy avoit fait sans aulcune ouverture.
Mais liberté, sa propre nourriture,
Pour expugner un tel assemblement
D’estre né libre, & faict serf amplement,
Y obvioyt par mainte contremine,
Quand cest Archier, tirant tant simplement,
Monstra,que force en fin, peu a peu, mine.

CCLXIX [=CCLIX] .

De toute Mer tout long, & large espace,
De terre aussi tout tournoyant circuit
Des Montz tout terme en forme haulte, & basse,
Tout lieu distant, du jour & de la nuict,
Tout intervalle, ô qui par trop me nuyt,
Seront rempliz de ta doulce rigueur.
Ainsi passant des Siecles la longueur,
Surmonteras la haulteur des Estoilles
Par ton sainct nom, qui vif en ma langueur
Pourra par tout nager a plaines voiles.

CCLXX [=CCLX] .

Sur fraile boys d’oultrecuydé plaisir
Nageay en Mer de ma joye aspirée,
Par un long temps, & asseuré plaisir
Bien pres du Port de ma paix desirée
Ores fortune envers moy conspirée
M’a esveillé cest orage oultrageux,
Dont le fort vent de l’espoir courageux
Du vouloir d’elle, & du Havre me prive,
Me contraingnant soubz cest air umbrageux
Vaguer en gouffre, on n’y à fons ne ryve.

CCLXXI [=CCLXI] .

Opinion, possible, mal fondée
Fantasia sur moy je ne sçay quoy:
Parquoy accoup l’aigreur m’est redondée
De ses desdaingz, & si ne sçay pourquoy.
Je m’examine, & pense apart tout coy
Si par malice, ou par inadvertance
J’ay rien commis: mais sans point de doubtance
Je trouve bien, que celluy se desayme,
Qui erre en soy par trop grande constance
Mais quelle erreur, sinon que trop il ayme?

CCLXXII [=CCLXII] .

Je vois cherchant les lieux plus solitaires
De desespoir, & d’horreur habitez,
Pour de mes maulx les rendre secretaires,
Maulx de tout bien, certes, desheritez,
Qui de me nuire, & aultruy usitez,
Font encor paour, mesme a la solitude,
Sentant ma vie en telle inquietude,
Que plus fuyant & de nuict, & de jour
Ses beaulx yeulx sainctz, plus loing de servitude
A mon penser sont icy doulx sejour.

CCLXXIII [=] .

Pourquoy fuys ainsi vainement celle,
Qui de mon ame à eu la meilleur part?
Quand, m’esloingnant, tant a moy suis rebelle,
Que de moy fais, & non d’elle, depart.
Soit que je sois en public ou a part,
Ses faictz, ses dictz sont a moy evidentz,
Et en son froict tellement residentz,
Que loing encor, je souffre en leur meslée,
Ou, estant près, par mes souspirs ardentz
J’eschaufferois sa pensée gelée.

CCLXXIIII [=CCLXIIII] .

La Mort pourra m’oster & temps, & heur,
Voire encendrir la mienne arse despouille:
Mais qu’elle face, en fin que je ne vueille
Te desirer, encor que mon feu meure?
Si grand povoir en elle ne demeure.
Tes fiers desdaingz, toute ta froide essence,
Ne feront point, me nyant ta presence,
Qu’en mon penser audacieux ne vive,
Qui, maulgré Mort, & maulgré toute absence,
Te represente a moy trop plus, que vive.

CCLXXV [=CCLXV] .

Tous temps je tumbe entre espoir, & desir:
Tousjors je suis meslé de doubte, & craincte:
Tous lieux me sont ennuy, & desplaisir:
Tout libre faict m’est esclave contraincte,
Tant est ma vie a la presence astraincte
De celle là, qui n’en à point soucy.
Vien, Dame, vien: Asses as esclercy
Ces champs heureux, ou a present sejourne
Ton Orient, & en la Ville icy
Jamais, sans toy, a mes yeulx ne s’ajourne.

CCLXXVI [=CCLXVI] .

De mon cler jour je sens l’Aulbe approcher,
Fuyant la nuict de ma pensée obscure.
Son Crepuscule a ma veue est si cher,
Que d’aultre chose elle n’à ores cure.
Jà son venir a eschauffer procure
Le mortel froit, qui tout me congeloit.
Voyez, mes yeulx, le bien que vous celoit
Sa longue absence en presence tournée:
Repaissez donc, comme le Coeur souloit,
Vous loing privez d’une telle journée.

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