Poème '36 – Fuyant peine travail me suyt' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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36 – Fuyant peine travail me suyt

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CCCXXII [=CCCXII] .

Que je m’ennuye en la certaineté
Sur l’incertain d’un tel facheux suspend!
Voire trop plus, qu’en la soubdaineté,
Ou le hazard de tout mon bien depent.
Mais que me vault si le Coeur se repent?
Regret du temps prodiguement usé
L’oppresse plus que cest espoir rusé
Qui le molesté [=] , & a fin le poursuyt.
Bref quand j’ay bien de moymesme abusé,
Je fuis la peine, & le travail me suyt.

CCCXXIII [=CCCXIII] .

Grace, & Vertu en mon coeur enflammerent
Si haultz desirs, & si pudiquement,
Qu’en un sainct feu ensemble ilz s’allumerent,
Pour estre veu de tous publiquement,
Duquel l’ardeur si moins iniquement
Et Coeur, & Corps jusqu’au [=aux] mouelles gaste,
D’un penser chaste en sorte je l’appaste
Pour antidote, & qui peult secourir,
Que bien souvent ma Cruelle se haste,
Playant mon coeur, d’un soubris le guerir.

CCCXXIIII [=CCCXIIII] .

Souvent Amour suscite doulce noise,
Pour tout a celle uniquement complaire,
Qui a m’occire est tousjours tant courtoise:
Que ne luy veulx, & ne scauroys desplaire:
Et si m’en plaings, & bien m’en vouldrois taire,
Tant est fascheux nostre plaisant debat.
Et quand a moy son droit elle debat,
Mon Paradis elle ouvre, & lors m’appaisse,
Pour non donner aux envieux esbat:
Parquoy je celle en mon coeur si grand aise.

CCCXXV [=CCCXV] .

Je m’ayme tout au desdaing de la hayne,
Ou toutesfois je ne l’ose irriter,
Si doulcement elle est de courroux plaine,
Que contre soy se prent a despiter:
Dont tout plaisir je me sens conciter,
Et n’est possible en fin que je m’en t’aise [=taise] .
Parquoy couvrant en mon coeur ce grand aise,
Qui ne me peult detenir en ma peau,
Je vois a elle, & m’accuse, & l’apaise,
Lors l’air troublé soudain retourne en beau.

CCCXXVI [=CCCXVI] .

Chantant Orphée au doulx son de sa lyre,
Tira pitié du Royaulme impiteux:
Et du tourment appaisa toute l’ire,
Qui pour sa peine est en soy despiteux.
En mon travail, moy miserable, honteux
Sans obtenir, tant soit petite grace,
N’ay peu tirer de sa benigne face,
Ny de ses yeulx une larme espuiser,
Qui sur mon feu eusse vive efficace,
Ou de l’estaindre, ou bien de l’attiser.

CCCXXVII [=CCCXVII] .

Mon mal se paist de mon propre dommage,
Tant miserable est le sort des Amantz,
Qui d’un second cuydantz pretendre hommage,
Ensemble sont eulx mesmes consommantz.
Dont en mon mal mes esperitz dormantz,
Et envielliz me rendent insensible,
Quasi voulantz, que contre l’impossible
Je vive ainsi une mourante vie,
Qui en l’ardeur tousjours inconvincible
Plus est contente, & moins est assouvye.

CCCXXVIII [=CCCXVIII] .

Jà tout haultain en moy je me paonnois
De ce, qu’Ammour l’avoit peu inciter:
Mais seurement (a ce, que je congnois)
Quand il me vint du bien feliciter,
Et la promesse au long me reciter,
Il me servit d’un tresfaulx Truchement.
Que diray donc de cest abouchement,
Que Lygurie, & Provence, & Venisse
Ont veu (en vain) assembler richement
Espaigne, France, & Italie, a Nice?

CCCXXIX [=CCCXIX] .

Produicte fust au plus cler ascendant
De toute estoille a nous mortelz heureuse:
Et plus de grace a son aspect rendant,
Grace aux Amantz toutesfois rigoureuse.
Le Ciel voyant la Terre tenebreuse,
Et toute a vice alors se avilissant,
La nous transmit, du bien s’esjouissant,
Qui en faveur d’elle nous deifie.
Parquoy despuis ce Monde fleurissant
Plus que le Ciel, de toy se glorifie.

CCCXXX [=CCCXX] .

Je sens par fresche, & dure souvenance
Ce mien souhaict a ma fin s’aiguiser,
Jettant au vent le sens, & l’esperance,
Lesquelz je voy d’avec moy diviser,
Et mon project si loing ailleurs viser,
Que plus m’asseure, & moins me certifie.
Au fort mon coeur en sa douleur se fie,
Qui ne me peult totalement priver
Du grand desir, qui tout se vivifie,
Ou je ne puis desirant arriver.

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