Poème '12 – De mort à vie' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

12 – De mort à vie

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CV [=XCVI] .

Te voyant rire avecques si grand grace,
Ce doulx soubris me donne espoir de vie,
Et la doulceur de ceste tienne face
Me promect mieulx de ce, dont j’ay envie.
Mais la froideur de ton coeur me convie
A desespoir, mon desseign dissipant.
Puis ton parler du Miel participant
Me remet sus le desir, qui me mort.
Parquoy tu peulx, mon bien anticipant,
En un moment me donner vie, & mort.

CVI [=XCVII] .

A contempler si merveilleux spectacle,
Tu anoblis la mienne indignité.
Pour estre toy de ce Siecle miracle,
Restant merveille a toute eternité,
Ou la Clemence en sa benignité,
Reserve a soy Chasteté Presidente
Si hault au ciel de l’honneur residente,
Que tout aigu d’oeil vif n’y peult venir.
O vain desir, ô folie evidente,
A qui de faict espere y parvenir.

CVII [=XVVIII] .

Le Dieu Imberbe au giron de Thetys
Nous fait des montz les grandz umbres descendre:
Moutons cornuz, Vaches, & Veaulx petitz,
En leurs parcz clos serrez se viennent rendre.
Lors tout vivant a son repos veult tendre,
Ou dessus moy noveau resveil s’espreuve
Car moy constraint, & par forcée preuve.
Le soir me couche esveillé hors de moy,
Et le matin veillant aussi me treuve,
Tout esploré en mon piteux esmoy.

CVIII [=XCIX] .

Fusse le moins de ma calamité
Souffrir, & vivre en certaine doubtance:
J’aurois au moins, soit en vain, limité
Le bout sans fin de ma vaine esperance.
Mais tous les jours gruer soubz l’asseurance,
Que ceste fiebvre aura sa guerison,
Je dy, qu’espoir est la grand prurison,
Qui nous chatouille a toute chose extreme,
Et qui noz ans use en doulce prison,
Comme un Printemps soubz la maigre Caresme.

CIX [=C] .

L’oysiveté des delicates plumes,
Lict coustumier, non point de mon repos,
Mais du travail, ou mon feu tu allumes,
Souventesfois, oultre heure, & sans propos
Entre ses drapz me detient indispos,
Tant elle m’à pour son foible ennemy.
Là mon esprit son corps laisse endormy
Tout transformé en image de Mort,
Pour te monstrer, que lors homme a demy,
Vers toy suis vif, & vers moy je suis mort.

CX [=] .

Sur le matin, songeant profondement,
Je vy ma Dame avec Venus la blonde.
Elles avoient un mesme vestement,
Pareille voix, & semblable faconde:
Les yeulx riantz en face, & teste ronde
Avec maintien, qui le tout compassoit.
Mais un regret mon coeur entrelassoit,
Appercevant ma Maistresse plus belle.
Car Cytarée en pitié surpassoit
Là, ou Delie est tousjours plus rebelle.

CXI [=CII] .

Bien qu’on me voye oultre mode esjouir,
Ce mien travail toutesfois peine endure
J’ay certes joye a ta parolle ouir
A mon ouye asses tendrement dure:
Et je m’y pene affin que tousjours dure
L’intention de nostre long discours.
Mais quand au but de mon vouloir je cours,
Tes voulentez sont ailleurs declinées,
Parquoy tousjours en mon travaillé cours
Tu fuys, Daphnes, ardeurs Apollinées.

CXII [=CIII] .

Suyvant celuy, qui pour l’honneur se jecte,
Ou pour le gaing, au peril dangereux,
Je te rendy ma liberté subjecte,
Pour l’affranchir en vivre plus heureux.
Apres le sault je m’estonnay paoureux
Du grand Chaos de si haulte entreprise,
Ou plus j’entray, & plus je trouvay prise
L’Ame abysmée au regret, qui la mord.
Car tout le bien de l’heureuse surprise
Me fut la peur, la douleur, & la Mort.

CXIII [=CIIII] .

L’affection d’un trop haultain desir
Me benda l’oeil de la raison vaincue:
Ainsi conduict par l’incongneu plaisir,
Au Regne umbreux ma vie s’est rendue.
Lors debendant ceste face esperdue,
Je vy de loing ce beau champ Elisée,
Ou ma jeunesse en son rond Colisée
Satyrisoit contre Solicitude,
Qui liberté, de moy tant fort prisée,
M’avoit changée en si grand servitude.

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