Poème 'La Dogaresse' de Renée VIVIEN dans 'La Vénus des aveugles'

La Dogaresse

Renée VIVIEN
Recueil : "La Vénus des aveugles"

UN ACTE EN VERS

SCENE PREMIERE

Le palais des Doges. Fenêtres ouvertes sur la lagune. On entend de lointains accords de luths et de mandolines.

GEMMA
O Venise ! J’ai l’âme ivre des sérénades :
La musique a brûlé mes lèvres et mon front.
Les barques où, parmi la pourpre des grenades,
Rougit le rose frais des pastèques, s’en vont
Sous la brise du soir ivre de sérénades.

VIOLA
Le crépuscule, las de regrets et d’espoir,
Mire ses roux cheveux et ses yeux d’un bleu noir…
Il m’apparaît ainsi qu’une femme fantasque,
Une femme voilée et riant sous le masque,
Que tente l’amoureuse aventure du soir.GEMMA
Mon cœur se ralentit, obscurément fantasque,
Selon le glissement des gondoles… Le soir
S’approche, souriant à demi sous son masque.
Les luths s’interrompent brusquement

VIOLA
Ah ! les luths se sont tus !GEMMA, écoutant
Voici, dans le couloir,
Un bruit de soie et d’or…On entend un frisson de robe. Voici la Dogaresse…
L’ombre de son regard mystérieux m’oppresse
Comme l’eau morte aux pieds rayonnants de la mer.VIOLA, comme en songe
L’eau morte aux plis dormants…GEMMA, la rappelant à la réalité
Voici la Dogaresse…VIOLA, comme en songe
La contemplation des lagunes l’oppresse.
Je redoute la froideur pâle de sa chair
Et de ses yeux…Elle recule comme saisie par un pressentiment.

SCENE II

La Dogaresse entre. Elle va vers la fenêtre. Pendant tout l’acte, ses yeux restent fixés sur l’eau du canal.

LA DOGARESSE

J’ai trop contemplé des lagunes.
J’ai trop aimé leurs eaux sans remous, leurs eaux brunes ;
Elles m’attirent comme un désastreux appel…
Je ne défaille plus sous le charme cruel
Des accords et des chants… L’eau morte a pris mon âme.

GEMMA
Les luths qui suppliaient, ainsi qu’un vaste appel,
Les voix qui s’exaltaient, plus vives qu’une flamme,
Ne font plus tressaillir le palais, telle une âme.

LA DOGARESSE
J’ai fait taire les luths… Le silence des eaux
A plus de volupté que les sons les plus beaux…
Ah ! silence éternel où s’enlise mon âme !…

VIOLA, dans un cri d’effroi :
Oh ! ne contemplez pas les lagunes !

LA DOGARESSE, à Viola :
Dis-moi,
N’as-tu point vu, sur l’eau sans clartés et sans voiles,
Un mystère d’azur et d’étranges étoiles ?
Vers la nuit, n’as-tu point frissonné, comme moi,
D’un immense désir dans un immense effroi ?

GEMMA, s’approchant de la fenêtre :
Le ciel bariolé détruit ses mosaïques,
Il s’effrite, il s’effondre…

LA DOGARESSE
O graveViola,
N’as-tu point frissonné quand le soir révéla
Les verts hallucinants et les bleus magnétiques
De l’eau morte, les bleus d’abîmes et les verts
S’insinuant en nous comme un songe pervers ?…
Ah ! l’eau morte !…

VIOLA
Mais la stupeur de l’automne ivre !
Le couchant qui s’affirme en des clameurs de cuivre
Et qui s’éteint, plus doux qu’un musical soupir !
Les murs où, comme un sphinx, le soir vient s’accroupir…
Les vignes de la nuit, fiévreuses et funèbres,
Où sourd confusément le vin noir des ténèbres !GEMMA
On croit voir refluer votre ondoyant manteau
Sur un rythme pareil au roulis d’un bateau.

LA DOGARESSE, comme hallucinée
L’onde nocturne m’a dévoilé ce mystère :
Une mort amoureuse et pourtant solitaire,
Un silence oublieux où dorment les sanglots,
Un sommeil violet dans la pourpre des flots…

GEMMA
Détournez vos regards fébriles !…

LA DOGARESSE
L’eau m’appelle…
L’eau m’attire…

GEMMA, suppliante
Madone…

VIOLA
Oh ! vous êtes plus belle
Qu’au matin nuptial et bleu de Séraphim
Où riaient, à travers l’encens de la nef grise,
La harpe d’Azraël et le luth d’Eloïm,
Où les cloches jetaient leurs lys d’or sur Venise !La Dogaresse sort lentement

GEMMA
La lumière qui meurt à l’Occident se brise,
Et le soir s’engourdit en son verger d’azur.

VIOLA
Au fond de ma tristesse il sommeille une joie.

UNE VOIX DE FEMME, du dehors
Elle se noie !

VOIX DE LA FOULE.
Elle se noie !

VIOLA, dans un grand cri
Elle se noie !
Mon âme se débat comme en un rêve obscur…

GEMMA
Comme elle, qui s’en va vers la mer, j’agonise…
L’eau replie en rampant ses mille anneaux d’azur
Sur celle que j’aimais…

VIOLA
Les lagunes l’ont prise.

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Renée VIVIEN

Portait de Renée VIVIEN

Renée Vivien, née Pauline Mary Tarn le 11 juin 1877 à Londres et morte le 18 novembre 1909 à Paris, surnommée « Sapho 1900 », est une poétesse britannique de langue française du courant parnassien de la Belle Époque. Renée Vivien était la fille d’une mère américaine et d’un père britannique fortuné qui mourut en 1886,... [Lire la suite]

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