Poème 'La Tristesse d’Oscar' de Théodore de BANVILLE dans 'Odes funambulesques'

La Tristesse d’Oscar

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Odes funambulesques"

Jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun,
Du temps que son habit vert pomme était dans un
État difficile à décrire,
Et qu’enfin ses souliers, vainqueurs du pantalon,
Laissant à chaque pas des morceaux de talon,
Poussaient de grands éclats de rire ;

Du temps que son coachman, pâle comme un navet,
Se recourbait en plis tortueux, et n’avait
Plus de collet d’aucune sorte,
Aucun collet, pas même un collet… né Révoil,
Et que son vieux chapeau, tout dépourvu de poil,
Prenait des tons de colle-forte ;

O misère ! du temps que, tournant au lasting,
Son pantalon, pareil aux tableaux de Drolling,
Avait ce vernis dont tu lustres
Le gilet fabuleux de Fontbonne et son frac,
Le bel Oscar disait à Paulin Limayrac,
Publiciste âgé de deux lustres :

« Dieu ! que ne suis-je assis dans le Palais-Bourbon !
Quand pourrai-je appeler Ledru-Rollin : Mon bon !
Et dire en voyant Buloz : Qu’est-ce ?
Et puis n’entendre plus dans quelque affreux recoin
Ce monstre me crier : Tu n’iras pas plus loin !
Quand je veux passer à la caisse.

Paulin ! si je payais le cens, ah ! tu le sens,
Je connaîtrais aussi ces billets de cinq cents
Qui sont les pommes de nos Èves,
J’aurais le rameau d’or qui dompte les tailleurs,
Et je verrais enfin des chemises ailleurs
Que parmi l’azur de mes rêves !

Oui ! je ferais remettre un verre à mon lorgnon !
Paulin, j’échangerais ma panne et mon guignon
Contre l’aisance fantastique
Du baron de Rothschild, et, gagnant à ce troc,
Je peignerais alors mes moustaches en croc
Et j’y mettrais du cosmétique !

Je dînerais chez Douix ! J’aurais des gants serins
Pour poser au balcon des théâtres forains,
Et, profitant de son extase,
J’abreuverais de luxe et de verres de rhum
Une divinité, reine des Délass-Com,
De Montmartre ou du Petit-Laze ! »

Ainsi parlait Oscar, l’âme et les sens aigris,
Du temps qu’il arborait ces vastes chapeaux gris
Empruntés à d’anciens fumistes,
Et que, plein d’amertume, il nettoyait ses gants
Avec ces procédés beaux, mais extravagants,
Qui sont la gloire des chimistes.

Il parlait, et ses yeux imitaient des poignards.
Aujourd’hui, grâce aux voix de cinq cents montagnards,
Le voilà sorti de l’ornière
Et Bignan le célèbre en d’officiels chants ;
C’est la rosette rouge et non la fleur des champs
Qui fleurit à sa boutonnière.

Il rayonne, il est mis comme un notaire en deuil.
Et cependant toujours parmi l’or de son œil
Brille une perle lacrymale ;
Il erre, les regards cloués sur les frontons,
Triste comme un bonnet, ou comme ces croûtons
De pain que nous cache une malle !

Quel rêve peut troubler ce moderne Samson,
Qui sur le nez des siens pose, comme l’ourson,
Des discours carrés par la base,
Qui d’un pantalon vert couvre ses tibias,
Et qui dans les divers patois charabias
Éclipse Charamaule et Baze ?

Ah ! quelque fiel toujours gâte notre hydromel !
Oui, quelque chose encore attriste ce Brummel
Qui, mettant chaque Amour en cage,
Effaçait les exploits du chevalier d’Éon !
Voilà ce qui l’agace : hier à l’Odéon
Un voyou l’a pris pour Bocage !


Juin 1848.

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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