Poème 'Le Virgile travesti' de Paul SCARRON

Le Virgile travesti

Paul SCARRON

(Énée vient d’annoncer à Didon qu’il doit repartir)

Tandis qu’Aeneas enfila
Le discours civil que voilà,
Didon, de raison dépourvue,
Ne jeta point sur lui la vue.
Les yeux fichés sur le pavé,
Le visage de pleurs lavé,
En son esprit bourru la rage
Faisait un étrange ravage.
Enfin ses yeux elle darda
Sur Énée, et le regarda
Depuis les pieds jusqu’à la tête,
Furieuse comme tempête,
Et puis lui dit ces mêmes mots :
Ô le plus vil des animaux,
Le plus dur et le plus sauvage,
Et qui fais tant de l’homme sage,
Tu n’es qu’un sot, tu n’es qu’un fat,
Tu n’es qu’un larron comme un rat,
Un coureur de franches lippées,
Et tes suivants, traîneurs d’épées,
Qui ne valent pas mieux que toi,
Ne seraient pas vivants sans moi.
Tu te dis fils de Cythérée :
La chose n’en est assurée
Qu’en tant que grand fils de putain ;
Mais je sais bien pour le certain
Que ni Cythérée est ta mère,
Ni feu Dardanus ton grand-père,
Et que toi, qui fais tant du coq,
Ne fus jamais que fils d’un roc,
Et qu’une montagne est ta mère ;
Que de telle mère et tel père
Il ne peut sortir qu’un caillou.
Non, je me trompe, c’est un loup
Qui t’engendra d’une panthère ;
Aucuns disent une vipère
Qui te conçut d’un léopard ;
Les autres disent un lézard,
Qui t’engendra d’une tigresse ;
Autres, un dragon, d’une ânesse ;
Un renard, d’un caméléon ;
Un rhinocéros, d’un lion ;
Un crocodile, d’une autruche ;
Un loup-cervier, d’une guenuche.
Pour moi je te mets au-delà
De tous ces vilains monstres-là.
Pour dire de toi pis que pendre,
Et de crainte de me méprendre,
Je te tiens roc, roche, caillou,
Panthère, léopard et loup,
Vipère, lézard et tigresse ;
Je t’estime dragon, ânesse,
Un rhinocéros, un lion,
Un renard, un caméléon,
Un faux crocodile, une autruche,
Un loup-cervier, une guenuche,
Et, pour achever mon sermon,
Je te tiens pire qu’un démon,
Pire qu’un diable qui t’emporte,
Toi, ton fils, toute ta cohorte,
Et moi sotte carogne aussi
De m’être embéguinée ainsi
D’un mangeur de poule, un gendarme !
[...]
Va, va, je ne te retiens plus
Par mes reproches superflus ;
Va-t-en où ma fureur t’envoie,
Que jamais je ne te revoie ;
Va chercher ton pays latin,
Fuis-moi, cruel, suis ton destin.
Si le ciel a quelque justice,
Un écueil sera ton supplice ;
Là, tu demanderas pardon ;
Là, tu réclameras Didon,
Didon, par toi tant offensée,
Au lieu d’être récompensée.
Je te veux poursuivre, inhumain,
Une torche noire à la main
Je t’en grillerai les moustaches,
Homme le plus lâche des lâches,
Et, quand j’aurai fini mon sort,
Tu me verras, après ma mort,
Et jour et nuit, fantôme horrible,
Te lançant un regard terrible ;
Je te ferai partout : Hou ! hou !
Je te ferai devenir fou.
En Enfer j’aurai la nouvelle
Du désordre de ta cervelle ;
Dieu sait si son vin il aura,
Celui qui me l’apportera l
Oh ! chien, loup, tigre, Suisse,
Que bientôt le ciel te punisse !  »
Après ce joli compliment,
Qu’elle fit un peu brusquement,
Elle lui tourna le derrière
D’une dédaigneuse manière.

(Livre IV, v. 1625-1687 et 1733-1764)

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