Poème 'On plaide' de ATOS

On plaide

ATOS

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés, chers confrères,
Que devons désigner ? Un coupable ? Soit. Il semble, par nous, tout trouvé.
Le verdict est déjà dans la boîte.
Comment le nier ? Alors pourquoi donc mener un procès?

« - Et c’est la défense qui pose cette question…. ! »

Cher collègue il peut y avoir des défenses coupables, mais elles savent toujours être équitables là où l’accusation se montre si peu charitable !

Nous avons donc ici affaire au crime. Et le crime a su mener ce criminel devant nous.

«  La justice, cher confrère, la justice a mené ce criminel devant nous »

La justice a toujours affaire avec le crime. Vous le savez autant que moi. C’est là son commerce.
Et convenons en elle l’entretient très bien.

Donc, un crime engendrant une victime. Un crime qui trouve son origine. Son origine c’est le lieu, le lieu même où cet enfant, ce criminel, a vu croître en lui le germe. C’est de son enfance que l’ordre fut donner.

« Il me semble que cet enfant a dangereusement grandi . Et après la justice, vous n’allez pas en plus accabler une mère.. »

Je n’accable personne. On ne peut qu’accabler ce qui est faible. Et cette femme est tout, sauf une faible mère. D’ailleurs peut on parler d’une mère dans ce procès ? Parle t on d’une corde dans la maison d’un pendu ? Elle peut tout entendre, croyez moi, elle peut entendre ce qu’ils ont vécu, elle qui les tous fait taire, et cela dès la naissance.

«  Voilà, par la simplicité de votre plaidoirie, une mère devenue la main d’un crime, main qui a la particularité de ne pas appartenir au bras du criminel. Votre raisonnement, cher confrère est anatomiquement insoutenable. »

Et bien je soutiens, ne vous en déplaise, je soutiens, que cette femme, qui vient pleurer ici devant vous, cette femme est coupable au regard des actes que nous devons juger.
Cette femme aime de trop savoir en secret les choses. Puisque les choses sont faites, alors, je les dirai.
Elle aimait savoir toutes choses ignorées, cachées, enfermées , claquemurées,
Des choses les plus petites elle en faisait de grands secrets.
C’est ainsi que tout son monde pourrissait. Cloaque putride où la vie se liquéfiait.
L’odeur même devenait informe, et on ne savait jamais quel coupable oubli venait gangrener leurs pensées.
Dans les sacs, dans les enveloppes, des tiroirs, des pochettes, et sous les oreillers les moindres choses devenaient sourdes au tumulte du monde.
En enfermant ainsi les choses, elle s’enfermait elle même, mais la plus infecte des choses c’est que la tenant par la gorge elle tentait d’étouffer toute sa portée. Croyant qu’elle pouvait ainsi les retenir de vivre. C’est une folle cavernicole qui se présente au grand jour devant nous.
La maîtrise des choses devait contenir les excès.
Elle était folle, non pas une folle perdue d’être en elle même, mais folle détruisant sa portée et c’est cela tout le secret.
On inscrivait sur les enveloppes et les sachets, mais ce qui y était porté n’était pas ce qu’il contenait. Du moins elle l’espérait. Ce qui importait c’était le secret, le trou sombre et glacial dans lequel elle les jetait. C’est un enfer que ne pas naître d’une mère.

«  C’est un enfer pour une mère que de porter des monstres. »

Les monstres n’existent pas dans la nature !
Si ils survivent c’est qu’on les crée !
Une cave, voilà le lieu. Une cave pleine d’inhumanité. La peur régnait, tout était suspect. Les autres revêtaient la toge du péché. Satan lui même ne pouvait pas en réchapper.
Le mal, c’était de vivre. Le mal, c’était d’aimer. Le haut mal c’était d’espérer. Être léger, être confiant, être insouciant tout était en ce lieu systématiquement fracassé.
On devait. On devait. On devait même lorsqu’il n’y avait rien à faire.
Le dégoût avait égorgé le plaisir. Leur corps était mutilé. Un corps muet. Elle nous raconté sa vie, sa vie avant eux, avant son secret. Elle était belle, elle dansait. Elle nous a parlé de sa «  famille », mais d’eux, elle n’a pu nous dire qu’une seule chose : qu’ils étaient ses enfants.

« Et bien, voilà qui se voudrait étrange, une mère qui appelle sa progéniture ses enfants. Voilà, Maître en effet grande chose coupable ! »

Ils n’étaient pas de sa famille, ils étaient tombés de son ventre, comme des vers tombant d’une carcasse, ils étaient irrémédiablement extérieurs à son univers.
Cet univers qu’elle leur disait avoir perdu en les produisant.
Ils sont pire que des enfants trouvés.
Nous les avons tous abandonnés. Il n’ont pas eu de mère. Pas plus que de père. La folie accouplée à l’ignorance. Voilà l’origine de l’enfer. Si elle n’a su leur transmettre l’amour, elle leur appris le mensonge, et la rage. Une meute voilà ce qu’elle a jeté dans cette cave.
Pas un berceau, un tombeau.

J’en conviens, la justice fait ce qu’elle peut avec les lois que les hommes lui donnent. Ce sont ces seules armes.
Elle agit légalement, voilà toute son amplitude. Voilà son impuissance.
La justice donne des leçons, mais n’en retient aucune. Il aurait fallu agir en toute moralité. Attaqué le mal là où il se fécondait.

«  Les palais de justice n’ont pas, Maître, vocation à juger en toute moralité. Les juges ne sont point des maîtres de morale. Nous sommes dans un palais et non dans quelque temple. Faut il ici vous le rappeler ? »

Et bien c’est dommage, c’est grand dommage pour toute la cité. Dictons nos lois au regard de la morale, et non pas en regard du bien de tous.

«  et cela est selon vous choses opposables ? »

Oui, la morale de toute l’Histoire est là pour plaider ma cause. Nos lois punissent. La sentence n’est pas une morale. Nous n’en serions pas là. Nos textes entiers voudraient absoudre tous les crimes. Je ne vois là que punitions. Admettre une punition c’est à la base toujours admettre le crime.
Nous ne sommes pas mieux qu’un prêtre qui en écoutant un chapelet d’horreurs, de monstruosités, donne trois pater et deux ave. Qu’avions nous à mettre sous bonne garde en bâtissant nos palais ? Si ce n’est uniquement notre sécurité ?

« Ne faut il plus d’après vous punir le crime ? Je respecte la défense, maître, mais vous mettez, il me semble, un peu vite l’ensemble de nos lois en accusation. Il conviendrait de ne point inverser les rôles. »

Je n’accuse jamais sans preuve. Et les preuves nous les avons sous les yeux.
L’irresponsabilité est la mère de la culpabilité. Si nous avions veillés à la responsabilité de cette femme et de cet homme, ce fils aujourd’hui ne serait pas coupable du crime qu’il a bel et bien commis.
Qui est responsable est coupable. Voilà la seule loi qui doit être entendue par la cité.
Contrevenez à cette loi et vous ne serez jamais plus en sécurité. Ni dans votre cité, ni au dehors.

«  On ne peut pas être responsable de tout »

On peut au moins espérer prendre conscience qu’on se doit de l’être!

« D’après vous, nos lois sont elles irresponsables ? »

Je le crains, cher confrère, je le crains. Je le crains, et cela pour toute notre cité.
Soyons juges de nos responsabilités , voilà comment nous devrions agir avant même d’appartenir à un palais.

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