Poème 'Prométhée délivré' de Louis MÉNARD dans 'Poèmes'

Prométhée délivré

Louis MÉNARD
Recueil : "Poèmes"

PROMÉTHÉE.

Les astres d’or, roulant aux éternelles sphères,
Achèvent lentement leur cours silencieux ;
L’encens et la rumeur des plaintives prières
Ont cessé de monter vers le tyran des cieux.

Je veille seul : il n’est pour moi ni nuit ni rêve,
Et l’immortel vautour ne laisse pas de trêve
À mes flancs déchirés que nourrit la douleur ;
Depuis quatre mille ans sa rage me dévore,
Mais les temps vont enfin s’accomplir, et l’aurore
Doit éclairer les pas de mon libérateur.

Jadis, quand Zeus punie en moi le divin crime
Du feu sacré porté chez les êtres d’un jour,
Vaincu, je lui prédis qu’au fond du noir abîme
Les dieux, chassés du ciel, tomberaient à leur tour.
Cependant, enivrés de l’encens de la terre,
Ils s’endorment au fond de leur ciel solitaire ;
Mais le matin verra mon oracle accompli :
Sous le bras d’Héraclès quand tomberont mes chaînes,
Déshérités enfin des prières humaines,
Les cultes oppresseurs périront par l’oubli.

LE CHŒUR.

O seul ami de l’homme ! ô toi qui sur la terre
Descendis autrefois le feu sacré des cieux !
Toi qui, pour protéger notre vie éphémère,
Osas seul affronter la colère des dieux !

Pardonne si toujours à ta longue souffrance
L’homme ingrat et timide a refusé ses pleurs.
Il eût sur lui du ciel attiré la vengeance
Sans pouvoir par sa mort soulager tes douleurs.

Toi qui souffres pour lui, pardonne à sa faiblesse ;
Repoussé par les dieux, j’implore ton secours ;
L’inflexible destin se rit de ma détresse,
Et pour les suppliants, hélas ! les dieux sont sourds.

PROMÉTHÉE.

J’ai compté des soleils le retour monotone,
J’ai vu passer les ans, les siècles, et toujours
Je t’attendis en vain pour charmer mes longs jours ;
Oui, tu m’as oublié longtemps, mais je pardonne
Aux enfants du néant, dont mon doigt créateur
D’un limon trop fragile avait formé le cœur.

De la terre et de toi viens me parler sans crainte.
Comme un soupir lointain, sur mon sommet glacé,
Le vent de tes douleurs quelquefois a passé ;
Et moi, je supportais mes tortures sans plainte,
Craignant pour mon orgueil des échos indiscrets,
Mais sur tes maux, mortel, bien souvent je pleurais.

LE CHŒUR.

Que faire ? A la douleur quand Zeus livra le monde
Pour le punir du don que tu nous avais fait,
Faible et tremblant devant son tonnerre qui gronde,
J’adorai : son orgueil ne fut pas satisfait.

Alors, dans tous les lieux j’élevais ses images,
J’éveillais en priant l’écho dormant des bois,
Et puis j’interrogeais mes prêtres et mes sages,
Pour savoir si le ciel écouterait ma voix.

Mais les rochers sacrés de Delphes, la divine,
Sur les ailes des vents m’ont renvoyé ces mots :
« O mortel ! que ton front se prosterne et s’incline ;
Nul n’est pur .devant moi : supporte donc tes maux.

Peut-être qu’en offrant chaque jour des victimes,
Ma colère à la fin se laissera fléchir ;
Mais ne demande pas, mortel, quels sont tes crimes :
Ton crime fut de naître : il faut vivre et souffrir. »

Et mes sages m’ont dit : « Tes plaintes seraient vaines,
Tes maux n’ont dans les cieux ni juge ni témoin.
Marche, et porte le poids des misères humaines,
Notre voix est si faible, et le ciel est si loin ! »

Alors, des fleurs d’un jour je couronnai ma tète ;
Au milieu de l’orgie, en l’honneur des grands dieux,
Le sang de mes taureaux coula dans chaque fête,
Et, modérant ainsi leur fureur inquiète,
J’invitai les dieux même à partager mes jeux.

Mais, dans son vol muet, la morne destinée,
Changeait les vins sacrés en un amer poison ;
Jetant la coupe d’or de fleurs environnée,
Je foulai sous mes pas ma couronne fanée,
Et sondai du regard le quadruple horizon.

Les épaisses vapeurs du sang et de l’orgie
Voilaient comme un linceul le flambeau du soleil ;
Comme un champ desséché la terre était sans vie.
Et, sous le ciel d’airain, de l’aurore endormie
Les peuples haletants imploraient le réveil.

Alors, sur un mont solitaire,
Un astre éclatant se leva ;
L’ombre s’évanouit : la terre,
Dans un recueillement austère,
Comme un dieu nouveau l’adora.

Cloué sur une croix sanglante,
Un homme apparut à mes yeux ;
Il parla : le monde en attente
Crut dans sa parole vivante ;
Sa voix était l’écho des cieux.

Sa mort était un sacrifice :
Du ciel suspendant les arrêts,
Il nous sauvait par son supplice,
Et de la divine injustice
Il subissait seul les décrets.

Il nous légua sa croix divine
Pour éclairer tout l’univers,
Comme au sommet de la colline
Un phare brillant illumine
Les horizons lointains des mers.

Et deux mille ans la terre entière
Suivit ce fanal radieux ;
Mais le symbole tutélaire
Dans le ciel, qu’à peine il éclaire,
Jette en mourant ses derniers feux.

PROMÉTHÉE.

Laisse fuir le passé : l’avenir se déroule ;
Grossi par chaque instant, le torrent des jours coule,
Charriant les dieux morts et les trônes détruits.
Les grands jours vont venir : l’éternité féconde
Va de ses flancs profonds laisser sortir un monde
A l’heure où de mes fers tomberont les débris.

Et toi, roi du passé, Tout-Puissant, Dieu suprême,
Sous mille noms divers restant toujours le même,
Qu’on t’appelle Brahma, Zeus, Jéhovah, Seigneur,
O pouvoir inconnu ! quelque nom que tu prennes,
Moi, brisé par ta foudre et meurtri par tes chaînes,
Moi, ton seul ennemi, je brave ta fureur.

Non, tu n’as pas vaincu, car j’ignore la crainte,
Et jamais de mon sein ne sortit une plainte.
Tu voulais me voir seul, inconsolé, maudit,
Et malgré tes vautours, et malgré ton tonnerre,
Ma triste solitude est peuplée, et la terre
Par mille chants d’amour toujours me répondit.

VOIX DANS L’AIR.

Que sur la poitrine brûlante
Voltige une brise odorante,
Et que son aile frémissante
Caresse ton corps affaibli :
Que le sommeil sur toi descende,
Sur tes yeux divins qu’il étende
Ses lacs transparents, et répande
Sa coupe d’or pleine d’oubli !

Brise, baigne en passant tes ailes
Au calice des fleurs nouvelles ;
Verse à ces neiges éternelles
Les parfums de leur sein vermeil ;

Pendant que la nuit de son voile
Déroule l’invisible toile,
Où chaque perle est une étoile,
Où chaque agrafe est un soleil.

PROMÉTHÉE.

Je reconnais ces voix : les Orcades blanches,
Les Nymphes ; les Zéphyrs balancés sur les branches,
Souvent pleurent mes maux au tond des bois sacrés.
Je vous entends souvent, jeunes Océanides,
Gémir sur mes douleurs dans vos grottes humides
Où l’écume d’argent baigne vos pieds nacrés.

J’entends ainsi vibrer comme un lointain murmure
La voix des mille esprits qui peuplent la nature,
J’aime leurs doux accords à l’heure de minuit ;
Mais j’aime plus encor leur science immortelle ;
Car au livre divin c’est par eux que j’épèle
Les secrets que voilait l’impénétrable nuit.

Mais toi, leur reine, toi qui souvent me consoles,
Muse de l’harmonie aux magiques paroles,
Dors-tu sous les flots bleus ou sur l’herbe des bois ?
Enchanteresse, ô toi dont la douce puissance
Dans les mains de Pandore enchaîna l’Espérance,
Viens avec ta musique, avec ta douce voix.

HARMONIA.

J’abandonne pour loi mon palais de rosée
Où le miroir des mers
Reflète de mes fleurs la corolle irisée
Et les calices verts,
Où les peuples légers de mes changeants royaumes,
Les songes transparents, aériens fantômes,
Me forment une cour ;
Où, répondant aux chants de la sphère infinie,
L’air sonore lui-même, impalpable harmonie,
Me berce tout le jour.

Innombrables esprits des voûtes éthérées,
Nymphes des mers, des bois,
Souffles des vents, échos des cavernes sacrées,
Accourez à ma voix.
Par mon pouvoir magique, esprits, je vous l’ordonne,
Aux pieds de Prométhée apportez la couronne
Et le sceptre enchanté.
Sur vous mon règne dure encor, le sien commence :
Esprits de la nature, à lui votre science,
A moi votre beauté !

LES ASTRES.

Titan, lève les yeux vers la voûte profonde.
De soleil en soleil, d’un monde à l’autre monde,
Se croisent des appels sans fin ; le ciel s’inonde
De rayons et d’accords pendant l’éternité.
Toi qui conquis la flamme, assiste à ces mystères,
Titan ! nous t’apprendrons le langage des sphères,
Tu sauras mesurer leurs courbes solitaires
Et des champs bleus du ciel sonder l’immensité.

LES FORÊTS.

Titan, suis le dédale où s’égare la vie,
Chaîne aux mille anneaux d’or, trame immense et fleurie,
Fleuve aux courants sans nombre, incessante harmonie
Qui naît, qui meurt, qui monte et descend tour à tour.
Dans les bois plantureux où chaque herbe frissonne
Au chaud soleil d’été, dans le ciel qui rayonne,
Dans la mer aux flots noirs qui mugit et bouillonne,
En tous lieux vois régner l’universel amour.

LES MONTAGNES.

Par des siècles sans nombre éteinte et refroidie,
La terre, pour garder sa chaleur et sa vie,
Dans les déserts glacés de la voûte infinie,
D’un manteau de granit couvre ses larges flancs.
Mais sous les flots des mers, sous la plaine féconde,
La lave sourdement mugit, bouillonne et gronde
Pour sortir en volcan de sa prison profonde
Et s’ouvrir dans le roc des cratères brûlants.

LES NUAGES.

Les neiges des glaciers boivent la nue errante.
Tantôt, flambeau du pôle, en frange vacillante,
L’aurore boréale y va dresser sa tente ;
Tantôt un reflet rouge en dore les contours,
L’éclair jaillit des flancs déchirés du nuage,
La trombe rompt sa chaîne : au choc de son passage
L’air ébranlé rugit ; mais ne crains pas l’orage,
Tu peux dompter la foudre et diriger son cours.

PROMÉTHÉE.

Esprits divins, fécondez mon génie,
Et qu’à travers les cieux impénétrés
J’entende enfin la mystique harmonie
Des sphères d’or et des nombres sacrés.
Ce roc en vain sur sa cime glacée
M’enchaîne encor ; je suis, malgré les dieux,
Libre déjà comme l’aigle des cieux,
Et sur le monde, au nom de ma pensée,
Captif, brisé par ces chaînes de fer,
Je puis régner, bravant Zeus, calme et fier.

Voici mon corps : qu’il l’écrase et l’enchaîne.
Je l’abandonne en proie à ses vautours ;
Il ne pourra me détruire, et ma haine
Jusqu’en son ciel le poursuivra toujours.
Toujours ! oh non ! son règne et mon supplice
Avant le jour vont à jamais finir.
Oui, ma science a lu dans l’avenir ;
Il faut qu’enfin l’oracle s’accomplisse :
Vous m’allez voir régner, divins esprits,
Sur l’univers que vous m’avez soumis.

Par ma parole, esprits, votre science,
Chez les mortels pénétrant chaque jour,
A d’Héraclès fécondé la puissance
Pour qu’il brisât mes chaînes à sou tour.
Mortel, les yeux verront avec l’aurore
Mes fers tomber sous les puissantes mains
Du rédempteur promis à mes destins.
Mortel, attends quelques heures encore,
Et de la terre et du ciel je suis roi :
Les dieux sont morts, car la foudre est à moi.

LE CHŒUR.

Pourriez-vous nous mentir, parfums, célestes brises,
Vents des terres promises,
Rayons avant-coureurs,
Mirages lumineux des aurores prochaines,
Harpes éoliennes,
Qui vibrez dans les cœurs !

Un espoir inconnu dans mon âme fermente,
Ma force défaillante
S’appuie à ta vertu.
Tu prédis le retour du soleil que j’implore,
J’attends en paix l’aurore,
Et le doute est vaincu.

Mais quelle ombre de loin se présente à ma vue ?
Est-ce un mortel, un dieu qui porte ici ses pas ?
Du Caucase il atteint déjà la cime nue,
Et, comme s’il suivait une route connue,
Dans la nuit sans étoile il ne s’égare pas.

C’est une jeune fille, et de son front pudique,
Ceint d’un chaste bandeau, sur ses pieds à longs plis
Tombe un voile de lin ; sur sa noire tunique
Brille une croix : du Christ c’est l’épouse mystique
Qui vit dans les déserts de visions remplis.

PROMÉTHÉE.

O fille d’Inachos, vierge de Zeus chérie,
Est-ce toi ?

IO.

Nomme-moi Magdeleine ou Marie,
Car j’ai changé mon nom en épurant mon cœur,
Et c’est pour t’éclairer que je suis revenue.
Depuis le premier jour qui m’offrit à ta vue,
Par son céleste amour Dieu paya ma douleur.
Tu me l’avais prédit : errante et vagabonde,
Je m’égarai longtemps sur les confins du monde ;
Un aiguillon fatal pressait partout mes pas ;
De fantômes sans nombre en tous lieux entourée,
Aux ronces du chemin meurtrie et déchirée,
Je me plaignais du Dieu qui ne se montrait pas.

Et, d’un fatal amour maudissant la naissance,
Loin du terme espéré, haletante, en démence,
Je m’assis, maudissant le destin et les dieux.
Alors, d’une clarté céleste illuminée,
Une croix m’apparut : tremblante et prosternée,
J’entendis retentir des mots mystérieux :

« Vous que l’amour divin embrase,
Jusqu’à l’hymen de Dieu vous pouvez parvenir,
Mais par la pureté sachez le conquérir ;
Que votre âme, abîmée en une sainte extase,
Jette aux douleurs d’un jour ce corps qui doit périr. »

À cet appel, pareils aux nuages sans nombre
Que l’aquilon ramasse aux quatre coins du ciel,
Des hommes s’élançaient du sein de la nuit sombre
Pour contempler l’éclat du symbole éternel.

Quels cantiques d’amour, quels hymnes d’espérance
Répondirent ensemble à cette voix de Dieu !
Les anges à genoux contemplaient en silence
Ces saints qui, fatigués de doute et de souffrance,
Disaient au monde impie un éternel adieu.

Et dans la solitude aride et désolée,
Recueillis, à l’abri des orages du cœur,
Ainsi qu’un lac limpide à l’onde inviolée,
Où le ciel réfléchit sa coupole étoilée,
Ils créaient dans leur âme un monde intérieur.

Moi, de ces pèlerins suivant la course errante,
J’allai seule, pieds nus, un bâton à la main ;
Baisant d’un sang divin la trace encor récente,
Et pour guide suivant la croix étincelante
Qui, de la terre au ciel, me montrait le chemin

Comme autrefois Jésus sur les saintes collines
Vit deux fois sous sa croix son corps divin fléchir,
Que de fois je sentis au milieu des épines
Mes genoux défaillir !

Que de fois, au milieu dudésert, déchirée
Par les cailloux aigus qui naissaient sous mes pas,
Je cherchais un peu d’eau pour ma lèvre altérée
Et ne la trouvais pas !

Et je disais : Seigneur, est-ce assez de souffrance ?
Les jours de ton amour ne vont-ils pas venir,
Ou bien faut-il ici, lasse de l’espérance,
M’arrêter pour mourir ?

O palmiers du désert ! champs de la Thébaïde,
Qui répétiez alors le cri de mes douleurs,
Brûlant soleil d’Egypte, et toi, poussière aride
Qu’arrosèrent mes pleurs !

Lorsque seule, à genoux, d’un ci lice velue,
Je déchirais mon sein à des ongles de fer,
Lorsque le tentateur présentait à ma vue
Les démons de l’enfer ;

Vous savez si jamais, du fond de ma misère,
J’ai dit à Dieu : L’amour que tu m’avais promis,
S’il faut pour l’acheter tant souffrir sur la terre,
Est trop cher à ce prix.

PROMÉTHÉE.

Pendant que tes genoux s’usaient dans la prière,
Tu n’as pas vu les maux des enfants de la terre :
Le monde allait mourir pendant que tu priais.
Tu chantais ta douleur solitaire et bénie,
Mais de funèbres voix et des cris d’agonie
Couvraient tes cantiques de paix.

Mortel, songe à ces jours maudits, où dans tes plaines
Partout mille tyrans rivaient les lourdes chaînes
Dont tes bras ont gardé le stygmatc fatal ;
Au mal originel quand Dieu livrant la terre
Régnait seul dans son ciel, pâle et froid monastère,
Donjon de ce Dieu féodal.

Pourtant, dans ces longs jours, tu priais en silence,
Dans les déserts du ciel reléguant l’espérance,
Et demandant à Dieu la force pour souffrir.
Lève-toi ! Tes droits sont sacrés : qui se résigne
A subir l’esclavage en silence en est digue.
Brise tes fers : sois libre ou meurs !

Le serpent disait vrai : la science était bonne ;
Sa main va de vos fronts arracher la couronne,
Élohim, nous voici pareils à l’un devous.
Vous vouliez, fils ingrats de la pensée humaine,
Proscrire votre mère, enchaîner votre reine ;
Son sceptre se lève : à genoux !

Tous les dieux à leur tour ont eu dans leur église
La vérité suprême et la terre promise,
Gardant pour leur enfer ceux qui restaient dehors.
Le monde quelque temps écoute leur promesse,
Mais, les voyant mentir, il suit sa route, et laisse
Les morts ensevelir leurs morts.
O Pensée ! ils paîront ta peine inexpiée ;
Sur ton calvaire aussi, sainte crucifiée,
Tu ressusciteras des morts après trois jours.
Les peuples prosternés chanteront ta victoire,
Tes disciples chéris te verront dans ta gloire,
Ton règne durera toujours.

O Christ ! serait-il vrai ? les débris de ton temple
Vont-ils donc s’écrouler sur tes derniers enfants ?
Le prêtre agenouillé qui prie et te contemple
Va-t-il à tes autels refuser son encens ?
Ton règne est-il fini ? Les jours qui vont éclore
Verront-ils les rayons d’une nouvelle aurore
Obscurcir ton soleil ?
Nos yeux vont-ils s’ouvrir, et cette foi profonde,
Qui pendant deux mille ans enveloppa le monde,
Était-ce un long sommeil ?

Ta croix sainte, étendard des phalanges sacrées,
Arche mystérieuse entre le ciel et nous,
Sublime piédestal d’où tes mains déchirées
S’étendaient autrefois sur le monde à genoux ;
La verrons-nous quitter notre terre flétrie,
Comme un ange exilé qui revoit sa patrie
Et vole radieux,
Comme l’âme d’un saint qui, du froid cimetière,
La nuit s’échappe en vague et tremblante lumière
Pour remonter aux cieux ?

Le pèlerin penché dont la course s’achève
N’aura-t-il plus d’espoir que dans ton lourd sommeil,
O gouffre du tombeau, nuit sans astre et sans rêve,
Grande nuit du néant qui n’as pas de réveil ?
O Dieu des anciens jours ! si ta foi de la terre
Doit s’effacer ainsi, sans combat, sans colère,
Sous le vent de l’oubli ;
Si le temps peut flétrir tout ce que l’homme adore,
Si l’éternel soleil peut se lever encore
Sur ton culte aboli ;

Laisse-moi cependant, ô Dieu de l’Espérance !
T’adorer la dernière au milieu des mortels ;
Si quelque foi nouvelle en triomphe s’avance,
Permets-moi de pleurer au pied de tes autels.
J’irai mourir, ô Christ ! sur ta montagne sainte ;
J’exhalerai mes jours comme la flamme éteinte
Des lampes du saint lieu ;
Et, les regards tournés vers ta croix que j’adore,
En mourant j’entendrai ta voix redire encore :
Pardonne-leur, mon Dieu !

CHŒUR D’ANGES ET DE VIERGES.

Les crimes des mortels ont fait pleurer les anges ;
Ma sœur, dis à la terre un éternel adieu.
Viens, nous te recevrons dans nos saintes phalanges,
Viens, tes pieds glisseraient dans le sang de ton Dieu.

Suis-nous, avant de voir la terre anéantie,
Comme autrefois Sodome, au souffle du Seigneur.
Retournons au ciel, ta patrie,
Car des mortels la race impie
Pour la seconde fois immole son Sauveur.

La foi, la charité, sont mortes sur la terre,
La croix voile aux regards son éclat immortel ;
Viens régner avec nous dans nos champs de lumière,
Viens écouter, ma sœur, la musique du ciel.

Anges, remplissez l’air du parfum de vos ailes,
Vierges, couronnez-la de lis et d’immortelles ;
Longue nuit de l’exil, adieu : voici le jour.
Prenez vos harpes d’or, chantons sa délivrance ;
Voyez, son doux regard que voilait la souffrance
Rayonne d’espérance,
D’espérance et d’amour.

HARMONIA.

Allez, beaux anges blancs, dans le pays du rêve ;
Déjà chaque étoile pâlit,
Et le flambeau d’Éos à l’horizon se lève ;
Anges, fuyez avec la nuit.
Là-haut vous trouverez de sombres cathédrales,
Des vitraux aux mille couleurs,
Et les hymnes de l’orgue, et des saints sur les dalles,
Le front pâle et les yeux en pleurs.

O beaux enfants ailés ! blonde mythologie,
Nous pleurerons souvent, le soir,
Vos mandolines d’or mêlant leur élégie
A la vapeur de l’encensoir.
Et si parfois, au vent d’hiver, l’airain sonore
Répand sa voix qui fait penser,
Le poëte à genoux croira vous voir encore,
Comme Job, sous ses yeux passer.

LE CHŒUR.

L’écho du ciel s’endort : leur aile diaphane,
Leur musique et leur chant,
Glissent sur les rayons des astres du couchant.
Dans les flots de l’éther leur blanc cortège plane ;
Partout l’ombre les suit ;
Hélas ! hélas ! partout le silence et la nuit.

PROMÉTHÉE.

Non, non, voici le jour ! O lumière sacrée !
Premier rayon jailli de la nue empourprée,
L’univers te salue, et la terre enivrée
Chante un hymne d’amour.
Sous le manteau neigeux des monts que l’aube dore
Murmure des glaciers la profondeur sonore :
Tel, Memnon, palpitant aux baisers de l’Aurore,
Saluait son retour.
Et, jetant sous ses pas sa pourpre triomphale,
L’aube écoute ces chants, douce plainte qu’exhale,
Comme un vivant soupir, la terre virginale
Aux caresses du jour.

L’astre dans sa beauté s’avance, et chaque étoile
Dans un de ses rayons s’enveloppe et se voile ;
Les nocturnes terreurs passent dès qu’il a lui.
Héraclès, viens enfin, guidé par sa lumière,
O vainqueur des lions ! héros, dieu de la terre,
Comme lui bienfaisant, attendu comme lui.

HARMONIA.

Je vois à l’Occident une sombre rosée ;
Tournoyant dans l’espace, un immense vautour
Tombe : de son sang noir, sur la terre arrosée,
Naissent mille serpents à la clarté du jour.

LE CHŒUR.

Titan, voilà celui qu’attend ton espérance !
Déjà sa flèche d’or a percé dans les eieux
D’une injuste vengeance
Le ministre odieux.
Gloire immortelle à celui qui s’avance
Pour réparer l’injustice des dieux !

Héraclès, ton bras fort a parcouru la terre,
Laissant, pour protéger la sainte liberté,
L’égide tutélaire
De ton nom redouté.
Brise ces fers, à sa splendeur première
Rends aujourd’hui le Titan indompté.

HÉRACLÈS.

Me voici ; tes jours d’esclavage,
Titan ! vont à jamais finir.
Tombez, chaînes, restez sur ce rocher sauvage,
Monument éternel qui montre à l’avenir
Ce que coula, dans un autre âge,
Le feu du ciel à conquérir.

PROMÉTHÉE,

Je suis libre ! Salut, immortelle nature,
Azur foncé du ciel, champs de l’immensité !
Salut, terre, salut, jour de la liberté !
Soleil, vivant flambeau, sources à l’onde pure,
Prismes étincelants des monts cristallisés,
Où mire Tarc-en-ciel ses reflets irisés !
O mon libérateur, salut ! gloire éternelle
A ton bras tout-puissant invoqué tant de ibis !
Partage, dès ce jour, ma puissance nouvelle ;
L’univers à jamais est soumis à mes lois.

HÉRACLÈS

Oui, c’est grâce à tes dons que j’ai conquis la terre,
En tous lieux la science, invisible lumière,
M’a conduit au milieu de cent périls divers.
Par loi j’osai d’Hadès violer les ténèbres,
Et je tirai du sein des profondeurs funèbres
Les fantômes sans nom que cachaient les enfers.
L’Érèbe est sans terreur, et ta flamme sacrée
Éclaire, astre vivant, la terre délivrée
La science et la force ont conquis l’univers.

HARMON1A.

Symbole glorieux de la grandeur humaine,
De la raison proscrite et de la volonté,
Sur le monde, o Titan ! pendant l’éternité,
Tu régneras, auprès des débris de ta chaîne.
Mais, plus fort que ces dieux à jamais délaissés,
Tu régneras aussi sur les siècles passés.

O vous, révélateurs, flambeau de l’ancien monde,
Vous qui, de l’homme enfant guides mystérieux,
Pour assurer ses pas le suspendiez aux cieux,
Et qui dormez, depuis, dans cette nuit profonde
Où vous alliez chercher, tremblants et prosternés,
La manne qui nourrit les peuples nouveau-nés ;

Levez-vous, paraissez ! que mes accents magiques
S’élancent, reflétés aux grands échos du ciel,
Par delà les soleils et le vide éternel,
Vers le monde invisible où vos ombres antiques
Gardent pour l’avenir les secrets oubliés
Des symboles divins que vous nous révéliez.

O prêtres du passé ! vos dieux vont disparaître :
Ils ne régneront plus sur l’encens des mortels ;
Leurs idoles partout sur d’antiques autels
Tremblent aux vents d’hiver. Venez tous reconnaître
Le nouveau Dieu du monde, et remettre en ses mains
Le bâton de pasteur qui conduit les humains.

LES RÉVÉLATEURS.

Une voix jusqu’à nous a vibré : que veut-elle ?
Quel pouvoir inconnu vers ces moûts nous conduit ?
Nous ne pouvons plus rien pour la race mortelle,
Quelle voix nous appelle
Du fond de notre nuit ?

C’est ici la montagne où Dieu parle à la terren
Le Mérou, le Bordji, l’Olympe, le Sina.

PROMÉTHÉE.

C’est ici le Caucase, où, bravant son tonnerre,
J’insultai la colère
Du dieu qui m’enchaîna.

LES RÉVÉLATEURS.

Un étrange blasphème a troublé nos prières ;
Les échos l’ont porté jusqu’en notre séjour.

PROMÉTHÉE.

C’est ma voix, libre enfin, qui crie aux éphémères :
Des grands dieux de vos pères
Voici le dernier jour.

LES RÉVÉLATEURS.

Nous avons aperçu les mers asiatiques
Qui de cent peuples morts baignent les grands tombeaux ;
Nous avons salué les royaumes antiques
Où nos voix prophétiques
Ne trouvent plus d’échos.

Pourquoi nous rappeler ? Laissez en paix nos ombres ;
Laissez-nous, ô mortels ! loin du monde odieux,
Dans nos temples déserts, dans nos églises sombres,
Errer sur les décombres
Pour y pleurer nos dieux.

LE CHŒUR.

Je salue à genoux vos ombres vénérées,
Sages des temps qui ne sont plus ;
Laissez-moi retrouver dans vos voix inspirées
L’écho lointain des jours perdus.

Prophètes qu’autrefois le pays de l’aurore
Nourrit sous un ciel enchanté,
Est-ce de l’Orient qu’il faut attendre encore
La lumière et la vérité ?

Orient parfumé, tout peuplé de chimères,
Ton soleil de pourpre est si doux,
Ton ciel si pur, que Dieu va se choisir des mères
Parmi tes vierges à genoux.

Peut-être en ce moment quelque Christ qui s’ignore,
Aux soupirs du ruisseau natal,
Repose en un lit d’ambre, attendant qu’on l’adore,
Au fond d’un bosquet de santal.

Prophètes d’Orient, l’avez-vous vu sourire,
Dans vos célestes visions ?
Avez-vous vu porter l’or, l’encens et la myrrhe
An nouveau-né des nations ?

Ou bien, si l’avenir ne doit plus rien attendre,
Si Dieu donna tout au passé,
O prophètes ! parlez, je veux encore entendre
Les chants divins qui m’ont bercé.

MANOU.

L’éternel Brahm, serein dans sa grandeur suprême,
Impénétrable et seul, se contemple lui-même.
Il est tout, tout est lui, l’univers est son nom.
Comme un rêve divin, de sa vaste pensée
La nature infinie un jour s’est élancée,
Harmonie aux cent voix, mobile et nuancée,
Relie ! toujours changeant, vivante illusion.

Si Brahm n’incarnait pas ses paroles fécondes,
Tous les êtres sans nombre, et les dieux et les mondes
Rentreraient au néant ; mais celui qui créa
Pendant l’éternité conserve et renouvelle.
Et vous, sages élus, saints à qui se révèle
De ces divins secrets la lumière immortelle,
Cachez-les à jamais à l’impur paria.

PROMÉTHÉE.

Et qui donc t’a permis de séparer, ô sage !
Ceux que la raison sainte a toujours confondus ?
Dans l’éternel banquet promis au nouvel âge,
Tous seront appelés, et tous seront élus.

MANOU.

Brahm les fit inégaux : qui l’oublie ou l’ignore,
Sous mille corps divers naît, meurt, et naît encore.
C’est par la vie, enfin, que tout crime est puni.
Mais le sage, qui vit et meurt dans la prière,
Immobile et les yeux fixés sur la lumière,
Oubliant et son âme et sa vie éphémère,
Se confond et s’abîme au sein de l’infini.

HÉRACLÈS.

Prêtre des anciens jours, tu t’es trompé : le sage
N’est pas cet inutile adorateur des dieux
Qui jamais de leur ciel ne détourna les yeux,
Et qui, sur cette mer sans astre et sans rivage,
Fatigué de ramer et de chercher un port,
Ainsi qu’en un tombeau dans l’infini s’endort.

La vertu, c’est la force ; et le sage doit suivre
La route où marche aussi le troupeau des humains,
Mais pour guider leurs pas et frayer les chemins.
Notre vie est un jour ; mais l’homme qui veut vivre
Saisit ce jour, foulé par deux éternités,
Pour en faire jaillir d’immortelles clartés.

La lutte le grandit, la vie est sa conquête :
Le repos, c’est la mort. Fût-il toujours vaincu,
Il est vivant du moins, car il a combattu.
Il délivre, il redresse, et jamais ne s’arrête,
Et ses pieds sur le sol n’osent se reposer
Tant qu’il y reste encore une chaîne à briser.

ZOROASTRE.

Qui parle de lutte et de guerre ?
N’est-ce pas là ce qu’autrefois
Aux mortels enseignait ma voix ?
Où sont les fils de la lumière ?
Iran n’a-t-il plus ses grands rois ?

Ahriman, le roi des ténèbres,
Couvre-t-il de voiles funèbres
La sainte terre des vivants ?
Feu pur, feu sacré que j’adore,
Ton flambeau n’a-t-il pas encore
Purifié tous les Darvands ?

Prions donc : à notre prière,
Ormuzd, le roi de la lumière,
Combattra pour nous, et la terre
Renaîtra comme au premier jour.

J’aperçois cette heure suprême :
Alors, ni sanglot ni blasphème,
Tout renaît, et le mal lui-même
Se fond dans l’éternel amour.

PROMÉTHÉE.

Fils de l’antique Arie, ô toi, le premier sage
Qui prononça le grand mot de pardon,
Honneur à toi ! l’homme bénit ton nom !
Mais, le temps est passé pour la prière, ô mage !
L’homme a sondé les abîmes voilés
Des cieux, jadis d’épouvante peuplés.

Dieux impuissants et sourds, celui qui vous implore
Est-il plus grand que l’orgueil invaincu
Qui cherche en soi sa force et sa vertu ?
Rentrez dans le chaos ! Du ciel muet encore
Tous les échos bientôt répéteront
Ma grande voix qui dit : Les dieux s’en vont !

LE CHŒUR.

Mais, dans la brise qui soupire,
On murmure divin a paru s’envoler.
Réponds, vieillard aveugle, est-ce un chant de la lyre ?
Non, c’est sa voix : silence ! il va parler.

HOMÈRE.

Qui donc m’a fait d’Hadès quitter les rives sombres,
Où, depuis si longtemps, je reposais en paix,
Où, parmi les héros du royaume des ombres,
Comme autrefois, la lyre à la main, je chantais ?

Pourquoi les immortels m’ont-ils donc fait renaître ?
Vais-je errer sur la terre et mendier encor ?
Mais, pour payer mon pain, l’homme aujourd’hui, peut-être,
Au lieu de chants divins, demandera de l’or.

Car tes jours sont finis, Hellas aux plaines blondes,
Où germaient autrefois des peuples de héros,
Et tu ne mires plus, aux flots des mers profondes
Tes temples, tes cités et tes mille vaisseaux.

Et toi seule, pourtant, toi seule, o ma patrie !
Adoras l’art sacré, la sainte poésie,
Et la beauté divine, enfant des immortels.
Les dieux et les héros qui naissaient sous ma lyre,
Tu les chantas toi-même, et, dans un saint délire,
Eu les voyant si beaux, leur dressas des autels.

O Zeus, fils de Kronos, assembleur de nuages,
Dont le sourcil froncé faisait trembler les cieux !
Héré, déesse auguste aux bras blancs, aux grands yeux ;
Athéné, Poséidon, destructeur des rivages,
Et toi, dieu protecteur de la sainte Ilion,
Dieu dont l’arc est d’argent, ô Sminthée-Apollon !

Arès au casque d’or, Aphrodité la blonde,
Dont l’artiste pieux adore la beauté,
Quand un marbre divin, par le temps respecté,
Te montre, humide encor des caresses de l’onde ;
Thétis aux pieds d’argent, Artémis au carquois,
Grands dieux de mon Olympe, entendez-vous ma voix ?

Ah ! peut-être aujourd’hui, dans le fond du Tartare,
Près du Styx à l’eau noire, avec les Titans morts,
Vous subissez l’arrêt de nouveaux dieux plus forts,
Et, sous les neuf replis du fleuve à l’onde avare,
Vous qu’Hellas caressa de ses jaunes soleils,
Pleurez vos autels d’or et vos marbres vermeils.

Pourtant qu’aviez-vous fait, mes dieux et mes déesses ?
Ce peuple d’hommes forts élevé par vos mains
N’a-t-il pas bien rempli l’attente des destins ?
Comment aurait-il pu mentir à ses promesses ?
Sous votre plus beau ciel vos soins l’avaient placé,
Et dans ses premiers jours mes chants l’avaient bercé.

O mes Olympiens ! sur la rive inféconde
Où tous les dieux vieillis dorment d’un lourd repos,
En avez-vous trouvé de plus forts, de plus beaux ?
La poésie est morte avec vous dans le monde ;
Ses temples sont muets, son culte est déserté ;
L’homme a brisé la lyre et proscrit la beauté.

HARMONIA.

Non, la beauté n’est pas proscrite sur la terre,
Aveugle demi-dieu, saint et sublime Homère !
Pour elle l’avenir a des temples encor.
Homère, sois son prêtre, et transmets d’âge eu âge,
A ses adorateurs, l’immortel héritage
Du laurier toujours vert et de la lyre d’or.

LE CHŒUR.

Et toi, qui donc es-tu, grande et sainte figure
Qui marches le front triste et le regard baissé ?
Quel est ton nom, image austère, la plus pure
Des ombres que nous rend l’immuable passé ?

JÉSUS-CHRIST.

Je suis l’Agneau divin, fils de la Vierge mère,
Qu’adora deux mille ans l’univers à genoux ;
Je suis le bon Pasteur, le Sauveur de la terre.
O vous pour qui mon sang coula sur le Calvaire,
Me reconnaissez-vous ?

Maintenant la science a brisé ma couronne,
Aux quatre vents du ciel mon nom est blasphémé ;
Mes saints même ont douté, le monde m’abandonne ;
Pour la seconde fois je meurs et le pardonne,
Mon peuple bien aimé.

Que t’avais-je donc fait ? Sur cette froide terre,
En tous lieux du plus fort régnait la dure loi.
J’ai dit au faible : Heureux celui qui pleure ! Espère,
Prie et souffre en silence, et là-haut de mon Père
Le royaume est à toi.

L’homme voulait sonder la divine puissance.
Aux sages orgueilleux j’ai dit : Prosternez-vous ;
Le doute est le seul fruit de l’arbre de science ;
Pour arriver à Dieu, soyez comme l’enfance,
Humbles, chastes et doux.

La superbe vertu des heureux de la terre
Voulait des flots de sang pour laver une erreur :
Du pécheur contristé j’ai béni la prière,
Et je n’ai demandé de la femme adultère
Qu’une larme du cœur.

Partout régnait l’orgueil, partout le vice immonde :
Les peuples s’endormaient dans leur iniquité.
J’ai fait briller ma croix dans cette nuit profonde,
J’ai lavé dans mon sang les souillures du monde,
Et je l’ai racheté.

Et cependant, Seigneur, dans le fond du calice
Si ma lèvre a laissé quelques gouttes de fiel,
Si pour les racheter c’est trop peu d’un supplice,
Je puis encor, Seigneur, m’offrir en sacrifice
Pour leur ouvrir ton ciel.

Mais non, tout est fini : l’âge nouveau commence.
Adieu, divine foi ! l’homme a fermé son cœur ;
Il a sacrifié l’amour à la science.
Autrefois il croyait, et maintenant il pense :
Le serpent est vainqueur.

Sagesse humaine, ô toi qu’à ma place je laisse !
Est-ce toi qui diras : Enfants, venez à moi ?
Non, ton dieu, c’est l’orgueil : il proscrit la faiblesse.
Je rentre dans la nuit incréée, ô sagesse !
Sans fléchir devant toi.

PROMÉTHÉE.

Et tu le peux, ô Christ ! Dans son pèlerinage,
Emporté par le temps vers un nouveau rivage,
Le monde à tes genoux tombe avant de partir.
Bénis-le, Saint des saints, pour qu’il suive sa route.
Il est passé le temps du blasphème et du doute :
Christ, bénis l’avenir !

Les dieux peuvent mourir, car les dieux sont d’argile ;
Mais toi, tu n’étais pas de ce limon fragile
Dont le prêtre pétrit l’idole du saint lieu.
Les dieux veulent du sang : tu voulais des prières.
Tu nous aimas, Jésus, tu mourus pour tes frères,
Tu n’étais pas un dieu.

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Christ, vas-tu nous quitter ? Christ, vois notre misère !
Qui nous consolera de l’exil de la terre,
Si tu fermes ton ciel ?

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Adieu, Christ ! avec toi que le néant reprenne
Cet abîme où devait tomber la race humaine,
Ton enfer éternel.

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Élus du ciel, enfants, vierges immaculées,
Ne conduirez-vous plus, phalanges étoilées,
Les chœurs du paradis ?

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Les chants de tes élus, dont seul tu sais le nombre,
Suffiront-ils, ô Christ ! pour étouffer dans l’ombre
La plainte des maudits ?

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Seigneur, quand serons-nous réunis sous tes ailes ?
Quand verrons-nous s’ouvrir les portes éternelles
De la rite de Dieu ?

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Trop de mères suivraient leurs enfants dans les flammes
De ton enfer, ô Christ ! Tu sépares les âmes :
Reprends ton ciel, adieu !

LE CHŒUR ENTIER.

Mais laissons aux vieux jours leur ombre et leur lumière.
Marchons sans regarder ce qui reste en arrière ;
Car, dans chaque repli
De son manteau, le temps cache des dieux sans nombre.
Quel œil pourrait sonder ce que voile ton ombre,
Panthéon de l’oubli ?

Laissons dormir les morts. Lorsque le dieu s’envole,
Irons-nous dans la nuit déterrer son idole
Pour fléchir les genoux ?
A de plus jeunes dieux réservons nos prières,
Retirons-nous : Tau tel qu’ont ébranlé nos pères
S’écroulerait sur nous.

Mon espoir n’est pas là. C’est en vain que les sages
Des dieux de ma jeunesse évoquent les images :
Je n y puis revenir.
Titan, faut-il dresser l’autel d’un nouveau maître ?
Mais qui vais-je adorer ? Quand verrai-je paraître
Le dieu de l’avenir ?

PROMÉTHEE.

O mortel ! tu l’as dit, dans le corps de l’idole
L’âme du dieu n’est plus, l’oracle est sans parole.
Cherche la vérité, ne l’attends pas du ciel.
La sagesse n est plus au fond du sanctuaire.
Ne va donc plus, courbant ton front dans la poussière,
Aux terreurs de tes nuits élever un autel.

Comme le voyageur qui voit dans un nuage
Briller sur certains monts sa gigantesque image,
Ainsi, voyant passer, dans le désert des cieux,
Aux clartés de la foudre, un grand fantôme sombre,
Timide et n’osant pas reconnaître ton ombre,
Tu te pris à trembler, et tu baissas les yeux.

Relève enfin la tête, et soudain en fumée
Sous ton souffle fuira la larve inanimée.
Les temps sont maintenant accomplis : Zeus est mort.
L’Idéal est en toi : voila le dieu suprême ;
Oui, le temple, le prêtre et le dieu, c’est toi-même.
Contemple ta grandeur : te voilà seul, mais fort.

De cet orgueil divin je t’ai donné l’exemple :
La science est le dieu dont mon âme est le temple.
Par delà l’horizon où s’arrêtent tes yeux,
Tu peux, sur les sentiers que fraya mon audace,
Dans un monde inconnu t’élancer sur ma trace,
Et rapporter, vainqueur, le feu sacré des cieux.

Ton âme, en traversant et l’espace et les âges,
Verra s’évanouir, comme de vains mirages,
Ces fantômes de dieux, sombres fds du chaos,
Reculés chaque jour aux confins du possible,
Dans un infini vide, obscur, inaccessible,
Empire sans soleil, sans vie et sans échos.

Sages des temps passés, votre tâche est remplie :
Vous avez déchiré, devant l’humanité.
Un pan du voile noir cachant la vérité.
Tous, vous avez versé la parole de vie
A l’homme, qui ne vit pas seulement de pain.
La manne des esprits naissait sous votre main.

Maintenant l’homme est fort : il s’élance et s’envole,
Porté par sa pensée ; au jeune aigle pareil,
Il cherche la lumière et veut voir le soleil.
La science a brisé l’entrave du symbole,
Et l’homme, que vos mains guidèrent tour à tour,
Par vous peut aujourd’hui marcher seul au grand jour.

HÉRACLÈS.

Mortel, à l’œuvre donc ! ta route est grande et belle.
L’astre de la science éclairera tes pas.
Son feu vivifiant, qui déborde et ruisselle,
Va pénétrer ton être et diriger ton bras.

Rien ne peut t’asservir si lu restes toi-même.
La pensée est ton dieu, l’idéal est ta loi ;
La vertu n’est qu’un hymne et le crime un blasphème :
Tu portes ton enfer et ton ciel avec toi.

Dans une œuvre éternelle incarne ta pensée,
Imprime sur l’airain la trace de tes pas :
Tu te verras grandir, et ton âme, bercée
Par les chants de la mort, ne s’endormira pas.

HARMONIA.

Héraclès, c’est ainsi que tu domptas la terre ;
Celui qui te suivra
Trouvera, comme toi, la vie encor derrière
Les flammes de l’Œta.
Car, si l’homme n’a pas adoré ce qui passe,
Du monde et du destin, du temps et de l’espace
S’il a su s’affranchir,
Quand la mort le transforme, il trouve une patrie.
La lutte est éternelle et l’arène infinie.
Il a créé son être, il a conquis la vie :
Il ne peut plus mourir.

Chante donc, ô mortel ! de la nouvelle aurore
L’éclat limpide et pur.
Vois, la terre sourit, et la brise sonore
Caresse un ciel d’azur.
Un murmure a glissé dans l’air couleur de rose,
Tendre comme le chant d’une sirène éclose
Sur le flot de cristal.
Un nuage d’argent plane sur la vallée,
Et la terre, des pleurs de la nuit emperlée,
Réfléchit comme un lac l’image immaculée
Du soleil matinal.

LE CHŒUR.

Oui, je sens dans mon cœur reverdir l’espérance.
Sans haine et sans regret, je regarde en silence
Fuir mon rêve d’hier, par la nuit emporté.
Je sens, comme autrefois dans Hellas la divine,
Battre dans ma poitrine
Un cœur vivant et pur, au cri de liberté.

Oui, je suis jeune encor ; du ciel et de la terre
Je veux lever le voile et sonder le mystère.
L’avenir étale à mes yeux
Le mobile trésor de ses mille conquêtes ;
Car l’astre qui m’éclaire est l’astre des prophètes :
J’entrevois des secrets cachés sous d’autres cieux.

Salut à l’aurore nouvelle !
Salut à ce grand jour qui ne doit pas finir !
Soleil des temps qui vont venir,
Ton flambeau divin nous révèle
Encore un mot du livre où chaque siècle épèle.
Salut à l’aurore éternelle
Qui conduit le jeune avenir !

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

  1. trop long

Rédiger un commentaire

Louis MÉNARD

Portait de Louis MÉNARD

Louis-Nicolas Ménard, né à Paris le 19 octobre 1822 et mort à Paris le 9 février 1901, est un écrivain et poète français. Condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand, il entra ensuite à l’École normale. Peu après avoir publié en 1843 un ouvrage intitulé « Prométhée délivré » sous le... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto