Poème 'Pygmalion' de Louis MÉNARD dans 'Poèmes'

Pygmalion

Louis MÉNARD
Recueil : "Poèmes"

Quand il eut achevé sa blanche Galatée
Que nul regard humain après lui ne verra,
Pygmalion, rêveur, à genoux adora
Sa pensée immortelle en marbre pur sculptée.

Car du corps de la nymphe, avec l’aide des dieux,
Il avait fait tomber l’enveloppe de marbre,
Pareil au bûcheron qui voit, en brisant l’arbre,
La blanche Hamadryade apparaître à ses yeux.

Et, de ce corps divin parcourant les merveilles,
Il évoque à la fois l’ombre de bien des jours,
Et son œil, à travers ces onduleux contours,
Retrouve avec amour chacune de ses veilles.

Alors l’irrésistible attrait de la beauté
Des flammes du désir embrase sa poitrine,
Et, tout rempli d’amour pour son œuvre divine,
Il invoque en ces mots la blonde Aphrodite :

« Reine de la beauté, déesse du sourire !
Toi par qui tout se meut et s’enchaîne et s’attire,
Des gouffres de la mer aux profondeurs des cieux ;
Toi qui donnes la vie aux formes idéales
Et les rêves d’amour aux âmes virginales,
O mère ! ô volupté des hommes et des dieux !

Écoute ma prière, ô fille de l’écume !
Et devant ton autel où le pur encens fume
J’irai me prosterner ; je l’ornerai de fleurs,
J’y sculpterai ton char traîné par les colombes.
A Zeus la foudre, à Zeus le sang des hécatombes,
Zeus règne sur le ciel : tu règnes sur les cœurs.

J’ai cherché l’infini dans les formes sacrées,
Et, répandant mon âme en courbes inspirées,
Dans le marbre assoupli j’ai voulu retenir
Une image du ciel en rêve poursuivie ;
Hais, sans toi, cette fleur à l’Olympe ravie
Aux baisers du soleil ne peut s’épanouir.

O déesse ! elle est là, plus belle que mon rêve !
Dans son sein palpitant que le désir soulève
Allume l’étincelle, et répands à la fois
Tous les trésors d’amour cachés dans ta ceinture ;
Secoue autour de toi l’or de ta chevelure,
Donne au marbre glacé la pensée et la voix ! »

Il dit ; et, couronné suivant l’usage antique,
Il fait couler le lait sur l’autel domestique ;
L’offrande se consume, et soudain les échos
Sur un mode inconnu répétèrent ces mots :

« O toi que j’ai conduit par d’austères études
À l’inspiration, fille des solitudes !
Refoule ta prière et tes vœux dans ton sein.
L’éternelle beauté se dérobe au vulgaire ;
Elle n’ouvre son sanctuaire
Qu’au seul prêtre de l’art, vierge d’amour humain.

Des secrets de l’Olympe interprète fidèle,
Est-ce donc pour toi seul qu’un Dieu te les révèle ?
Et faut-il que l’Idée aille s’ensevelir
Loin du temple sacré d’où ton amour l’exile,
Au fond d’une prison d’argile,
Et suive le destin de ce qui doit périr ?

Calme et fort, à l’abri des passions humaines,
Suis ta route au milieu des régions sereines
Où l’art divin conduit les cœurs religieux ;
Car nul terrestre amour ne vaut le sacrifice
De cette force créatrice
Que l’artiste inspiré partage avec les dieux.

Cette ivresse éphémère à l’art sacrifiée,
Crois-en la voix des dieux, sera vite oubliée
Pour le peuple idéal dont tu seras le roi.
Tu traduiras au monde, en poëmes de pierre,
Tes rêves de ciel, et la terre
Parmi les noms des dieux fera place pour toi. »

Quand de la voix divine expira l’harmonie,
Debout devant le trépied d’or,
L’artiste l’écoulait encor,
Et rêvait, l’œil baissé, maudissant son génie.

Il interrogea l’avenir,
Un sanglot souleva sa poitrine oppressée ;
Mais sans doute les dieux lurent dans sa pensée
Et pardonnèrent ce soupir.

Car, tandis qu’il restait pensif, et sans prière,
Méditant l’oracle des dieux,
Une main invisible aux yeux
Fit circuler la vie aux veines de la pierre.

Comme au sortir d’un lourd sommeil,
Galatée à son front souleva sa main pâle ;
Et le sang nuança des reflets de l’opale
Son corps diaphane et vermeil.

La vierge en souriant s’éveille ; sa paupière
Se relève languissamment,
Et son regard, de son amant
Rencontre le regard en voyant la lumière.

Et lui, palpitant et sans voix,
Vers ce sein virginal que la pudeur colore,
Se penche, et d’un premier baiser y fait éclore
L’âme et l’amour tout à la fois.

La voix qui l’inspirait ne se fit plus entendre ;
En vain il invoqua les dieux :
Dans son cœur, enchaîné loin d’eux,
Le souffle créateur refusa de descendre.

Mais qui peut dire si l’amour
Ne paya pas l’oubli promis à sa mémoire ?
Qui sait si cette froide éternité de gloire
Vaut ce bonheur qui dure un jour ?

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Louis MÉNARD

Portait de Louis MÉNARD

Louis-Nicolas Ménard, né à Paris le 19 octobre 1822 et mort à Paris le 9 février 1901, est un écrivain et poète français. Condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand, il entra ensuite à l’École normale. Peu après avoir publié en 1843 un ouvrage intitulé « Prométhée délivré » sous le... [Lire la suite]

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