Poème 'Euphorion' de Louis MÉNARD dans 'Poèmes'

Euphorion

Louis MÉNARD
Recueil : "Poèmes"

PROLOGUE.

Aux royaumes du vide, où l’antique sibylle
Conduisit par la main le héros de Virgile,
S’étendent, près du Styx, les vagues profondeurs
Du séjour sans soleil qu’on nomme Champ des pleurs.
Là, sous un bois de myrte, eu des routes discrètes,
Ceux que l’amour brûla de ses fièvres secrètes
Vont fuyant sans repos, même à travers la mort,
L’aiguillon d’un désir qui jamais ne s’endort.
Les amants, le cœur plein de molles lassitudes,
S’égarent deux à deux au fond des solitudes.
Leur rêve les épuise, et de la volupté
Renaissent les désirs pendant l’éternité.

Il en est qui, brûlés de soifs inextinguibles,
Appellent, haletants, des amours impossibles ;
Les uns, pensifs et seuls, cœurs à l’espoir fermés,
Car ils ont autrefois aimé sans être aimés ;
D’autres, plus délaissés et plus tristes encore,
Exilés de l’amour qu’un souvenir dévore,
Pâles de jalousie, évoquent à la fois
Tous les spectres pleures du bonheur d’autrefois.
Plus loin passe, pareil aux vagues soulevées,
Le funèbre troupeau des âmes énervées,
Qui, dispersant leur cœur en changeantes amours,
D’un parjure éternel déshonorent leurs jours.
Ce que cette forêt cache dans ses retraites
De sanglots étouffés et de douleurs muettes,
Ceux-là seuls le sauront qui portent dans leurs cœurs
Les frissons de l’amour et ses mornes langueurs.

C’est là qu’Achille vit errer parmi les âmes
Hélène aux pieds d’argent, la plus belle des femmes,
Et le lugubre Hadès, ému de leur beauté,
Réveilla les torpeurs de sa stérilité.
Euphorion naquit dans les champs d’asphodèles ;
Sur sou dos arrondi s’ouvraient deux blanches ailes ;
Hélène le plongea dans le fleuve des pleurs,
Puis invoqua pour lui les dieux inférieurs :

Hadès, Persephoné, divinités funèbres,
Qui régnez au milieu des immenses ténèbres,
Séjour d’horreur pour les mortels ;
Puisse, dans tous les champs et dans toutes les villes,
Le sang des agneaux noirs et des vaches stériles
Rougir vos lugubres autels !

Par vous, seule entre tous les morts, objet d’envie,
L’amour dans mes flancs d’ombre a fait germer la vie ;
Mais que sert-elle aux sombres bords,
Loin du soleil, et loin de la douce lumière,
Au séjour lamentable où voltige, légère,
La foule innombrable des morts ?

Aux airs supérieurs que votre souffle emporte
Mou fils ; ouvrez pour lui l’inexorable porte
De vos royaumes ténébreux ;
Offre ton sein fécond à sa lèvre ravie,
O Terre aux larges flancs, source de toute vie,
Mère antique des dieux heureux !

Mais avant tous les dieux je t’implore et t’adjure,
Éros, toi dont l’esprit plane sous l’ombre obscure
Du bois de myrte où nous rêvons ;
O le plus beau des dieux ! dompteur de toutes choses,
Appelle autour de lui tes zéphyrs et tes roses.,
Et tes parfums et tes chansons.

Elle dit : à sa voix frissonne l’eau d’opale
Du ruisseau qui serpente à travers le bois pâle,
Et deux adolescents, sortant des flots ouverts,
S’avancent à la fois parmi les myrtes verts.
C’étaient les deux esprits de l’amour, et la Grèce
Qui leur donna pour mère une même déesse,
Parmi ses plus beaux noms de dieux et de héros,
Choisit pour eux les noms d’Éros et d’Antéros.

L’un secoue en riant sa chevelure blonde
Tout emperlée encor des frais baisers de l’onde :
C’est lui que tout amant, tout poète a chanté,
L’amour, qui révéla l’éternelle beauté.
L’autre, dont les cheveux sont noirs comme les ailes,
Voilant de longs cils noirs 1′éclat de ses prunelles,
Suit son frère : l’amour qui n’est pas partagé
Est par lui tôt ou tard et sûrement vengé.

ÉROS.

Oui, ton fils avec moi passera l’onde amère,
Fille de Léda, que chérit ma mère.
Tous les bonheurs, enfant, vont naître sous tes pas ;
Va, la vie est belle et t’ouvre ses bras.

Volant à ton gré sur tous les rivages,
Tu pourras remonter et descendre les âges ;
Car tu naquis loin du monde, en dehors
De l’espace et du temps, impuissants sur les morts.

ANTÉROS.

Hélas ! quel avenir t’attend, ô fils d Hélène !
Au monde idéal ton destin t’enchaîne ;
Le bonheur delà terre en vain t’appellera,
Toujours ton orgueil le repoussera.

Tu mépriseras l’amour de Zeus même ;
Mais, comme les Titans, dans un combat suprême
Vaincu, foudroyé, tu retomberas
Sous les débris du monde ébranlé par tes bras.

I.

Salut, Himalaya, berceau des premiers âges,
Dont le front, par delà le plus haut des nuages,
Loin, bien loin dans l’éther immobile et dormant,
Sur les grands horizons règne éternellement !
O géant, roi des monts, de quel orgueil sublime
S’enfle ton cœur de dieu, quand, de la blanche cime,
Sur ta tête tu vois le ciel, et sous tes pieds
L’Inde, ton bel empire, et ses bois de palmiers,
Et ses fleuves tombés de tes mains, et ses villes
Où dorment les tombeaux des peuples immobiles ;
Terre douce et féconde, où mille voluptés
Exhalent leurs parfums dans les airs enchantés.

Les vieux fleuves au loin règnent sur For des plaines
Et déroulent en paix leurs majestés sereines.
Ils s’égarent souvent dans l’ombre des grands bois,
Et leur voix se confond avec les mille voix
Qu’étouffe la forêt sous ses voûtes obscures.
Alors, pour assoupir et mêler les murmures,
Les cèdres du rivage inclinent leurs fronts noirs ;
De l’un à l’autre bord, comme des encensoirs,
Les lianes en fleurs lançant leurs girandoles,
S’enlacent sur les flots en obscures coupoles.

Mais est-il un seul lieu sur la terré, ô Kachmir !
Qui vaille ta vallée et ton ciel de saphir ?
L’Himalaya, debout près de toi, te protège,
Et sur tes horizons dresse son front de neige ;
Et les vents du tropique, en passant sur tes fleurs,
Chargent leurs ailes d’or de magiques senteurs.

C’est là, parmi les fleurs, sous la brise embaumée,
Qu’Euphorion ouvrit sa paupière charmée.
Saluant la lumière, il contemple, ébloui,
Les changeants horizons qui s’ouvrent devant lui,
Et jette, en secouant l’or de sa chevelure,
Un caressant sourire à toute la nature,
Et ses ailes d’argent volent d’un libre essor
Dans les airs ruisselants d’azur, de pourpre et d’or.

C’est l’heure où le soleil, sous sa voûte profonde,
Baigne la terre en fleurs dans sa lumière blonde ;
Le lac, les champs féconds, les bois mystérieux,
Nagent dans l’éther calme en souriant aux cieux.
Et la vie en tous sens frémit, filtre et serpente,
Flot mobile et fécond, sève luxuriante,
Long torrent de parfums, de lumière et de bruit,
Qui fermente et bouillonne, eu fleurs s’épanouit,
S’exhale en chants d’oiseaux, coule en flots, monte en gerbes ;
Insectes scintillants, reptiles sous les herbes,
Fleurs dans les champs, poissons nacrés dans le flot clair,
Bruissement de l’eau, bourdonnement de l’air ;
VA du lac de cristal, de la plaine dorée,
De la forêt touffue, obscure, enchevêtrée,
L’hymne de volupté, s’échappant à la fois,
Au ciel immaculé monte par nulle voix :

Peuple des airs, des eaux, des champs, des bois pleins d’ombre,
Créatures sans nombre,
Sous le dôme infini des grands cieux étoiles
Chantez, aimez, volez.
Que tout être s’abreuve aux sources d’où ruisselle
La vie universelle !
Flux et reflux, naissance et mort, fête éternelle
Où tous sont appelés !

Étoiles d’or, mêlez en rondes cadencées
Vos courbes enlacées ;
Mondes errants, suivez vos guides dans les d’eux !
Sur leurs fronts radieux,

Comètes, déroulez comme des auréoles
Vos vagues paraboles !
Chœurs alternés du ciel, entretiens sans paroles,
Appels mystérieux !
Croisez-vous, circulez, effluves électriques,
Dans les champs magnifiques
De l’impalpable éther, dans les gouffres profonds
De la terre et des monts !
Glissez, coulez, versez dans les bois, dans les plaines,
Vos ardeurs souterraines,
Que la terre, sentant vos flammes dans ses veines,
Ouvre ses flancs féconds !

Fraîche haleine des fleurs, parfums, caresses molles
Que voilent leurs corolles,
Voix des grands palmiers verts échangeant leurs baisers
Dans les vents embrasés ;
Roucoulements d’amour, soupirs des tourterelles,
Doux frémissements d’ailes,
Volez, suspendez-vous sur les brises nouvelles,
Murmures apaisés !

Volupté ! volupté ! source de toute vie,
La nature ravie
T’appelle ! La vois-tu palpiter et frémir
Sous l’éternel désir ?
Mêle encor, pour noyer notre soif haletante,
Dans ta coupe énervante
Tes magiques poisons, et la sève brûlante
Du fruit qui fait mourir !
Les êtres tour à tour meurent sous ton étreinte,
Mais toi, volupté sainte,
Tu rejettes, ainsi que des jouets brisés,
Tes amants épuisés.
Les générations de toute créature
Passent comme un murmure,
Mais la toute-puissante, immortelle nature
Renaît sous tes baisers !

EUPHORION.

Tes esclaves sans nombre attendent, o nature !
La part de volupté que ta main leur mesure ;
L’hymne sans fin vers toi s’élève : que te sort,
A toi, bercée aux chants de cette cour joyeuse,
O nature orgueilleuse !
Une note de plus dans ce vaste concerta

Assez d êtres salis moi t’obéissent, o reine !
Et se courbent devant ta force souveraine ;
Je ne puis m’atteler à ton char triomphal.
Brisant les chaînes d’or que ton orgueil me rive,
Par ma force native
Je veux prendre mon vol vers le monde idéal.

Jusqu’au terme rêvé je tracerai ma voie,
Loin des torrents d’amour où leur force se noie,.
Loin de ce tourbillon qui les emporte tous,
Et je saurai, du ciel traduisant le mystère,
Faire voir à la terre
Des formes de beauté dont Dieu sera jaloux.

Dans ce monde de l’art, plein de clartés sereines,
Sans trouble j’entendrai les chants de tes sirènes ;
Leurs fascinations ne pourront m’éblouir.
Toujours dans le miroir uni de ma pensée
Leur image tracée
En poèmes de marbre ira s’épanouir.

Ainsi, pour pénétrer dans la sphère divine,
Euphorion chassait du fond de sa poitrine
Le désir du bonheur qui ne dure qu’un jour.
Sans le connaître encor repoussa-t-il l’amour,
Ou bien méprisa-t-il des voluptés conquises ?
Je ne sais : car il est des âmes indécises
Pour qui l’amer dégoût devance le plaisir,
Et chez qui l’espérance émousse le désir.
Cependant, comme si la nature éternelle
Voulait le retenir et l’enchaîner près d’elle.
Un chant d’adieu, vers lui par la brise emporté,
S’envola, triste et doux comme une nuit d’été :

Adieu ! plus mollement que ne fait la liane
Qui serpente et qui glisse entre les bananiers,
Et plus étroitement que le flot diaphane
Qui caresse tes pieds,

Dans une étreinte ardente, entre mes bras d’ivoire
Je voulais t’enlacer ; je voulais t’endormir
Aux effluves d’amour de ma prunelle noire,
Et je voulais t’offrir

Mille bonheurs rêvés où le désir succombe,
Philtres qui font aimer, chansons, parfums des fleurs,
Sourires amoureux et baisers de colombe,
Enivrantes langueurs !

Mais je te souriais en vain : dans d’autres voies
L’orgueil t’égare, et moi, tu me fermes tes bras,
Tu t’éloignes, murant ton âme aux saintes joies
Que tu regretteras.

Adieu ! la vie est bonne, et tu l’as repoussée ;
Tu foules sans regret les pauvres fleurs d’un jour ;
Insensé ! pour régner seul avec ta pensée
Tu repousses l’amour !

II.

Hélios, rayonnant dans le calme empyrée,
Sur les monts, sur la plaine et sur la mer sacrée,
Darde ses flèches d’or, et du splendide azur
Sur la terre d’Hellas tombe un jour large et pur.
Les grands nuages blancs qui dans l’air vierge glissent
Comme des blocs de marbre au soleil resplendissent.

Dans l’éther inondé de sereines clartés
Se dressent hardiment les grands angles sculptés
Des îles, des rochers et des saints promontoires.
La mer, qui se déroule en vastes nappes noires,
Reflète en son cristal, profond comme les cieux,
Le tableau varié, sévère, harmonieux,
Des temples, des cités, des vaisseaux et des îles :
Partout de purs contours et des lignes tranquilles,
Tout chante, l’air, les bois et le flot argenté,
Tout est force et jeunesse, harmonie et beauté.

La trirème longeant le vieux rocher d’Égine
Conduit Euphorion vers la cité divine
Qui garde le beau nom de Pallas Àthéné.
Là, sous l’œil protecteur des dieux d’Homère, est né
Pour l’orgueil de la Grèce et le bonheur du monde,
Un peuple libre, enfant de la terre féconde,
Fort, puissant, créateur de types immortels.
Aux grèves d’Eleusis, où veillent les autels
Antiques, vénérés, de la Grande Déesse,
S’exerce aux jeux sacrés la robuste jeunesse ;
Les couronnes, les cris, volent de toutes parts,
Et sous Tardent soleil reluit l’airain des chars.
Puis tous les forts lutteurs, aux membres frottés d’huile,
Par les champs d’oliviers se pressent vers la ville
Sur leurs chevaux aux pieds ailés, précieux don
Qu’au peuple de Cécrops accorda Poséidon.

Euphorion les suit jusqu’à l’antique enceinte
Des murs cyclopéens ; de l’Acropole sainte
Tout ton peuple, ô Pallas ! gravit les blancs degrés.
Les vieillards au pas lent, du peuple vénérés,
Augustes, le front ceint de bandelettes blanches,
De l’olivier sacré tiennent en mains les branches ;
Et les beaux enfants nus, de myrte couronnés,
Conduisent en chantant les grands bœufs destinés
A la sainte hécatombe, et portent les amphores.
Des corbeilles en mains, les blanches canéphores
Jonchent le sol de fleurs, et leur robe de lin
Sous ses plis gracieux voile leur corps divin.

Et la flûte et la lyre aux chants sacrés s’unissent ;
Des temples spacieux les portiques s’emplissent,
Puis les adolescents apportent sur l’autel
Le vin, les fruits choisis, la farine et le miel ;
En l’honneur des grands dieux le sang des taureaux fume,
Et sur le trépied d’or l’offrande se consume.
On présente à Pallas un voile merveilleux,
Splendide, où sont tracés les grands combats des dieux :
Là, les spectres sans nom dont la terre s’étonne,
Les Titans, aux replis de dragons, la Gorgone
Pale, avec ses cheveux serpents et ses regards
Qui changent l’homme en pierre, et les monstres «pars
Nés du sein trop fécond de la Terre irritée,
Géryon, Échidna, l’Hydre, Python, Antée,
Se dressent menaçants contre les dieux du ciel.
Mais eux, calmes et forts, au gouffre originel
Replongent les enfants de l’Érèbe, et la terre
Bénit le règne heureux des dieux de la lumière.

Du voile précieux Pallas reçoit le don.
Et sourit à ses fils du haut du Parthénon.

Sagesse antique ! ô toi qui jaillis tout armée
Du large front de Zeus, la ville bien-aimée
N’a-t-elle pas payé tes soins et ton amour ?
Pour elle, de l’Olympe oubliant le séjour,
Tu lui donnas ton nom, ta force et ta science,
Et l’olivier sacré, nourricier de l’enfance,
Symbole de la paix et des arts créateurs.
Quand l’Asie épancha ses flots dévastateurs,
Les champs de Marathon, les flots de Salamine,
Reconnurent le bras et l’égide divine
Qui briseront jadis la force des Titans.
Mais, à leur tour, Pallas, tes fils reconnaissants
Élevèrent pour toi le plus divin des temples,
Sublime piédestal, trône d’où tu contemples
Ce peuple glorieux qui montre à l’avenir
Jusqu’à quelle hauteur l’homme peut parvenir.

Un jour pourtant, pleurant leur force et leur jeunesse,
Les dieux de Phidias, les grands dieux de la Grèce,
Joncheront de débris le temple délaissé.
Mais l’art sacré renaît où ton souffle a passé,
Sainte Hellas ! Ton génie, allumé comme un phare,
Sur les siècles nouveaux, plongés dans l’ombre avare.
Rayonne ; à son aspect se disperse et s’enfuit
Le cortège effaré des démons de la nuit.

Cependant, s’inclinant vers Delphes la divine,
De ses derniers rayons le soleil illumine
Les colonnes de marbre et les frontons sacrés
Le couchant, resplendit de nuages pourprés.

Euphorion, debout devant le saint portique,
Embrassant du regard les plaines de l’Attique,
Et le Pyrée aux cent trirèmes, et la mer,
Le front penché, s’écrie, en proie au doute amer :

Ce qu’en vain j’ai cherché dans l’immobile Asie
O race créatrice entre toutes choisie,
Répondez, fils d’Hellas, cet idéal rêvé,
Me le donnerez-vous, et l’avez-vous trouvé ?

CHŒUR

STROPHE I

Fils d’Hélène, tu vois la féconde patrie
Dos dieux et des héros, Hellas, riche en coursiers :
Ce fleuve est l’Ilyssos, cette plaine fleurie,
La terre de Pallas, fertile en oliviers.
La, les murs dos cités naissent au son des lyres,
Et, du sein de la mer divine, aux matelots,
Souvent Aphrodite, déesse des sourires,
Dans sa conque marine apparaît sur les flots.
Là, les murs des cités naissent au son des lyres,
Les joncs ont des soupirs, et les chênes des bois
De prophétiques voix.

ANTISTROPHE I

Les dieux olympiens, par un divin mystère,
Unissent, dans leurs mille hymens, la terre aux cieux,
Et les héros, dompteurs des monstres de la terre,
Dans l’Olympe étoile règnent parmi les dieux.
Comme des cygnes blancs, en troupes vagabondes,
Leurs constellations, pendant les nuits d’été,
Guident les matelots ; les Néréides blondes,
Dans la mer où naquit Cypris Aphrodite,
Comme des cygnes blancs en troupes vagabondes,
Dénouant leur ceinture et leur robe aux longs plis,
Daignent leurs flancs polis.

EPODE I

Sur les sommets sacrés des blanches acropoles,
L’œil indulgent des dieux
Contemple chaque jour des danses et des jeux.
La sagesse sourit en gracieux symboles
Dans les temples de marbre aux grands frontons sculptés,
Sur les sommets sacrés des blanches acropoles,
D’où les dieux protecteurs veillent sur les cités.

STROPHE II

Aux rhythmes cadencés des graves mélodies,
Quand Sappho de Lesbos, reine des chants d’amour,
Conduit, la lyre en main, les blanches théories,
Les danses et les chœurs s’enlacent tour à tour.
Chez ce peuple divin, beau comme ses statues,
Les mères, aux sculpteurs, prêtres de la beauté,
Montrent pieusement le corps des vierges nues,
Thème religieux pour un hymne sculpté.
Chez ce peuple divin, beau comme ses statues,
Lu temple avec respect garde dans son trésor
Phryné sculptée en or.

ANTISTROPHE II

Contemple les lutteurs dans le stade olympique ;
La Grèce honore en eux la force et la beauté,
Et chante, par la voix de l’Ïambe tragique,
La lutte du destin et de la volonté.
Aux fêtes d’Eleusis et des Panathénées,
Avec les noms des dieux du divin Parthénon,
Le peuple chaule, au son des flûtes alternées,
Les noms d’Harmodios et d’Aristogiton.
Aux l’êtes d’Eleusis et des Panathénées,
Les tyrans savent bien que des glaives vengeurs
Se cachent sous les fleurs.

EPODE II

Couronne-toi de myrte aux l’êtes de la Grèce,
Répète les accents
Des vierges au long voile et des adolescents.
L’éternelle beauté vient des dieux ; pour prêtresse
Elle a la poésie aux accords inspirés.
Couronne-toi de myrte aux tètes de la Grèce,
Fils d’Hélène, en chantant sur les modes sacrés.

EUPHORION.

J’ai souvent invoqué, sur les saintes collines,
Le chœur mélodieux des muses, que conduit
Loxias Apollon, roi des strophes divines ;
Et j’ai chanté l’amour, la jeunesse qui fuit,
Et les combats sanglants, et Pergame détruit.

J’ai souvent adoré, dans le marbre captives,
Les images du ciel que l’art dérobe aux dieux ;
J’ai demandé l’oubli des heures fugitives
A ce monde idéal qui révèle à nos yeux
Comme un reflet lointain de la splendeur des cieux.

Poétique rivage, où le flot qui soupire
Jette aux vents embaumés des mots harmonieux ;
Cortège insouciant des dieux fils de la lyre,
Blanches villes de marbre aux noms mélodieux,
Peuple sacré d’Hellas, recevez mes adieux.

Le spectacle du mal venait troubler ma vie ;
J’ai vu ceux qui souffraient dans l’ombre, et j’ai prié
Pour le faible, l’enfant, l’esclave qu’on oublie,
Et mon cœur s’est rempli d’une immense pitié ;
Mais vers le ciel d’airain vainement j’ai crié.

Que me fait votre gloire indifférente et fière,
Dieux heureux, qui toujours protégez les plus forts ?
Je ne veux plus offrir mon culte et ma prière
Qu’à celui qui promet le pardon au remords,
A la faiblesse un juge, une espérance aux morts.

J’irai dans les déserts emplis d’échos mystiques,
Sur le sable épeler les traces de ses pas,
Et j’attendrai, courbé sous les vents prophétiques,
L’idéale beauté, sans modèle ici-bas,
Que tous vos dieux heureux ne me donneront pas.

LE CHŒUR.

Hélas ! hélas ! au lieu des chansons et des danses,
Quels flots de pleurs versés !
Quels cris d’angoisse au lieu des plaisirs repoussés !
Remords que rien n’efface, inutiles souffrances,
Longs soupirs, lourde croix,
Et l’éternel regret des rêves d’autrefois.

Les dieux vaincus, pendant la nuit impure et douce,
Aux saintes visions
Mêlent l’attrait vengeur de leurs tentations.
La prière ? Malheur à toi ! Dieu te repousse,
Et laisse aux cœurs brisés
Un crucifix muet, froid sous leurs longs baisers.

A ces mots, au moment de reprendre sa route,
Euphorion hésite au carrefour du doute,
Et, pensif, devant Rome il s’arrête un instant
Pour saluer encor le vieux monde en partant.

Il est nuit : Rome dort, sereine et reposée ;
Le Forum est désert ; le sol du Colysée
Boit le sang répandu dans les jeux du matin ;
La lune disparaît derrière l’Aventin.

Chaque temple a fermé sa porte aux yeux vulgaires,
Mais les initiés célèbrent leurs mystères,
Et leur prière, avec l’encens des trépieds d’or,
Dans l’air silencieux vibre et s’élève encor.

Non loin d’eux cependant, au fond des catacombes,
Devant un simple autel qui n’a pas d’hétatombes,
Au milieu des tombeaux, tout un peuple à genoux
A leurs hymnes joyeux mêle un chant triste et doux.

Et l’écho, recueillant les notes dispersées,
Réseau mélodieux de strophes enlacées,
Forme de ces deux voix un accord solennel
Dans un hymne commun s’élevant vers le ciel :

I

Vénus ! reçois nos vœux ; les heureux sont tes prêtres ;
Tu souris, et l’amour enivre tous les êtres ;
Les fleurs de l’été germent sous tes pas.

II

Dieu mort pour nous, qui fis une vertu des larmes,
Quand on souffre pour loi la douleur a des charmes :
L’homme f oublîrait s’il ne souffrait pas.

I

O Vénus ! à toi les nuits embaumées,
Les danses au bruit des chansons aimées,
Les roses de Pœstum autour des coupes d’or.

II

Tu bénis, ô Christ ! les rochers arides
Où l’âme des saints, dans les Thébaïdes,
S’épure, et vole à toi d’un plus sublime assor.

I

O Beauté divine, ô reine suprême,
O mère de l’amour et de la volupté !
Appelle, on te suit ; souris, et Ton t’aime,
O parure des dieux, ô divine Beauté !

II

Virginité sainte, o blanche couronne !
Vêtement de lumière aux anges emprunté.
Que l’homme n’eût pas conquis, que Dieu donne,
Parfum des lis du ciel, sainte Virginité !

I

Larmes de volupté, sanglots des nuits heureuses,
Étreintes, soupirs, baisers sur baisers !

II

Larmes du repentir, baume des cœurs brisés,
Pleurs des longues nuits, tristesses pieuses !

I

Plaisir ! roi du monde et dompteur des dieux,
Règne sur nos cœurs comme dans les cieux,
Et toi, vole moins vite, ô char muet des heures !

II

Douleur, ô baptême, ô suprême loi !
Heureux qui s’élève, épuré par loi,
Loin du plaisir impie, aux célestes demeures !

I

Trop tôt viendra l’hiver, et puis la longue nuit ;
Oublions ; fêtons bien la jeunesse qui fuit
Et n’attristons pas la saison des roses.

II

Toute chair a sa croix et tout être gémit :
Espérons, car la mort est proche, et Dieu la mit
Pour terme suprême aux larmes des choses.

I

Quelques jours encore, ô nuit du tombeau !
La lumière est si douce et la vie est si belle !

II

Ange de la mort, prends-nous sous ton aile,
Quand on s’endort en Dieu, le réveil est si beau !

Comme un son de cristal qui meurt dans l’air sonore,
Se turent les deux voix au réveil de l’aurore.
Euphorion longtemps encor suivit, rêveur,
Cet écho des deux voix qui luttaient dans son cœur ;
Puis, poursuivant le cours de son pèlerinage,
Il alla se mêler aux peuples d’un autre âge,
Sans détourner les yeux, de peur de regretter
Le facile bonheur qu’il venait de quitter.

PARABASE. LA DERNIÈRE NUIT DE JULIEN.

JULIEN.

Par-dessus tous les dieux du ciel et de la terre,
J’adore ton pouvoir immuable, indompté,
Déesse des vieux jours, morne Fatalité.
Ce pouvoir implacable, aveugle et solitaire.
Écrase mon orgueil et ma force, et je vois
Que l’on décline en vain tes inflexibles lois.
Les peuples adoraient le joug qui les enchaîne,
Rome dormait en paix sur son char triomphal.
Des oracles veillaient sur son sommeil royal.
Maintenant du destin la force souveraine
Brise le sceptre d’or de Rome dans mes mains.
Et Sapor va venger les Francs et les Germains.

J’ai relevé l’autel des dieux de la patrie,
Et j’aperçois déjà le temps qui foule aux pieds
Les vieux temples déserts de mes dieux oubliés.
Au culte du passé j’ai dévoué ma vie,
Bientôt sous sa ruine il va m’ensevelir.
Le passé meurt en moi, victoire à l’avenir !

LE GÉNIE DE l’EMPIRE.

Ne crains pas l’avenir, toi dont les mains sont pures,
O dernier défenseur d’un culte déserté,
Qui voulus porter seul toutes les flétrissures
Du vieux monde romain, et couvrir ses souillures
Du manteau de ta gloire et de ta pureté !

En vain tes ennemis ont voué ta mémoire
A l’exécration des siècles à venir ;
Le glaive est dans tes mains : l’incorruptible histoire
Dira ce qu’il fallut à l’amant de la gloire
De force et de vertu pour ne s’en pas servir.

La fortune rendra blessure pour blessure ;
A ces peuples nouveaux, aujourd’hui ses élus,
Quand leurs crimes aussi combleront la mesure.
Mais mille ans passeront sans laver ton injure,
Car Némésis est seule à venger les vaincus.

O César ! tu mourras sous une arme romaine.
La tardive justice un jour effacera
Ce surnom d’apostat que te donna la haine ;
Mais le monde ébranlé dans sa chute t’en traîne,
Et ton culte proscrit avec toi périra.

Et moi, je te suivrai, car je suis le Génie
De Rome et de l’empire ; unissant leurs efforts,
Tes ennemis, les miens, las de mou agonie,
Veulent voir le dernier soleil de la patrie.
Cédons-leur, le destin le veut, nos dieux sont morts.

III.

Maintenant suivez-moi dans les forêts austères,
Sous les arceaux dormants des pâles monastères,
Dans la sainte Allemagne, à la nuit de Noël.
Le vent balaye au loin les nuages du ciel,
Et secoue, en versant sa sauvage harmonie,
Les vieux troncs dépouillés des chênes d’Hercynie,
Et les grands sapins noirs aux rameaux éplorés.
Les pâles horizons par la lune éclairés
S’enveloppent d’épais brouillards par intervalles,
Et la neige, chassée au souffle des rafales,
Étend son blanc linceul, froid manteau des hivers,
Sur la plaine, les monts et les grands bois déserts.

C’est là, loin de la vie et loin des bruits du monde,
Sous les abris discrets de la forêt profonde,
Que se cache aux regards l’église où, prosterné, .
Le peuple saint s’écrie : « Un enfant nous est né ! »
Ainsi qu’un bois touffu, les frêles colonnades
Inclinent leurs rameaux et croisent leurs arcades ;
Comme autour des vieux troncs, le lierre glisse autour
Des piliers élancés et des flèches à jour,
Et, comme des sapins, les aiguilles gothiques
Dressent dans le ciel gris leurs ombres fantastiques.
Écoutez ! l’orgue saint mêle ses mille voix
Au bruit du vent d’hiver qui gronde dans les bois.

Et les saints dont le front se meurtrit sur les dalles,
Ceux dont le peuple baise à genoux les sandales,
Car leurs pieds bienheureux touchèrent autrefois
Le sol trois fois béni du chemin de la croix ;
Les chérubins de pierre aux figures pensives,
Les anges flamboyants qui jettent des ogives
Un reflet de leur robe aux magiques couleurs
Et des rayons de lune épanouis en fleurs,
Tous chantent à genoux les célestes cantiques,
Et la voûte d’azur pleine d’échos mystiques
Redit l’hymne sans fin de l’univers en chœur,
Et jusqu’au marchepied du trône du Seigneur
Les fléchas, s’élançant ainsi qu’une prière,
Portent les mille vœux et l’encens de la terre,
Tous nos soupirs mêlés dans un commun soupir,
Avec le sang du Christ pour les faire accueillir.

LE PRÊTRE.

Pécheurs, courbez vos fronts : pour toutes créatures
La force et la vertu viennent du roi des cieux ;
Nul n’est grand, nul n’est saint, nu ! n’est pur à ses yeux.
Dieu dans ses anges même a trouvé des souillures,
Et sur le lit du mort, à l’instant solennel,
Le juste ne sait pas s’il a conquis le ciel.

LES ENFANTS.

Petit enfant Jésus rayonnant dans tes langes,
Les humbles, les enfants dont le cœur est sans fiel,
Sont ceux que tu nommas les élus de ton ciel ;
Et nous, tes préférés, les bien-ai mes des anges,
Devant l’humble berceau d’un enfant comme nous,
Nous apportons les vœux de ce peuple à genoux.

LES VIERGES.

Vierge, étoile du ciel qui luis dans le bleu calme.
Notre cœur, pur d’amour humain, dans un couvent,
Ainsi qu’en un tombeau, s’ensevelit vivant ;
Quel terrestre bonheur vaut l’immortelle palme
Que tu nous as promise au ciel, parmi tes lis,
A nous qui pour époux avons choisi ton fils ?

LES CROISÉS.

Nous partons, Dieu le veut ! qu’il bénisse nos armes ;
Car au delà des mers nous t’allons conquérir,
Cité sainte où pour nous son fils voulut mourir.
Nos mères ont mouillé nos casques de leurs larmes :
Que la mère de Dieu les protège ! Au manoir
Plus d’une doit mourir avant de nous revoir.

LES ESCLAVES.

Seigneur, toi qui promis aux serfs la délivrance,
Prends pitié de nos pleurs ! Nous aurions pu changer
Les fers de l’esclavage en glaive, et nous venger-,
Mais à toi seul, Seigneur, appartient la vengeance.
Seigneur, ton fils est mort pour nous aussi ! Pourquoi
Nos cris sont-ils si longs à monter jusqu’à toi ?

LES ANACHORÈTES.

Au désert ! Pour peupler nos nuits de rêves chastes,
Pour élever à Dieu nos désirs épurés,
Le silence éternel des grands cieux sidérés
Et le recueillement des solitudes vastes !
Le siècle est condamné, le monde va finir :
Au désert, Dieu le veut ! Frères, il faut mourir !

LES MORTS.

Nous attendons le jour prédit par les prophètes
Où la voix de l’archange éveillera les morts.
Seigneur, délivre-nous ! le ver ronge nos corps,
La tempête et l’orage ont passé sur nos têtes,
L’abîme nous dévore, et de la profondeur
De nos tombeaux glacés nous t’implorons, Seigneur.

CHŒUR.

Les mondes à l’abri de ta toute-puissance
Roulent entrelacés dans un ordre éternel ;
Sur l’humble fleur des champs et sur l’oiseau du ciel
Veille éternellement ta calme Providence :
Et nous, pour qui ton fils est mort, nous tes enfants,
Nous t’implorons en vain depuis plus de mille ans.

Seigneur, nous t’adorons le front dans la poussière ;
Mais, si tu veux compter nos péchés, qui pourra
Soutenir ton regard, et qui te répondra ?
Monte vers lui, parfum de l’âme, humble prière ;
Montez comme l’encens du soir, larmes des cœurs
Qu’abreuve le torrent des célestes douleurs.

Et sous les arceaux noirs des longs piliers gothiques,
Les soupirs de la foule et l’encens des cantiques
Montaient, et tout le peuple agenouillé pleurait,
Et l’ éclatante voix de l’orgue saint vibrait.
Le prêtre, sous l’azur de la nef constellée,
Élevait des deux mains l’offrande immaculée :
Pourtant Euphorion, devant un noir pilier,
Seul debout, mesurant de son regard allier
La croix resplendissante aux cent clartés des cierges,
Mêlait la voix du doute aux chants d’amour des vierges.
L’église frémissait sous ce blasphème impur,
Et les anges pleuraient dans leurs niches d’azur :

Seigneur, pour tes enfants ta justice est bien lente ;
N’avons-nous pas assez souffert, assez pleuré,
Et ne verrous-nous pas, après mille ans d’attente,
Sur la nue éclatante
Ton Christ transfiguré ?

Seigneur, cette sueur de sang qui nous inonde,
N’a-t-elle pas lavé le crime originel ?
N’est-il pas temps enfin que ta voix nous réponde ?
Le calvaire du monde
Sera-t-il éternel ?

Humiliant sou front, le sage à la science
À préféré la foi ; pour le cloître et ses pleurs
La vierge a rejeté l’amour rêvé ; l’enfance
T’offre son innocence,
L’esclave ses douleurs.

Quel souffle loin du ciel chasse donc la prière ?
T’endors-tu donc aux chants des séraphins en chœur ?
Meurs-tu, pour racheter les fils d’une autre terre,
Sur un autre calvaire ?
Où donc es-tu, Seigneur ?

Non ! le nouveau calvaire où sa tombe se creuse
N’aura pas de réveil ni de troisième jour ;
Son glas de mort, aux chants de la terre Oublieuse,
Dans la nuit pluvieuse
Va sonner sans retour.

Mais ne le pleurons pas, et comptons ses victimes :
Tortures, noirs cachots, gibets, bûchers eu feu,
Spectres de mort, fuyez dans les sombres abîmes !
Fallait-il tant de crimes
Pour condamner un Dieu ?

Fantômes de la nuit que chasse la lumière,
Fuyez ! Je règne seul sur les cieux agrandis !
Hommage de la peur, silence, humble prière !
Vous, rois et dieux, arrière,
Retirez-vous, maudits !

L’orgueil fait dans mou sein frissonner chaque fibre :
Tombez, fers du captif ! foi de l’enfance, adieu !
Un cri de délivrance au fond de mon cœur vibre :
Je suis fort, je suis libre,
Je suis roi, je suis dieu !

L’église à ces accents s’ébranle ; la nef sombre
Tremble sur ses piliers, et des oiseaux sans nombre,
Avec les chérubins sculptés aux pendendifs,
S’en volant vers le ciel, poussent des cris plaintifs.
Le contour vacillant de la voûte étoilée,
Comme au miroir d’un lac une image troublée,
Comme un palais magique en un rêve trompeur,
S’efface et fond en vague et bleuâtre vapeur.
Tous les saints des vitraux, tous les anges des voûtes,
Dispersés dans les airs, volent par mille routes,
Et, suivant du regard leur fuite, Euphorion
Entend tomber sur lui leur malédiction :

Sois maudit ! Tu voudrais porter le poids du monde,
Tu voudrais arracher l’image du saint lieu,
Tu voudrais vaincre Dieu !
Sois maudit ! Dans la nuit éternelle et profonde,
Tu fuiras, à travers la vague immensité
Sans cesse ballotté.

Tantôt tu lasseras tes ailes déployées,
Tournoyant à travers l’immensité du ciel
Dans le vide éternel,
Et tantôt tu suivras des routes dépouillées
Pour vaincre, en un combat sans cesse renaisssant,
Un adversaire absent.

Tu poursuivras en vain ton long pèlerinage ;
Tes genoux s’useront sans trouver jusqu’au soir
Un abri pour t’asseoir.
Tu vogueras sans but sur des mers sans rivage,
Où nul astre ne brille à travers l’air voilé
Dans le ciel dépeuplé.

Comme sur la montagne, avant sa mort, Moïse
Vit les champs réservés à sa postérité,
Qui n’avait pas douté,
Le fantôme rêvé d’une terre promise
Fascine tes regards ; mais tu ne la verras
Qu’au jour où tu mourras.

Les rayons du matin percent la brume grise ;
A là place où la veille était la grande église,
La foule, sans abri contre les vents d’hiver,
Redemande le toit qui la couvrait hier.
Mais bientôt, dispersés dans la forêt obscure,
Les sages, à travers les champs de la nature,
Vont chercher, pleins d’ardeur, dans des sentiers perdus.
L’arbre de la science et ses fruits défendus.
Les peuples, sous le vent qui déchire les nues,
S’élancent en chantant vers les mers inconnues,
Et l’esclave, brisant ses fers, arme son bras
Pour la Liberté sainte et les derniers combats.

ÉPILOGUE.

Un chant de mort. Voici ce que je vis en rêve :
La nuit couvrait Paris ; sur la place de Grève
Ondulait tout un peuple, ainsi qu’aux vents d’hiver
Roulent amoncelés les grands flots de la mer.
Hais nul bruit ne sortait de cette foule immense,
Qui s’agitait avec un effrayant silence :
Ce peuple n’était pas du monde des vivants.
Çà et là je voyais, parmi les flots mouvants,
Des nommes au front pâle, à la prunelle ardente,
Et dont le cou portait une ligne sanglante.
Ces hommes, sérieux, tristes, calmes et forts,
Semblaient guider la foule innombrable des morts.
J’eus bientôt reconnu les ombres vénérées
De nos grands-pères morts dans les luttes sacrées,
Et, craignant leur courroux pour nous, leurs fils maudits,
Je prosternai mon front contre terre et je dis :

« O nos pères, pardon ! Géants, fils de la terre,
Dont les bras entassaient Ossas et Pelions,
Quand des dieux oppresseurs l’Olympe solitaire
Croulait au vent de feu des révolutions,

…………
…………
…………

Alors, pareil au bruit des flots que le vent roule,
J’entendis s’élever, de toute cette foule,
Un immense sanglot dont le ciel retentit,
Puis une voix vibra dans l’air sonore, et dit :

…………
…………
…………

La vision de mort n’était pas achevée ;
Comme un roc noir battu par la mer soulevée,
Un immense échafaud dans les airs se dressa,
Et l’immolation des martyrs commença.

Tous ceux qui, pour le nom de la sainte Justice,
Avaient donné jadis leur vie en sacrifice,
Venaient de l’Occident, venaient de l’Orient,
Les uns en combattant, les autres en priant ;

Ceux-ci ; les yeux tournés vers la voûte infinie,
Suivaient leur divin rêve à travers l’agonie.
D’abord parut le Dieu qu’une Vierge enfanta,
Pâle et sanglant, ainsi qu’aux jours du Golgotha ;
Puis ceux qu’aux cris joyeux de la foule en attente
Les tigres déchiraient sur l’arène sanglante ;
Ceux dont les chants de mort, sur les bûchers en feu,
Aux hymnes dos bourreaux se mêlaient devant Dieu,
Et tous ceux qu’au milieu de tortures sans nombre
Les cachots de l’Église étouffèrent dans l’ombre.
Les yeux levés au ciel, le pardon dans le cœur,
Tous disaient en mourant : « Mon Dieu, pardonne-leur ! »

Ceux-là, libres et fiers, race de Prométhée,
Gardaient sur l’échafaud leur colère indomptée,
Et pour leur testament léguaient à l’avenir
Un glaive avec ces mots : « Vivre libre ou mourir ! »
Mais en vain ils cherchaient dans la foule endormie
Une larme, un regard, une parole amie ;
Le peuple abandonnait ses défenseurs mourants
Et revenait baiser la main de ses tyrans.
Les martyrs répondaient à l’insulte, à la haine,
En lançant vers le ciel des tronçons de leur chaîne,
Et mouraient en chantant l’hymne de liberté,
On répétaient tout bas : « Sainte simplicité ! »

Et toujours, cependant, ainsi qu’avant l’automne
Tombent les épis mûrs quand la faux les moissonne,
Sur le sombre échafaud se pressaient pour mourir
Les martyrs du passé, puis ceux de l’avenir.
Alors, debout parmi les dépouilles sanglantes,
Invoquant les grands dieux des vengeances trop lentes,
Euphorion maudit tout le peuple, lançant
Aux quatre vents du ciel des gouttes de leur sang :

Vous avez su mourir, ô Christs de tous les âges !
Mais tous, et même les plus forts,
Vous pâlissiez devant l’insulte et les outrages
De ceux pour qui vous êtes morts.

Demi-dieux rédempteurs, héros du sacrifice,
Dans votre nuit des Oliviers,
Tous vous disiez : « Seigneur, détourne ce calice ! »
Et tous pourtant vous le buviez ;

Et vous leviez les yeux vers les sphères sereines
Où brillait votre astre idéal ;
Car, par delà ce flot des lâchetés humaines,
La croix se change en piédestal,

Et le temps ceint vos fronts d’une auréole pure
Au jour des tardifs repentirs.
Mais ce peuple, qui n’a que l’opprobre et l’injure
Pour ses sauveurs et ses martyrs,

…………
…………
…………

Alors se confondit la vision nocturne
Que sur moi le sommeil évoquait de son urne ;
Dans l’abîme sans borne où mes yeux se noyaient,
De grands astres éteints çà et là tournoyaient.
Comme un vaisseau perdu dans l’Océan des mondes,
La terre s’égarait en courses vagabondes ;
Le soleil, — oh ! qu’un seul, un seul rayon béni
Traversât seulement les champs de l’Infini !
Mais dans les cieux nageait un crépuscule pâle ;
Par instants mugissait la lugubre rafale
Que Dante vit planer sur les cercles maudits ;
Puis un silence morne, et les vents engourdis
Laissaient les mers sans vague et de bruine voilées.
Cependant, au milieu des plaines désolées,
Vibrait comme l’écho d’un mugissement sourd,
Et dans l’air sans étoile errait un brouillard lourd.

Connue les cris mêlés de mille oiseaux funèbre,
Un dernier cri de mort monta dans les ténèbres,
Et de l’immensité l’écho le répéta.
Alors Euphorion prit sa lyre et chanta

Adieu ! tout est fini ! la nuit règne sans borne
Sur l’immensité morne,
Etne ramènera, ni demain ni jamais,
Le soleil que j’aimais.

Encore un chant. A toi mes dernières paroles,
A toi qui fais pleurer tout ensemble et consoles,
O divin souvenir !
Esprit des anciens jours, descends de ton étoile ;
Etends autour de moi ton aile d’or, et voile
L’implacable avenir.

Je regrette ces jours de fraîcheur printanière
Où la sainte lumière
Montait à mes regards, pour la première fois,
La verdure des bois.

Oh ! la neige des monts, les torrents, l’ombre épaisse,
Fleurs des rives, lotus, gazons verts que caresse
Le flot calme et dormant !
Mystères des forets, profondeurs insondées,
Où mes ailes d’argent, par les brises guidées,
Volaient si librement !

Et puis voici les chœurs, et, dans les plaines blondes,
Les danses vagabondes,
Et l’incarnation de la sainte Beauté
Dans le marbre sculpté,

Les frontons blancs, les dieux souriants et sans nombre,
La vie heureuse et libre, et les baisers dans l’ombre,
J’entends vibrer dans l’air
Comme un écho lointain de chansons oubliées,
Et frissonner au vent les tresses déliées
Des nymphes de la mer.

Pendant les longues nuits, au fond des cathédrales,
A genoux sur les dalles,
J’ai mêlé ma prière et mes pleurs aux soupirs
Des saints et des martyrs ;

Puis j’ai voulu chercher, dans d’austères éludes,
L’arbre de la science, au fond des solitudes
Où Dieu l’avait planté ;
Et j’ai suivi les pas de la phalange ardente
Qui voulait conquérir sur l’arène sanglante
La sainte liberté.

Toujours devant mes yeux, comme devant les mages,
De radieux mirages
Brillaient, et je suivais l’astre qui m’avait lui.
Mais en vain aujourd’hui,

Dans un vague lointain, j’entends chanter les brises :
Les Edens d’Orient et les terres promises
Ne m’attireront plus.
Si je priais encore, ô Dieu, que je renie,
Je ne demanderais, ô jeunesse bénie !
Qu’un seul des jours perdus.

Puisque mes dieux sont morts, qu’au vent de ma pensée
Leur cendre est dispersée,
Dormons du lourd sommeil qu’en son gouffre béant
Nous garde le néant.

Là sont les jours pleurés de ma jeunesse morte.
Que les peuples nouveaux marchent où les emporte
Le muet avenir !
Au linceul du passé couchons-nous en silence ;
Dormons sans rêve ; adieu, pièges de l’Espérance,
Poisons du souvenir !

Voici la grande nuit. Si jamais, ô mes frères !
Vers de meilleures terres
Le souffle de l’Esprit vous emporte, donnez
Une larme aux aînés !

Dans ses courses, parfois l’essaim des hirondelles
S’arrête, et, près du terme espéré, pleure celles
Qui tombent en chemin.
O mortels ! suspendez votre course rapide ;
Pleurez ceux qui sont morts en rêvant l’Atlantide
Où vous serez demain.

FIN.

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Louis MÉNARD

Portait de Louis MÉNARD

Louis-Nicolas Ménard, né à Paris le 19 octobre 1822 et mort à Paris le 9 février 1901, est un écrivain et poète français. Condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand, il entra ensuite à l’École normale. Peu après avoir publié en 1843 un ouvrage intitulé « Prométhée délivré » sous le... [Lire la suite]

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