Poème '22 – Mon regard par moy me tue' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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22 – Mon regard par moy me tue

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CXCVI [=CLXXXVI] .

Je m’esjouys quand ta face se monstre,
Dont la beaulté peult les Cieulx ruyner:
Mais quand ton oeil droit au mien se rencontre,
Je suis contrainct de ma teste cliner:
Et contre terre il me fault incliner,
Comme qui veulx d’elle ayde requerir,
Et au danger son remede acquerir,
Ayant commune en toy compassion.
Car tu ferois nous deux bien tost perir.
Moy du regard, toy par reflection.

CXCVII [=CLXXXVII] .

Plaindre provient partie du vouloir,
Et le souffrir de la raison procede.
Aussi ce mien continuel douloir
Tous les ennuyz de toutes mortz excede.
Car a mon Hydre incontinent succede
Un mal soudain a un aultre repris.
Et quand je pense ayder au Coeur surpris,
Ou en ses maulx je veulx faindre un plaisir,
Las je le troeuve inutilement pris
Entre sa grace, & mon trop vain desir.

CXCVIII [=CLXXXVIII] .

Voy ce papier de tous costez noircy,
Du mortel dueil de mes justes querelles:
Et, comme moy, en ses marges transy,
Craingnant tes mains piteusement cruelles.
Voy, que douleurs en moy continuelles
Pour te servir croissent journellement,
Qui te debvroient, par pitié seulement,
A les avoir agreables constraindre,
Si le souffrir doibt supplir amplement,
Ou le merite oncques n’à peu attaindre.

CXCIX [=CLXXXIX] .

D’un tel conflict en fin ne m’est resté,
Que le feu vif de ma lanterne morte,
Pour esclairer a mon bien arresté
L’obscure nuict de ma peine si forte,
Ou plus je souffre, & plus elle m’enhorte
A constamment pour si hault bien perir.
Perir j’entens, que pour gloire acquerir
En son danger je m’asseure tresbien:
Veu qu’elle estant mon mal, pour en guerir
Certes il fault, qu’elle me soit mon bien.

CC [=CXC] .

D’autant qu’en moy sa valeur plus augmente,
D’autant decroist le remede affoibly:
Et bien que soit mon merite anobly
Du sainct vouloir, qui si fort me tourmente,
L’oeil en larmoye, & le coeur en lamente
Comme assaillyz de mortel accident.
Pource qu’espoir de leur bien evident,
Qui les delaisse en leurs extremitez,
Croissant le feu de mon desir ardent,
Est Calamyte a mes calamitez.

CCI [=] .

C’est de pitié que lors tu me desgoustes,
Quand travaillant en ce mien penser fraile,
Tu vois ma face emperlée de gouttes
Se congelantz menues, comme gresle.
Car ta froideur avec mon froit se mesle,
Qui me rend tout si tristement dolent,
Que, nonobstant que mon naturel lent
M’argue asses, & me face blasmer,
Pour estre amour un mal si violent,
Las je ne puis patiemment aymer.

CCII [=CXCII] .

Fait paresseux en ma longue esperance,
Avec le Corps l’Esprit est tant remis,
Que l’un ne sent sa mortelle souffance [=souffrance] ,
Et l’aultre moins congnoit ses ennemys.
Parquoy je ignore, estant d’espoir demis.
Si ce mien vivre est vitupere, ou los,
Mais je scay bien, que pour estre forclos
De ta mercy, de mon bien tu me prives:
Et par celà tu veulz, que le mal clos
Vive en l’obscur de mes tristes Archives.

CCIII [=CXCIII] .

Quand de ton rond le pur cler se macule,
Ta foy tachée alors je me presage:
Quand, pallissant, du blanc il se recule,
Je me fais lors de pleurs prochaines sage.
Quand il rougit en Martial visage,
J’ouvre les ventz a mes souspirs espaiz:
Mais je m’asseure a l’heure de ma paix,
Quand je te voy en ta face seraine.
Parquoy du bien alors je me repais,
Du quel tu es sur toutes souveraine.

CCIIII [=CXCIIII] .

Suffise toy, ô Dame, de dorer
Par tes vertus nostre bienheureux aage,
Sans efforcer le Monde d’adorer
Si fervement le sainct de ton image,
Qu’il faille a maintz par un commun dommage
Mourir au joug de tes grandz cruaultez.
N’as tu horreur, estant de tous costez
Environnée & de mortz, & de tombes,
De veoir ainsi fumer sur tes Aultez
Pour t’appaiser, mille, & mille Hecatombes?

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