Poème '47 – J’ay tendu le las ou je meurs' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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47 – J’ay tendu le las ou je meurs

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CCCCXX [=CCCCXI] .

Au doulx rouer de ses chastes regardz
Toute doulceur penetramment se fiche
Jusqu’au secret, ou mes sentementz ars
Le plus du temps laissent ma vie en friche,
Ou du plaisir sur tout aultre bien riche
Elle m’allege interieurement:
Et en ce mien heureux meilleurement
Je m’en voys tout en esprit esperdu.
Dont, maulgré moy, trop vouluntairement
Je me meurs pris es rhetz, que j’ay tendu.

CCCCXXI [=CCCCXII] .

Mont costoyant le Fleuve, & la Cité,
Perdant ma veue en longue prospective,
Combien m’as tu, mais combien incité
A vivre en toy vie contemplative?
Ou toutesfoys mon coeur par oeuvre active
Avec les yeulx leve au Ciel la pensée
Hors de soucy d’ire, & dueil dispensée
Pour admirer la paix, qui me tesmoingne
Celle vertu lassus recompensée,
Qui du Vulgaire, aumoins ce peu, m’esloingne.

CCCCXXII [=CCCCXIII] .

Honneste ardeur en un tressainct desir,
Desir honneste en une saincte ardeur
En chaste esbat, et pudique plaisir
M’ont plus donne [=donné] & de fortune, & d’heur,
Que l’esperance avec faincte grandeur
Ne m’à ravy de liesse assouvie.
Car desirant par ceste ardente envie
De meriter d’estre au seul bien compris,
Raison au faict me rend souffle a la vie,
Vertu au sens, & vigueur aux espritz.

CCCCXXIII [=CCCCXIIII] .

Plaisant repos du sejour solitaire
De cures vuyde, & de soucy delivre,
Ou l’air paisible est feal secretaire
Des haultz pensers, que sa doulceur me livre
Pour mieulx jouir de ce bienheureux vivre,
Dont les Dieux seulz ont la fruition.
Ce lieu sans paour, & sans sedition
S’escarte a soy, & son bien inventif.
Aussi j’y vis loing de l’Ambition,
Et du sot Peuple au vil gaing intentif.

CCCCXXIIII [=CCCCXV] .

Quand je te vy, miroir de ma pensée,
D’aupres de moy en un rien departie,
Soubdain craingnant de t’avoir offensée,
Devins plus froid, que neige de Scythie.
Si ainsi est, soit ma joye avortie
Avec ma flamme au paravant si forte:
Et plus ma foy ne soit en quelque sorte
Sur l’Emeril de fermeté fourbie,
Voyant plus tost, que l’esperance morte,
Flourir en moy les desertz de Libye.

CCCCXXV [=CCCCXVI] .

Et l’influence, & l’aspect de tes yeulx
Durent tousjours sans revolution
Plus fixément, que les Poles des Cieulx.
Car eulx tendantz a dissolution
Ne veulent veoir que ma confusion,
Affin qu’en moy mon bien tu n’accomplisses,
Mais que par mort, malheur, & leurs complisses
Je suyve en fin a mon extreme mal
Ce Roy d’Escosse avec ces troys Eclipses
Spirantz encor cest An embolismal.

CCCCXXVI [=CCCCXVII] .

Fleuve rongeant pour t’attiltrer le nom
De la roideur en ton cours dangereuse,
Mainte Riviere augmentant ton renom,
Te fait courir mainte rive amoureuse,
Baingnant les piedz de celle terre heureuse,
Ou ce Thuscan Apollo sa jeunesse
Si bien forma, qu’a jamais sa vieillesse
Verdoyera a toute eternité:
Et ou Amour ma premiere liesse
A desrobée a immortalité.

CCCCXXVII [=CCCCXVIII] .

Soubz le carré d’un noir tailloir couvrant
Son Chapiteau par les mains de Nature,
Et non de l’art grossierement ouvrant,
Parfaicte fut si haulte Architecture,
Ou entaillant toute lineature,
Y fueilla d’or a corroyes Heliques.
Avec doulx traictz vivement Angeliques,
Plombez sur Base assise, & bien suyvie
Dessus son Plinte a creux, & rondz obliques
Pour l’eriger Colomne de ma vie.

CCCCXXVIII [=CCCCLXIX] .

Hault est l’effect de la voulenté libre,
Et plus haultain le vouloir de franchise,
Tirantz tous deux d’une mesme equalibre,
D’une portée a leur si haulte emprise:
Ou la pensée avec le sens comprise
Leur sert de guide, & la raison de Scorte,
Pour expugner la place d’Amour forte:
Sachant tresbien, que quand desir s’esbat,
Affection s’escarmouche de sorte,
Que contre vueil, sens, & raison combat.

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