Poème 'A Paul Legrand' de Théodore de BANVILLE dans 'Dans la fournaise'

A Paul Legrand

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Dans la fournaise"

Ami Paul, que j’ai vu souvent
Baigné par les feux électriques
D’un soleil flambant et mouvant,
Je t’adjure en ces vers lyriques.

Il ne faut plus de longs discours
Désormais, pour être sublime;
Il n’en faut même pas de courts.
La mode est à la pantomime.

Ce genre qui déjà m’allait,
Encor plus profond que futile,
Depuis Félicia Mallet
Remplace le drame inutile.

Je vois flotter un blanc sarrau
Que surmonte un pâle visage,
Et le grand aïeul Deburau
Apparaît dans le paysage.

Plus svelte qu’un glorieux lys,
D’un geste simple il te désigne,
Toi qui, seul, comme lui jadis,
As droit à la blancheur du cygne.

O mon cher Paul, ami Pierrot,
Paul Legrand, qui sus toujours être
Ce naïf et divin maraud,
Viens et reprends ta place, maître.

Dans un rêve artificiel,
Comme on caresse l’air de bulles
De savon, pleines d’arc-en-ciel,
Ressuscite les Funambules.

Un vêtement blanc sur le flanc,
Où glisse la brise farouche,
Étends une couche de blanc
Sur ton nez, ta joue et ta bouche.

Et follement, vers l’idéal
Marche, guidé par ton génie,
Passant, dont le front lilial
Abrite la sainte ironie.

Sans que rien t’en puisse empêcher
Viens, suis Urgèle et son cortège;
O cygne, lys, fleur de pêcher;
Gracieux bonhomme de neige!

Poursuis le riant Arlequin,
Dont le délire fou combine
Un tas de ruses de coquin
Pour embobiner Colombine.

Plutôt, ne le poursuis pas! Feins
De vouloir tout réduire en cendre
Et d’imaginer des trucs fins
Pour servir Léandre et Cassandre.

Mais laisse les divins amants
Suivre la route coutumière
Dans les bleus éblouissements
De la joie et de la lumière.

Paul, mon ami, pour inventer
Cette délicieuse fête
Que le doux Gautier sut vanter,
Il n’est pas besoin de poëte.

Amour, bien assez inventif
Pour y suffire, ne harnache
Pas d’imparfaits du subjonctif,
Ni d’épithètes à panache.

Même, avec ses yeux de saphir,
Auprès de vous la Rime est une
Esclave, et ne doit qu’obéir
Quand on la fait taire. O fortune!

Afin de ne pas nous glacer
Avec des mots que l’on rature,
Amour est là, pour remplacer
Toute vaine littérature.

Se jouant ainsi qu’il le doit,
Il sait faire la scène à faire,
Sans qu’on la désigne du doigt.
La réussir est son affaire.

D’ailleurs, fier comme d’Assoucy
Et plus conquérant que Thésée,
N’ayant jamais pris nul souci
De la critique (elle est aisée!),

Il dédaigne l’abonnement
Dont les frais onéreux nous pèsent,
Et la scène est, tout bonnement:
Deux bouches en fleur qui se baisent.

11 novembre 1890.

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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