Poème 'Deux tours' de Théodore de BANVILLE dans 'Sonnailles et Clochettes'

Deux tours

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Sonnailles et Clochettes"

Emma dit au jeune étranger:
La tour Eiffel? C’est inutile.
Car à quoi bon te déranger
Dans une intention futile?

Tu pourras la voir à son tour
Sous le rayon d’or qui s’y vautre.
Mais je suis moi-même une tour,
Et je vaux parfaitement l’autre.

Je suis svelte et superbe aussi.
Tu me vois jaillir vers la nue,
Et la foule m’admire ici
Mieux que cette grande ingénue.

Comme elle, j’attache en effet
Ma parure avec des agrafes
Et, modèle insolent, j’ai fait
La fortune des photographes.

Je plais, même au chat de Salis;
Nul rimeur ne m’a ravalée.
Je suis droite comme ces lys
Qu’on voit dans la douce vallée.

J’en conviens, l’autre a des appas
Que suit une ardente séquelle;
Mais, jeune homme, je ne suis pas
Moins solide et moins dure qu’elle.

Rigide comme le Devoir,
Je surgis! Reste dans la ville.
Tu n’as pas besoin, pour me voir,
Du chemin de fer Decauville.

Planant dans les cieux, le vautour
Ne fait aucune différence
Entre elle et moi. Donc, tour pour tour,
Accorde-moi la préférence.

Telle, avec un peu de rougeur,
Emma, non sans littérature
S’expliquait, et le voyageur
Admirait sa belle structure.

Il pensa: Quo non ascendam?
Ayant avalé quelques verres
D’un bon genièvre d’Amsterdam,
Qui rend les âmes peu sévères.

Et dardant son oeil de gerfaut,
Il cria comme une fanfare:
Vous êtes la tour qu’il me faut,
Et je m’éclaire à votre phare.

Pur comme Diaz de Bivar,
Je suis né sous un grand ciel rose,
Dans le département du Var
Qu’un furieux soleil arrose.

J’arrive, en effet, de Fréjus.
Près de vous mon désir énorme
Naît, palpite, et veut grimper jus-
Qu’à la seconde plate-forme.

11 juin 1889.

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Commentaires

  1. Armure exoplanétaire
    ----------------------------

    Ce chevalier est étranger,
    Le démontrer est inutile ;
    Mais, pourquoi s'est-il dérangé
    Pour parler aux humains futiles ?

    Aux cocktails, il fait son effet,
    Lui qui jamais ne se dégrafe ;
    Et c'est un modèle parfait
    Pour les travaux des photographes.

    Les chroniqueurs, tels des gerfauts,
    L'ont célébré d'une fanfare :
    C'est le chevalier qu'il nous faut,
    La sagesse luit en son phare.

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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