Poème 'La Prophétie' de Léon DIERX dans 'Poèmes et poésies'

La Prophétie

Léon DIERX
Recueil : "Poèmes et poésies"

I

Nour-Eddour, le voyant de l’avenir, un soir,
Comme il avait coutume, était venu s’asseoir
Au seuil de son logis, en face du Bosphore.
Tout au fond d’une extase où l’esprit s’évapore,
Dans l’ombre, sur un tertre accroupi, fixement
Il regardait un astre au fond du firmament,
Et parlait haut. – La nuit gravissait les terrasses
Des jardins de Stamboul qui confondaient leurs masses.
- « Heureux qui dans la vie, et fort du lait qu’il but,
Marche à grands pas, la main prête à toucher un but,
Sans se laisser jamais arrêter ni distraire
Par le songe flatteur ou le songe contraire !
Heureux qui devant lui marche tout droit, sachant
Ce qu’il veut, fût-ce un trône ou fût-ce un maigre champ !
Moi, j’ai sucé le rêve aux pointes des mamelles
Que m’offraient au désert les pensives chamelles,
Et, les regards errants et les pas incertains,
Pour les autres je lis au ciel de grands destins,
Ou devine sous eux le prochain précipice.
Or, pour l’homme qui sait agir, l’heure est propice.
Où qu’il soit, qu’il se lève et se hâte, il est temps !
Car la sourde rumeur du gouffre, je l’entends.
Quand le grenier fermente, un grain ardent l’embrase ;
Et tout l’islam est las de l’impôt qui l’écrase !
Qu’un seul se dresse, et tous, du scheick au marabout,
Seront à l’instant même à ses côtés debout !
Au fond de la mosquée, au coin de chaque rue,
Une imprécation monte, sans cesse accrue ;
Et dans le sérail clos en vain d’un triple mur
La tête du sultan est pareille au fruit mûr ! »
Pendant que Nour-Eddour parlait, contre un platane
Qui s’élevait tout près, ombrageant la cabane,
Un homme était penché pour entendre. -la nuit,
Une forme aisément glisse et s’évanouit.
Le lendemain, devant le ciel rouge, à sa porte
Nour-Eddour se tenait assis de même sorte,
Sans mouvement, les yeux pleins de pourpre et d’éclairs.
« Les signes, disait-il, où seul je lis, sont clairs.
Le meurtrier triomphe, acclamé par la foule ;
Mais sur le bras qui frappe et la tête qui roule
La colère d’Allah s’allume également ;
Et tel se croit élu qui n’est que l’instrument
De l’œuvre, et qu’Allah brise aussitôt l’œuvre faite.
Oui, l’escarboucle au front comme un fils du prophète,
C’est en vain qu’il se dit commandeur des croyants.
Mieux vaudrait qu’il errât parmi les mendiants,
Serrant la corde autour de ses reins faméliques,
Avec les chiens galeux sur les places publiques ?
Car sa page est finie ! Et le frère assassin
Dormira cette nuit, un poignard dans le sein ! »
Un homme alors bondit du platane : – « Mensonge !
Cria-t-il ; ta science est vaine ! Dans un songe
Ridicule tu vis ! Et c’est toi qui mourras
A l’instant, toi qui fus le conseil de mon bras ! »
- « Il se peut, dit le sage à la calme paupière,
Que la fronde qui tourne entraîne une autre pierre ;
Il se peut qu’un oracle entendu par hasard,
Ou surprise, au devin soit funeste. Un vieillard
Peut mouvoir dans le vent des lèvres qu’on épie.
La volonté d’Allah n’est jamais assoupie ;
Tu fus l’oreille ouverte ainsi qu’il le voulait,
Et si tu veux ma mort, c’est que ma mort lui plaît.
Nul n’évite ici-bas son destin, quoi qu’il fasse !
Frappe donc ! Il vaut mieux le regarder en face !
Le tien est prononcé. Tu le connais. Agis
Comme il te semblera ! Tes doigts encor rougis
N’arrêteront bientôt ni la main ni la lame !
Que me fait l’existence, à moi, qui n’eus dans l’âme
Jamais un seul espoir non plus qu’un seul désir,
Ni crainte, ni regret, ni remords, ni plaisir,
Et qui n’ai jamais eu trois sequins dans ma bourse ?
- Eh quoi ? Tu lis mon sort dans ces astres en course ?
- Tout aussi nettement qu’au même endroit j’ai lu
Ton fratricide à peine annoncé résolu.
- Cette nuit ? Je mourrai ? – Cette nuit ! Je l’atteste !
Le poignard est choisi, la main sûre. Le reste
Est le secret d’Allah qu’il garde avarement !
- Un aspect peut tromper, vieillard ! Peut-être il ment,
Cet astre auquel tu vois ma fortune enchaînée !
- Que tu le veuilles croire ou non, ta destinée
N’en sera pas moins telle, ou plus long ton sursis !
- Souvent, répondit l’autre en fronçant les sourcils,
Un condamné conjure un arrêt, s’il le brave,
Ou s’il le fuit. Il est souvent plus d’une entrave
Aux oracles, et tous ne sont pas satisfaits.
A quelques-uns, du moins, manquent les prompts effets ;
Et tout n’arrive pas juste à l’heure indiquée !
Le jeûne, la prière au fond d’une mosquée,
Le repentir, un philtre, un prix, un crime encor,
Que sais-je ? N’est-il rien que tu saches, ni l’or,
Ni le fer, ni les mots, ni l’impur maléfice,
Pour détourner le coup mortel ? Quoi ? Rien qui puisse
Seulement reculer l’instant prédit par toi ?
Ton art te laisse-t-il sans prestige et sans foi,
Que tu restes ainsi plus muet qu’un derviche ?
Parle, et je te fais grâce ! Et de pauvre sois riche
A pouvoir t’acheter le harem d’un vizir !
- Je te l’ai dit, je n’ai sur terre aucun désir,
O lumière d’Allah ! Flambeau qui va s’éteindre !
Quant à l’ordre d’en haut, rien ne saurait l’enfreindre.
Cette nuit, sur mon âme, est ta dernière nuit !
- Mais ce traître qui doit m’attendre, ou me poursuit,
Quel est-il ? Et d’où vient la soif qui le dévore ?
Tu sais au moins cela ? Dis-le donc ! – Je l’ignore !
Que t’importe par qui tu vas mourir ? Bien fou
Qui demande comment, et qui veut savoir où,
Et qui cherche pourquoi, quand l’inflexible aigrette
De la mort se hérisse et paraît sur sa tête !
- Il suffit ! Ta demeure, ô sage ! est à mon gré.
Quoi qu’il puisse advenir, cette nuit j’attendrai
Chez toi ce qui doit être et sera ! – Ma demeure
A toi, comme aux passants, est ouverte à toute heure.
- C’est bon ! Pour cette nuit ferme-la bien sur nous ! »

II

Le vieillard dans un coin dormait sur son burnous.
Et blême, à la lueur d’un lampion de terre,
Son front dans une main, l’autre à son cimeterre,
L’hôte fatal, assis sur un grêle escabeau,
Songeait combien le ciel du matin pâle est beau.
Il se dressa, fiévreux, marcha de long en large,
Secouant sa terreur comme on fait d’une charge,
Et sondant de ses poings la dureté des murs.
« Quoi ! Les secrets divins qui pour tous sont obscurs,
Cet homme les connaît et n’y voit nul refuge !
Ignorant quel sera l’exécuteur, lui, juge,
Tout près du condamné qui le surveille, il dort,
Paisible, certain d’être obéi par la mort ?
Lui, vil esclave, il dort, ayant marqué son maître !
Ce crime monstrueux, qui pourra le commettre ?
Nous sommes seuls ici, dans ces quatre murs clos ;
Rien n’y saurait tenter les écumeurs de flots,
Ni les rôdeurs de nuit qui rampent sur la grève !
Cette porte est solide. Il dort ! Et moi, je rêve !
S longues soient la nuit et l’angoisse, il viendra,
Le jour, devant qui tout, peur, ténèbres, fuira !
Oui, l’aurore, demain, la houri verte et rose,
Viendra m’illuminer pour une apothéose,
Et dans toute sa pompe aussi je saluerai
La sultane sublime et serai délivré !
Délivré ! Suis-je donc tel qu’un chien à l’attache ?
Je rêve ! Ou je suis fou de trembler comme un lâche !
Cet homme divaguait ! Qu’ai-je à craindre ici ? Rien !
Un poignard, disait-il ; quel autre que le mien,
Moi debout et dardant ma prunelle éclaircie,
Peut luire entre ces murs selon la prophétie,
Entre cet insensé plus faible qu’un enfant,
Et moi, qu’un bras robuste et bien libre défend ?
Moi, dormir cette nuit, sans souffle, à cette place ?
Sur le livre éternel certes, rien ne s’efface !
Mais la folie encore est trop loin de mon front,
Si pour m’abattre aux pieds de l’archange aussi prompt,
Il faut que cette lame homicide soit celle
Dont la riche poignée à mon flanc étincelle,
Et que la main qui doit la sortir du fourreau
Soit la mienne ! Victime, être en plus le bourreau !
Cela se pourra-t-il, que le veuille Allah même ?
Moi, fort de ma raison et du pouvoir suprême,
Moi, sans remords, étant sacré par le succès,
Moi, qui viens de fermer au meurtre tout accès,
Je serais fou déjà d’y penser davantage !
Non, ce vieil astrologue est aveuglé par l’âge,
S’il est vrai que l’on puisse au ciel rien percevoir.
Pourtant il a prédit mon crime l’autre soir !
Ah ! Quel spectre ai-je vu, levant sa main armée ?
Mais non ; c’est un reflet sous un peu de fumée !
La vaine illusion se détruit. – Je la vois
Par là qui se reforme et disparaît. – Des voix
Au dehors ont parlé ! – Des pas frappent la route !
- Plus rien ! – C’était le vent dans les feuilles, sans doute !
C’étaient mes propres pas dans ce silence affreux !
C’est la nuit qui m’oppresse et qui trouble mes yeux !
C’est la flamme qui va mourir et qui vacille !
C’est ce vieillard maudit qui sommeille immobile !
C’est l’aube que j’attends avec la liberté !
C’est l’univers entier sur son axe arrêté !
C’est la prédiction qui veut être accomplie !
Allah ! Vais-je vraiment sombrer dans la folie !
Ces armes, ce poignard, s’agitent sous mes mains,
Ils me parlent de mort avec des mots humains !
Ma raison se débat, leur démence est plus forte !
Cela ne sera pas ! » Il courut vers la porte,
L’ouvrit grande, et jeta ses armes dans la nuit.
Ce fut une lumière éteinte dans un bruit.
Il regarda, debout au seuil de la masure,
Sombre dans la clarté passant par l’embrasure :
« Le ciel, dit-il, est noir encore à l’orient.
Mais ce poignard jeté, je puis en souriant
Attendre le matin, le pardon et la gloire ! »
Sa poitrine s’emplit d’un orgueil de victoire.
Comme il se retournait, une main brusquement
S’appuya sur sa bouche et sur son hurlement.
Le matin, Nour-Eddour se réveilla, tranquille,
Et le vit étendu tout droit devant l’asile,
Qui dormait, dépouillé par l’obscur assassin,
Comme il était écrit, un poignard dans le sein.

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Léon DIERX

Portait de Léon DIERX

Léon Dierx, né à Saint-Denis de La Réunion le 31 mars 1838 et mort à Paris le 12 juin 1912, est un poète parnassien et peintre académique français. Léon Dierx naît dans la villa de Saint-Denis aujourd’hui appelée villa Déramond-Barre, que son grand-père a rachetée en 1830. Il y vit jusqu’en 1860, année de son... [Lire la suite]

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