Poème 'La Vision d’Ève' de Léon DIERX dans 'Poèmes et poésies'

La Vision d’Ève

Léon DIERX
Recueil : "Poèmes et poésies"

I

C’était trois ans après le péché dans l’Eden.
Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe,
Luttant contre le tigre et poursuivant le daim.
Tranquille, il aspirait l’âcre senteur de l’herbe.

Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés,
Assise aux bords ombreux d’une vierge fontaine,
Regardait deux enfants s’ébattre à ses côtés,
Attentive aux échos de la chasse lointaine.

Adam sous la forêt parlait d’Eve aux oiseaux,
Et leur disait : « Chantez ! Elle est belle, et je l’aime ! »
Eve disait : « Répands, source, tes fraîches eaux !
Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair même ! »

II

Eve pensait : « Seigneur ! Vous nous avez chassés
Du paradis ; l’archange a fait luire son glaive.
Mordus par la douleur, et par la faim pressés,
Il nous faut haleter dès que le jour se lève

« Nous n’avons plus, errants dans ces mornes ravins,
Maître ! Comme autrefois, la candeur ni l’extase ;
Et nous n’entendons plus dans les buissons divins
L’hymne des anges blancs que votre gloire embrase.

« Mais qu’importent l’embûche et la nuit sous nos pas,
Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire ?
Ah ! Si l’amour nous reste et nous guide ici-bas,
Soyez béni ! Dieu fort ! Dieu bon ! Dieu tutélaire !

« Adam a la vigueur et moi j’ai la beauté.
Un contraste à jamais nous lie et nous console ;
Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté,
Pour nous chaque fardeau se change en auréole.

« Et maintenant, voici grandir auprès de nous
Deux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie ;
Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux,
Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !

« Vivant encore e nous qui revivons en eux,
Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle.
Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds ;
Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.

« Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament,
Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée,
Qui s’étonne et s’abîme en leur regard charmant,
y cherche le secret d’une enfance ignorée.

« L’amour qui les créa sommeille en eux. Le ciel
Peut gronder ; comme nous, dans le vent, sous l’orage,
Ils se tendront la main, et l’éclair d’Azraël
Ne pourra faire alors chanceler leur courage.

« Gloire et louange à toi, seigneur ! à toi merci !
Le châtiment est doux, si malgré l’anathème
Le baiser de l’éden se perpétue ici.
Frappe ! Regarde croître une race qui t’aime ! »

III

Ainsi, le front baigné des parfums du matin,
Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles,
Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn,
Sentait l’infini bleu noyé dans ses prunelles.

IV

Or les enfants jouaient. Soudain, le premier-né,
Debout, l’oeil plein de fauve ardeur, la lèvre amère,
Frappa l’autre éperdu sous un poing forcené
Et qui cria, tendant les deux mains vers la mère.

Eve accourut tremblante et pâle de stupeur,
Et fermant autour d’eux ses bras, les prit sur elle ;
Et comme en un berceau les couchant sur son cœur,
Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.

Bientôt tout s’apaisa, fureur, plainte, baisers ;
Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme,
Immobile, ses doigts sous un genou croisés,
Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme !

V

Soleil du jardin chaste ! Eve aux longs cheveux d’or !
Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire !
Toi, l’éternel soupir que nous poussons encor !
Ineffable calice où la douleur vient boire !

O femme ! Qui sachant porter un ciel en toi,
A celui qui perdait l’autre ciel, en échange
Offris tout, ta splendeur, ta tendresse et ta foi,
Plus belle sous le geste enflammé de l’archange !

O mère aux flancs féconds ! Par quelle brusque horreur,
Endormeuse sans voix, étais-tu possédée ?
Quel si livide éclair t’en fut le précurseur ?
A quoi songeais-tu donc, la paupière inondée ?

Ah ! Dans le poing crispé de Caïn endormi
Lisais-tu la réponse à ton rêve sublime ?
Devinais-tu déjà le farouche ennemi
Sur Abel faible et nu s’essayant à son crime ?

Du fond de l’avenir, Azraël, menaçant,
Te montrait-il ce fils, ayant fait l’œuvre humaine,
Qui s’enfuyait sinistre et marqué par le sang,
Un soir, loin d’un cadavre étendu dans la plaine ?

Le voyais-tu mourir longuement dans Enoch,
Rempart poussé d’un jet sous le puissant blasphème
Des maudits qui gravaient leur défi sur le roc,
Et dont la race immense est maudite elle-même ?

Ah ! Voyais-tu l’envie armant les désaccords,
Et se glissant partout comme un chacal qui rôde ?
Le fer s’ouvrant sans cesse un chemin dans les corps,
Le sol toujours fumant sous une pourpre chaude ?

Et les peuples Caïns sur les peuples Abels
Se ruant sans pitié, les déchirant sans trêves ;
Les sanglots éclatant de toutes les Babels,
Les râles étouffés par la clameur des grèves ?

Sous l’insoluble brume où l’homme en vils troupeaux
S’amoncelle, effrayé de son propre héritage,
Entendais-tu monter dans les airs, sans repos,
Le hurlement jaloux des foules, d’âge en âge ?

Compris-tu que le mal était né ? Qu’il serait
Immortel ? Que l’instinct terrestre, c’est la haine
Qui, dévouant tes fils à Satan toujours prêt,
Lui fera sans relâche agrandir la géhenne ?

Compris-tu que la vie était le don cruel ?
Que l’amour périrait avec l’aïeule blonde ?
Et qu’un fleuve infini de larmes et de fiel
Né du premier sourire abreuverait le monde ?

VI

Dieu l’a su ! — Jusqu’au soir ainsi tu demeuras
Contemplant ces fronts purs où le soleil se joue ;
Et tandis qu’ils dormaient oublieux, en tes bras,
Deux longs ruisseaux brûlants descendaient sur ta joue.

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Léon DIERX

Portait de Léon DIERX

Léon Dierx, né à Saint-Denis de La Réunion le 31 mars 1838 et mort à Paris le 12 juin 1912, est un poète parnassien et peintre académique français. Léon Dierx naît dans la villa de Saint-Denis aujourd’hui appelée villa Déramond-Barre, que son grand-père a rachetée en 1830. Il y vit jusqu’en 1860, année de son... [Lire la suite]

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