Poème 'Les Remembrances' de Louisa SIEFERT dans 'Rayons perdus'

Les Remembrances

Louisa SIEFERT
Recueil : "Rayons perdus"

Il n’est si triste amour qui n’ait son souvenir.
A. de Musset.

Quel glas de désespoir résonne à mon oreille ?
Je souffre ; mon front brûle et mon corps est transi.
N’aura-t-il point pitié de mes trois ans de veille,
D’angoisse & de souci ?

Depuis trois ans, je crains le coup qui me menace :
Celui que j’aime tant repousse mon amour,
Et l’âpre sentiment de sa froideur tenace
M’accable nuit et jour.

Le danger, qui depuis trois ans sans cesse plane
Sur ma tête courbée, est aujourd’hui présent :
Je n’ai pas entendu l’arrêt qui me condamne,
Mais mon cœur le pressent.

Le gémissement sourd du vent, l’heure qui sonne,
Le cri de la chouette entendu dans la nuit,
La porte que soudain l’on ouvre… je frissonne,
J’ai peur du moindre bruit.

Hélas ! étaient-ce donc de fausses apparences
Que tous ces mots si doux, promesses d’avenir,
Sur qui j’avais fondé toutes les espérances
Dont il veut me punir ?

Non, non, c’est impossible et je ne puis le croire,
Ce qu’il a fait pour moi dément sa cruauté.
J’écoute les récits que me fait ma mémoire
Sur ce temps enchanté.

Lorsqu’il m’avait souri, qu’il m’avait regardée,
Quand par hasard sa main avait touché ma main,
Je me sentais de calme et de joie inondée
Jusques au lendemain.

Quoi de plus naturel qu’il fût tout dans ma vie,
Que mon désir prévînt sa visite du soir,
Et que ma seule idée incessamment suivie
Fût toujours de le voir ?

Même au loin il savait occuper ma pensée,
Il écrivait souvent, il écrivait si bien !
Son amitié d’ailleurs était tout empressée
Et ne négligeait rien.

Lorsque, découragée en dépit de son zèle
Et triste, je cédais à l’ennui triomphant,
Laissant là ce long mot si froid : Mademoiselle !
Il disait : Pauvre enfant !

Il exauçait alors mes moindres fantaisies ;
Mais quand il disait : Non ! quel bonheur d’obéir !
Comme à ses volontés parfois au vol saisies,
J’immolais mon plaisir !

Comme je m’inclinais, moi qu’on dit indomptable !
Comme j’étais joyeuse en ma soumission !
Comme je lui prouvais qu’un orgueil intraitable
Cède à la passion !

Ah ! s’il m’avait aimée ou seulement comprise,
Comme il eût été fier de mon humilité !
A son lucide esprit, quelle étrange méprise
Cacha la vérité ?

Lui, qui me reprochait d’être presque trop franche,
N’ai-je donc pas trahi mon secret mille fois ?
N’a-t-il pas su me voir devenir toute blanche
Et demeurer sans voix ?

Le soin que je prenais de ma simple parure,
Quand nous allions au bal, ne lui parlait donc pas ?
Oh ! comment n’a-t-il point entendu le murmure
Qui montait sur nos pas ?

Sa place était toujours à mon côté marquée,
Jamais il ne perdait mon fauteuil du regard ;
Il en usait ainsi jusqu’à l’heure indiquée
Par lui, pour mon départ.

Et ceux qui l’avaient vu sous les yeux de ma mère,
De moi se rapprocher un peu plus chaque jour,
Disaient, l’ignorait-il ? disaient, quelle chimère !
Disaient : Amour, amour !

Mais cet instant rapide où j’avais cru comprendre,
Où j’avais cru toucher la fin de mon tourment,
Oh ! cet instant béni qui pourra me le rendre
Dans son trouble charmant ?

Il paraissait heureux de ma profonde joie,
Si franchement heureux, que, dans un élan fou,
Je lui jetai, semblable à la tige qui ploie,
Mes bras autour du cou.

Une larme germa d’abord à sa paupière,
On l’eût dit attendri de ce geste d’enfant,
Car il lui révélait mon âme tout entière,
Ce baiser confiant !

Puis soudain, tressaillant à mon étreinte ardente,
Si pleine de candeur et d’ingénuité,
Il me repoussa presque en disant : Imprudente !
Avec sévérité.

Oh ! de ce moment-là, je me sentis perdue :
« — Jamais, jamais, me dis-je, il ne me répondra.
« Ma passion par lui ne peut être entendue,
« Jamais il n’aimera. »

Poëtes, qui pleurez, ô pléiade sacrée !
Vous, qui menez le deuil de vos beaux jours flétris,
Vous, qui vous en allez l’âme désespérée,
O vous, grands cœurs meurtris !

Vous tous, qui vous plaignez de votre triste histoire,
Qui prenez à témoin les cieux sourds et jaloux,
Qui trouvez un supplice en ce que la mémoire
Vous offre de plus doux,

Dites-moi, dites-moi si vos regrets se fondent
Sur des bonheurs pareils à mes bonheurs anciens ?
Si les pleurs douloureux, qui dans vos yeux abondent,
Coulent comme les miens ?…

Ce baiser fut le seul, cruelle et pure étreinte !
Car mes jours même étant en danger, je n’osai
En demander un autre, un adieu ! dans la crainte
Qu’il me fût refusé.

Cette scène d’ailleurs par lui fut oubliée.
Il resta plus longtemps, il revint plus souvent ;
Mais je sentais en moi l’espérance pliée
Comme une fleur au vent.

Bientôt ma mère et moi, nous rendîmes visite
A son logis d’automne, une vieille maison,
Un rustique chalet que toujours il habite,
Dans l’arrière-saison.

Nous trouvâmes au bout d’une courte avenue
Une barrière ouverte au-devant de nos pas ;
Sa mère nous reçut, et comme bienvenue
Me pressa dans ses bras.

Dans le petit jardin quelques tardives roses
Mariaient leur parfum à celui du jasmin.
Ah ! plus encor pour moi, les fleurs d’amour écloses
Embaumaient ce chemin !

La maison nous ouvrait sa porte entrebâillée ;
Nous montâmes ensemble à son balcon couvert,
Admirant la campagne à peine dépouillée
De son feuillage vert.

À nos pieds s’étendait la riante vallée,
Avec ses peupliers et son marais trompeur ;
La colline voisine apparaissait voilée
D’un réseau de vapeur.

Les grands monts enflammés d’une lumière intense
Prenaient mille couleurs sous le soleil du soir,
Et les sapins, gardiens de l’horizon immense,
Frangeaient le ciel de noir.

Un hymne universelle d’allégresse divine
S’élevait de la terre et toujours reprenait…
Mais tout à coup mon cœur bondit dans ma poitrine,
C’était lui qui venait !

Sifflant entre ses dents une vieille romance,
Il venait souriant ; sur le gazon jauni
Son pas impatient résonnait en cadence,
Il semblait rajeuni.

Son costume de chasse ajoutait à sa taille
Quelque chose de fier, de leste en même temps ;
Il balançait gaîment un grand chapeau de paille :
Il n’avait que vingt ans !

Tandis que, de plaisir, je devenais vermeille,
Quand j’aperçus au loin son regard attachant,
Il était coloré d’une teinte pareille
Par le soleil couchant.

Sa chienne le suivait, léchant sa main pendante,
Intelligente bête aux poils longs et soyeux,
Qui, dès qu’elle nous vit, fit, de sa voix stridente,
Entendre un cri joyeux.

Il fut plus captivant que de coutume encore.
Répéter ce qu’il dit, il n’importe aujourd’hui,
Sa parole vibrait attrayante et sonore :
Il parle si bien, lui !

Nous causâmes longtemps sur cette galerie
Avant d’aller errer dans le petit jardin,
Quand il vit à l’écart une rose fleurie
Et le cueillit soudain :

« — En octobre, dit-il, une rose encor belle !
« La voulez-vous ? tenez, c’est la seule à coup sûr. »
« — Voyez là-bas, lui dis-je, une branche rebelle
« S’abrite au pied du mur. »

Il courut la couper, une autre dans l’allée,
Comme il me revenait, lui barra le chemin ;
Chaque tige semblait fière d’être appelée
À périr par sa main.

La verveine étendait ses feuilles odorantes ;
Le jasmin s’étoilait de pétales nacrés ;
Le grenadier courbait ses branches murmurantes
Aux frais boutons pourprés.

A la hâte il cueillait les gerbes enlacées
Et me les apportait d’un air joyeux ; nos doigts
S’effleurèrent ainsi sous les feuilles pressées,
En tremblant bien des fois.

Notre gaîté pourtant résonnait moins rieuse.
Le coup d’œil échangé devenait plus furtif ;
Car la félicité profonde est sérieuse
Et le bonheur craintif.

Nous étions, moi tremblante et lui presque timide.
« — Oh ! me dis-je, s’il m’aime, il le dira ce soir.
« J’ai vu sous ses longs cils luire une perle humide,
« C’est un signe d’espoir ! »

Le jardin dévasté n’avait plus une rose ;
Le soleil avait fui derrière l’horizon ;
Les arbres frémissants racontaient quelque chose
À l’herbe du gazon.

L’heure du départ vint, il souriait de même ;
Mon trouble intérieur n’avait su l’émouvoir.
Avec un son de voix d’une douceur extrême,
Il me dit : « A ce soir ! »

Le soir, le lendemain, les jours se succédèrent.
Il me fallut alors le quitter, n’emportant
Qu’un bouquet desséché, dont les débris gardèrent
Un parfum persistant.

J’en conserve un rameau, souvenir plein de charme,
Il me rappelle encor ce beau jour d’autrefois ;
Et quand je le regarde, une brûlante larme
Ruisselle entre mes doigts.

Ses lettres de jadis que j’avais tant aimées,
Dans le petit coffret dont je garde la clé,
Sont près des brins jaunis aujourd’hui renfermées,
Là, j’ai tout rassemblé.

Car à ces vieilles fleurs mon histoire ressemble
Avec son innocence et sa naïveté :
L’espoir et le bouquet se sont fanés ensemble ;
L’amour seul m’est resté.

Lorsque j’étais partie, une âpre inquiétude
M’avait mordue au cœur en le laissant ainsi.
Hélas ! ce triste instinct devint la certitude
Deux mois après ceci.

Je le revis enfin, mais ce fut pour apprendre
Qu’il ne pouvait m’aimer (qui me dira pourquoi ?),
Et que ce doux aveu, que j’avais cru surprendre,
N’était pas fait pour moi.

Depuis ce jour j’attends, je tremble de tout craindre.
L’épouvante me prend comme prend un remord ;
Mais je n’ai pas cessé de l’aimer sans me plaindre,
Même devant la mort.

Avec enthousiasme, avec mélancolie,
Depuis ce jour je vois que j’aime sans retour…
Oh ! ne me dites pas que c’est une folie ;
Mon Dieu ! non, c’est l’amour !

Novembre 18…

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Louisa SIEFERT

Portait de Louisa SIEFERT

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes,... [Lire la suite]

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