Poème 'Souvenirs d’enfance' de Louisa SIEFERT dans 'Rayons perdus'

Souvenirs d’enfance

Louisa SIEFERT
Recueil : "Rayons perdus"

Plus ne suis ce que j’ai été.
Marot.

Il me semble parfois que ma plaie est guérie :
Et, souriant encore, je regarde au miroir
Revenir doucement mon enfance fleurie.

Je ne sais pas comment, mais je crois la revoir
Ce qu’elle était hier, toute rose et paisible,
Avec son ignorance, avec son fol espoir.

Une ride aujourd’hui court, à peine sensible,
De l’une à l’autre tempe en fugitif sillon,
Et rien n’effacera cette ligne invisible.

Non, rien : la vie en vain perdrait son aiguillon,
J’échapperais en vain au tourment qui m’accable,
Comme devant l’oiseau s’enfuit le papillon ;

Ni l’oubli, ni la paix, ni l’amour ineffable
Ne combleront ce pli fait en quelques instants.
J’aurai toujours présent ce témoin implacable.

Et, cependant, mon Dieu ! je n’ai que dix-huit ans !
Qui le croirait, à voir des larmes sur ma joue
Et cette ride au front creusée avant le temps ?

Ah ! je me ressouviens de la méchante moue
Que je faisais jadis au seul mot d’obéir.
— N’était-ce pas hier ? je m’y perds, je l’avoue.

Tout enfant, dans ce coin je venais me blottir,
A petits pas, sans bruit, serrant fort ma poupée
Contre moi ; je pensais qu’elle eût pu me trahir.

Et j’y restais longtemps toute préoccupée,
Écoutant, retenant, commentant au hasard
Tout ce dont mon oreille avait été frappée.

Et lorsqu’en ma cachette il venait un regard,
Furieuse, enrageant d’avoir été surprise,
Je m’enfuyais avec mon dépit à l’écart.

Plus tard je me retrouve, au souffle de la brise,
Laissant mes blonds cheveux flotter sur mon cou nu,
Courant, criant, chantant, toujours en entreprise,

M’enivrant de la vie & du charme inconnu
De bondir comme un faon sur la verte prairie.
— Hélas ! beau temps joyeux, qu’es-tu donc devenu ?

Et puis, sur les genoux de ma mère chérie
Je venais tout à coup jeter mon front ardent,
Tandis qu’elle disait : « Calme-toi je t’en prie ! »

Mais lorsqu’elle ajoutait tout bas, me regardant,
Sa main sur mes cheveux : « Ma petite lionne ! »
Je sentais croître encore mon orgueil débordant.

Je me rappelle aussi les lectures d’automne
Que ma mère faisait le soir à haute voix,
Pendant que gémissait la bise monotone

Dans les arbres jaunis, comme un cerf aux abois
Qui pleure et qui se plaint de sa course forcée
Lorsqu’il est pourchassé des chiens au fond des bois.

C’était, je m’en souviens, l’immortelle odyssée
Du grand Chasseur-de-daims, du Gros-serpent altier,
D’Uncas le cerf agile à la taille élancée.

Livre simple et puissant, qui gardes tout entier
Le sauvage parfum des forêts primitives
Et le chant de l’oiseau perdu dans le sentier,

Oh ! comme tu plaisais à nos âmes naïves !
Quelles émotions nous causaient tes combats !
Comme nous les aimions tes belles fugitives !

Et quand l’heure arrivait de prendre nos ébats,
Transformés tout à coup en guerriers fantastiques,
Poussant des cris affreux ou nous parlant tout bas,

Nous poursuivions, avec les sauvages tactiques,
Des Hurons, si peureux qu’on ne les vit jamais.
Quels rires nous avions ! quels hourras frénétiques

Nous poussions à l’aspect des bizarres plumets,
Que notre fantaisie arborait sur l’oreille !
O joie aux grands éclats, toi qui nous animais,

Où donc es-tu ? dors-tu ? faut-il qu’on te réveille ?
Reviendras-tu bientôt ? as-tu fui pour toujours,
Douce fée enfantine à la lèvre vermeille ?…

Un jour vint toutefois après ces anciens jours
Où la nature fut à mes yeux comme vide,
Il fallait la peupler de vivantes amours.

Alors j’ouvris un livre inconnu, puis, avide,
Je le lus et relus pendant près de trois ans.
Qu’était la blonde Alice auprès de Zobéide ?

Et combien j’étais loin des rouges Mohicans,
Habitants des forêts, chasseurs de chevelures !
Car c’était le pays où sont les talismans,

Les palais merveilleux aux splendides tentures,
Les immenses jardins aux bosquets verdoyants,
Les eaux, les fleurs, les chants, les fines ciselures,

Les étoffes de soie aux reflets flamboyants,
Les coupes, les cristaux, les riches pierreries,
Les poignards incrustés, niellés, chatoyants,

Les habits somptueux chargés de broderies,
Les cierges parfumés confondant leur senteur
Avec celle des nuits pleines de rêveries !

Tout ce qu’on peut créer de grand ou d’enchanteur,
Toutes les visions sublimes ou sereines,
Tous les songes fleuris d’un paradis menteur ;

Et les beaux jeunes gens épris des nobles reines,
Sacrifiant leur vie au bonheur d’un moment,
Offrant en holocauste aux pieds de ces sirènes

Leur cœur brave & loyal pour un regard aimant ;
Et les femmes, péris idéales, dont l’âme
Exhale en un soupir le plus pur dévoûment !

Êtres charmants, formés de rayons et de flamme,
Sœurs des lotus sacrés qu’arrose l’eau du Nil,
Vous que la terre tue et que le ciel réclame,

Vous étiez sûrement des houris en exil,
Et vous aviez perdu vos ailes azurées,
Filles de la rosée et du soleil d’avril !

Puis, comme repoussoir aux vierges éthérées,
Que défendaient si mal, dans leur pompeux sérail,
Les esclaves armés et les grilles dorées,

Je me souviens encor de l’étrange attirail
Du grand calife Haroun-al-Raschid si fantasque,
Toujours accompagné comme un épouvantail

De l’eunuque Mesrour à la chair noire et flasque,
Ridicule, peureux, bavard, sot, impudent,
Grimaçant comme un singe & laid comme un vieux masque ;

Et du cher Giaffar, le raisonneur prudent,
Le donneur de conseils au bon sens inflexible,
Aussi ferme vizir que souple confident.

Enfin je lus Homère : Achille l’irascible,
Beau comme un Apollon avec ses cheveux d’or,
Et ses compagnons d’arme à l’ardeur invincible,

Patrocle, Diomède, Ajax, le vieux Nestor,
Devinrent les héros de nouvelles chimères.
J’en rêvais nuit et jour. Et que dirai-je encor ?

Ce fut le tour d’Eschyle aux puissantes colères,
Prométhée inspiré découvrant le vrai Dieu
Par delà les débris des idoles grossières.

Sans que j’en susse rien cependant, au milieu
De ce bizarre amas de songes & d’histoires,
La lumière, pour moi, se faisait peu à peu.

Les grandes vérités rayonnantes ou noires,
Les mondes inconnus, le passé submergé,
Remplacèrent ainsi les contes illusoires.

Le menton dans la main et le regard plongé
Dans les rangs infinis de confuses images,
Que de jours j’ai perdus sans en avoir congé !

Tout alors devenait tableau : les trois rois mages,
Que la légende amène aux pieds du Christ enfant,
M’apparaissaient vêtus de robes à ramages

J’assistais au retour de Rhamsès triomphant.
Thèbes m’était connue ainsi qu’Éléphantine :
J’avais vécu là-bas sous leur ciel étouffant.

Je savais les sentiers des monts de Palestine,
Le Jourdain, le Liban, le rocher de Sion
Et l’Arche, qu’au salut du monde Dieu destine.

Je voyais chaque peuple et chaque nation,
L’antiquité vivait, pensait, luttait encore
Ivre de liberté jusqu’à la passion.

Quand l’orient rougit aux clartés de l’aurore,
Je venais avec Ruth glaner aux champs de blé :
Les épis ondoyaient au soleil qui les dore ;

Dans son manteau royal de rosée emperlé,
Le grand lis, plus paré que Salomon le sage,
Tendait au rossignol son calice emmiellé ;

La rose de Sâron au purpurin corsage
Enivrait les rameaux d’une douce senteur,
Et saluait le vent d’un parfum au passage ;

Tandis que les grands bœufs, traînant avec lenteur
Les chariot criards chargés de lourdes gerbes,
Par bouffée aspirant ce vent réparateur,

Ou laissant un rayon lustrer leurs flancs superbes,
L’œil humide et perdu dans l’espace éthéré,
A leurs pieds gravement arrachaient quelques herbes.

Le cri d’un scarabée, au corselet doré,
Vibrait à l’unisson des soupirs de la brise,
Qui disait, elle aussi, son cantique sacré.

Tout chantait, tout priait dans la nature éprise,
Chaque voix à son tour, pour louer le Seigneur,
Montait du vallon vert et de la roche grise.

Et l’homme alors, qu’il fût berger ou moissonneur,
Bénissait dans son cœur l’Auteur puissant et tendre
De toute cette paix et de tout ce bonheur.

Puis la scène changeait : il me semblait entendre
Le bourdonnement sourd d’une grande cité ;
Sous mes yeux je voyais Jérusalem s’étendre.

Le temple était ici grave dans sa beauté,
Le Golgotha là-bas avec sa tête chauve,
Gethsémani plus loin, Hébron de ce côté.

Dans la rue escarpée et sous le soleil fauve,
Passaient et repassaient entre les murs étroits
Les prêtres parfumés d’hyacinthe et de mauve.

Tout à coup surgissaient, inflexibles et droits,
Les prophètes, ces gueux sublimes, ces poëtes,
Secouant leurs haillons à la face des rois.

Je voyais onduler les masses inquiètes
Du peuple, soulevé comme une vaste mer
Par la terrible voix de ces tribuns ascètes.

Sans défense, debout, le regard triste et fier,
La barbe et les cheveux tout souillés de poussière,
Comme ceux-là qui vont menant un deuil amer,

Pieds nus, à peine ceints d’une toile grossière,
Hâves, maigres, mais plains de sombre majesté,
Le front illuminé d’une étrange lumière,

Le geste rare et grand dans son austérité,
C’étaient Osée, Amos, Jérémie, Isaïe,
Ces soldats du Très-Haut et de la vérité.

Ils allaient, dénonçant sous la pourpre haïe
Les rois dégénérés soumis à l’étranger,
Par qui la loi divine était toujours trahie.

Ils venaient provoquer Israël à venger
Le culte de justice et de beauté morale
Que tous, dans leur fureur, ne cessaient d’outrager.

Et je considérais cette lutte inégale
Pleine d’ombre et de jour, d’audace et de grandeur,
Entre l’esprit de vie et la force brutale.

Le texte, tout grondant d’une orageuse ardeur,
D’éclairs inattendus illuminait la page
Qui me brûlait les yeux de leur rouge splendeur.

Soudain, comme l’oiseau lassé d’un long voyage
Qu’emportent çà et là les vents impétueux,
Ma pensée abordait une nouvelle plage.

C’était le soir, bien loin des bruits tumultueux ;
Les pâles oliviers, tout baignés d’ombres bleues,
Étendaient vers le ciel leurs grands bras tortueux.

Les alcyons, frôlant les vagues de leurs queues,
Se balançaient gaîment par troupes dans les airs
En franchissant d’un seul coup d’aile plusieurs lieues.

Tout était pur et calme, et sur les flots déserts,
Aux limpides clartés dont Phébé les inonde,
De gracieux dauphins laissaient voir leurs dos verts.

C’était un pan du ciel de la Grèce féconde,
Un des sites sacrés chers à l’humanité ;
C’était le cap Sunium plongeant dans la mer blonde.

Charme mystérieux de la toute beauté !
Mon âme respirait dans ce doux paysage
Le sain apaisement de la sérénité.

Et puis c’était saint Paul devant l’aréopage,
Aux neveux de Platon révélant l’Inconnu,
Le Dieu saint, juste et bon, tout-puissant et tout sage.

Plus loin encore, c’était esclave, vieux et nu,
Épictète mourant prêchant le stoïcisme
Au monde, dont le jour fatal était venu.

Rayons éblouissants d’un seul et même prisme,
Prophète d’Israël, philosophe ou chrétien,
J’ai senti, j’ai compris votre austère héroïsme.

Oui, vous me servirez d’exemple et de soutien,
Je vous suivrai. Déjà votre voix m’encourage ;
Avec vous, grâce à vous, je ne regrette rien.

Ma foi reste debout et défiera l’orage !

Avril 18…

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Louisa SIEFERT

Portait de Louisa SIEFERT

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes,... [Lire la suite]

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