Poème 'Promenade' de Louisa SIEFERT dans 'Rayons perdus'

Promenade

Louisa SIEFERT
Recueil : "Rayons perdus"

Mon Dieu ! n’est-il donc pas de chemin qui ramène
Au bonheur d’autrefois regretté si souvent ?
Théophile Gautier.

Il faisait un jour blanc et tout chargé d’orage,
Les oiseaux accablés se taisaient sous l’ombrage,
Les herbes se tordaient au baiser du soleil ;
Dans les champs moissonnés les pailles inégales
Abritaient des cigales,
Dont le cri troublait seul l’universel sommeil.

Par les taons tourmentée, une vache à l’étable,
Au loin, de temps en temps, mugissait, lamentable,
Puis tout redevenait calme et silencieux.
Les chines, collés au sol et la langue pendante,
Sous la chaleur ardente,
Restaient anéantis et n’ouvraient plus les yeux.

Nous n’avions rencontré personne sur la route
(Avec les animaux les gens dormaient sans doute),
Mais bravant la poussière où s’imprimaient nos pas,
Laissant notre voiture à l’abri du feuillage,
Nous vînmes au village,
Où les toits engourdis ne fumaient même pas.

Nous marchions assez vite et baissant les paupières,
Quand tout à coup surgit, derrière un tas de pierres,
Une pauvre idiote au geste menaçant,
Dont nous n’avions pas vu la tête effarouchée,
Car elle était couchée,
Et nous l’avions peut-être éveillée en passant.

Saisissant des cailloux, du fumier à poignées,
Pelotonnée en rond comme les araignées,
Elle nous regardait, et le frisson nous prit ;
En nous injuriant sa voix était terrible…
Oh ! le spectacle horrible
Que celui de la brute ayant vaincu l’esprit !

Nous passâmes portant, et l’idiote immonde
Retourna se tapir dans une auge profonde
En disputant sa place aux pourceaux endormis.
Cette apparition assombrit nos pensées ;
Toutes deux oppressées,
Nous hâtâmes encor nos pas mal affermis.

Nous avions dépassé la dernière chaumière,
Et nous voyions déjà, sous la blanche lumière,
Scintiller le grand toit du rustique chalet.
Nous entrâmes bientôt dans la courte avenue,
Où tout, à ma venue,
De mon beau jour d’automne à la fois me parlait.

Je resongeai soudain à la barrière verte,
Une honnête barrière en bois, toujours ouverte,
A laquelle une allée étroite aboutissait,
Et qu’embaumaient alors d’humbles et bonnes roses,
Dont les fleurs demi-closes
S’effeuillaient doucement quand la brise passait.

J’aimais cet abandon, j’aimais cette barrière ;
C’était mon paradis qui commençait derrière,
Mon Éden, mon espoir, mon songe caressé…
Oh ! je croyais déjà sentir l’odeur des roses
Et revoir toutes choses
Dans leur simplicité, comme je les laissai.

Encore un pas à faire, encore deux secondes,
La sueur à mon front forme des gouttes rondes,
Que m’importe ? avançons ! L’ombre de mon passé,
L’ombre de mon bonheur, au détour de la haie,
M’attend, menteuse ou vraie,
Et son seul souvenir charme mon cœur blessé.

Enfin !… mais qu’est-ce donc ? l’entrée est interdite,
Un cadenas de fer, une grille maudite,
Des pins tout desséchés au lieu des rosiers frais !…
Quoi ! même ici tout change ! et ma triste pensée,
De partout repoussée.
N’aura donc plus d’asile où cacher ses regrets !

Entre les verts talus fleuris de marjolaine,
Nous suivîmes à droite une sorte de traîne,
Qu’on n’avait pas encor tenté de corriger.
Puis, après quelques pas sur les mousses moelleuses,
Telles que deux voleuses,
Nous entrâmes soudain par le bas du verger.

En glissant maintes fois sur cette herbe pelée,
Rare, fauve, menue et du soleil brûlée,
Où chancellent des pieds plus fermes que le mien,
J’arrivais cependant à la charmille ombreuse.
J’en étais presque heureuse,
Tant on jouit de peu, quand le cœur n’a plus rien.

Il faisait à cette heure une chaleur atroce.
Le ciel dardait d’aplomb un jour mat et féroce.
Cigales et grillons, pâmés de volupté,
Rougissaient au soleil leur brune carapace ;
Seul, perdu dans l’espace,
Un grand aigle planait, roi de l’immensité !

Ma mère était assise et bordait en silence,
Et moi, le front penché, toute à mon indolence,
Étendue à demi sur le chauve gazon,
Je regardais flotter des vallons à la plaine
La vapeur, blanche haleine
Des monts géants, couchés au bord de l’horizon.

Nous restâmes longtemps ainsi sans causeries,
Le cœur pris toutes deux aux mêmes rêveries :
« Maman, lui dis-je enfin, je vais faire un bouquet,
« Prête-moi tes ciseaux. » Et courant, tête nue,
À la porte connue
Du jardin, je l’ouvris en poussant le loquet.

J’entrai : mon espérance ici n’était pas vaine.
C’étaient bien les rosiers, le jasmin, la verveine,
Le grenadier chargé de boutons entr’ouverts.
Je les retrouvai tous, ces amis sympathiques,
Dans leurs charmes rustiques,
Oui, tous, jusqu’au grand buis aux rameaux toujours verts.

Qu’aviez-vous ce jour-là, fleurs dans l’abandon nées,
Que toutes vous étiez tristement inclinées,
Comme demandant grâce à ce soleil de feu ?
Vous, si fraîches un jour d’octobre, vous, si belles,
Pourquoi donc vos ombelles
Semblaient-elles tout bas murmurer un adieu ?

Je formai néanmoins de ces plantes mourantes
Un énorme bouquet aux senteurs enivrantes.
À peine des deux mains le pouvais-je tenir !
J’avais joint seulement à mes fleurs préférées
Quelques gerbes nacrées
D’orangers et de lys purs comme un souvenir.

Puis, montant l’escalier aux marches un peu hautes,
Que nous avions jadis gravi comme des hôtes
Sous le regard ami de la mère et du fils,
Je tentai de heurter la serrure rouillée :
La porte verrouillée
Ne branla même pas aux efforts que je fis.

Je voulais revenir sur cette galerie,
Où j’avais entendu, la voix presque attendrie,
Le ton presque amoureux, mon bien-aimé causer…
Mais, comme la plupart des choses de la vie,
Hélas ! mon humble envie
N’était pas de ces vœux qu’on peut réaliser.

Oh ! pourtant, si jamais mon amour de son âme
Fut compris, ce fut là, sous les rayons de flamme
Que jetait le soleil, dans ce lieu, dans ce coin,
Où s’épanouissaient ces fleurs et mes chimères,
Tandis que nous deux mères
Souriaient, nous montrant l’une à l’autre de loin !

Or, depuis que j’errais de pensée en pensée,
Sans que j’y prisse garde, une heure était passée ;
Je dus suivre ma mère et partir. Seulement,
Je n’avais à marcher ni courage ni zèle ;
Je venais après elle,
Triste et le cœur serré d’un noir pressentiment.

Mes fleurs, mises dans l’eau, relevèrent la tête,
Me charmèrent huit jours de leur senteur discrète,
Puis séchèrent encor pour ne plus se rouvrir.
Mais mes chers souvenirs, fleurs, bouquet de mon âme,
Sans que rien les entame,
En moi vivent toujours et ne sauraient mourir.

Hélas ! j’avais volé cette heure de délices
L’an passé… J’ai vidé depuis d’amers calices,
Je ne vais plus là-bas… — Savez-vous cependant
Ce que pensent ou font mes fleurs abandonnées,
Et dans tant de journées,
Ce qu’aux roses les lys ont dit en m’attendant ?…


Août 18…

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Louisa SIEFERT

Portait de Louisa SIEFERT

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes,... [Lire la suite]

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