Poème 'Les Vieilles Gens' de Louisa SIEFERT dans 'Les Stoïques'

Les Vieilles Gens

Louisa SIEFERT
Recueil : "Les Stoïques"

LA MÈRE JACQUELINE.

La cour était petite, étroite, sale et sombre:
Le corps de la maison y projetait son ombre.
La porte entre-bâillée, au battant chancelant,
Laissait voir le chemin de poussière tout blanc.
Des iris hérissaient de leurs vertes épées
Les crêtes du mur noir sur le ciel découpées.
Des oiseaux au soleil chantaient dans le lointain,
Et c’était le printemps, et c’était le matin.
Au milieu de la cour la vielle était assise :
Son front bas et ridé, sa prunelle indécise
Et trouble ne gardait plus rien d’intelligent ;
Cruel, l’age insultait à ses cheveux d’argent
Et la courbait infirme et pauvre en l’attitude.
Qu’ont seuls le dénûment et la décrépitude.
Tout près d’elle, cousant avec activité,
Petite, blonde, blanche et rose de santé,
Une enfant de quinze ans lui tenait compagnie.
- La porte était ouverte et la route aplanie,
Les moineaux sur le toit épelaient leur chanson ;
Et le fils du voisin, jeune et hardi garçon,
Passait rasant le mur et regardant derrière
Pour saluer de loin la gentille ouvrière.
Et, tandis que tous deux rougissaient et tremblaient
Et, timides, des yeux seulement se parlaient,
Que la vielle disait, un instant amusée :
« C’est donc pourquoi tu viens tant près de moi, rusée ! »
Je voyais, leur faisant des signes de la main,
L’Amour qui s’avançait rieur par le chemin.

LE GRAND-PéRE.

Il vivait pauvre, seul, sans amis, sans famille,
Avec le dernier fils de sa petite-fille,
Frêle enfant qu’autrefois il avait pris mourant
Sur le lit où la mère était morte. Cet homme
Etait très-vieux, très-doux, très-bon, très-triste et, comme
Il avait travaillé toujours, très-ignorant.

Plus courbé, plus usé par sa longue misère
Que par ses ans, n’ayant jamais le nécessaire,
Pleurant ceux qu’il aimait tous tombés avant lui,
Ce vieux sur ce petit concentrait sa tendresse,
Et c’était son bonheur, sa joie et son ivresse,
Son espérance et son appui.

Dans la naïveté des âmes ingénues,
La colère et la peur leur étant inconnues,
Ils vivaient l’un par l’autre heureux, calmes et fiers.
Dans la petite chambre où nul air respirable
N’entrait, où tout était sordide et misérable,
Où le pain et le feu manquaient tous les hivers,
Ils riaient par moments de ce rire splendide
Qu’ont le cœur innocent et la lèvre candide.
Cheveux blonds, tête blanche, on ne les voyait pas
L’un sans l’autre, l’enfant sans l’aïeul. Les dimanches
D’été, quand le soleil ne perce plus les branches,
Ensemble ils allaient pas à pas.

Et chaque jour, le long de la rivière, gaule
En main, sueur au front, la corde sur l’épaule,
Ils traînaient leur bateau-vivier, où les pêcheurs
Déchargeaient tour à tour leurs filets et leurs nasses.
Le métier est mauvais, rude et plein de menaces :
Le vent, le froid, le chaud, les brouillards, les fraîcheurs,
Tout leur était danger, chute, accident, naufrage ;
Mais ils n’y pensaient pas : « Allons, petit, courage ! »
Criait le vieux. L’enfant, qui tirait bravement,
Chantait. Un soir brumeux, grosse étant la rivière,
Le vieux broncha ; l’enfant, la tête la première,
Roula dans le gouffre écumant.

La nuit était fort sombre et le flot très-rapide :
On ramena le vieux brisé, presque stupide ;
Au matin seulement on retrouva l’enfant.
Le grand-père rentra comme ceux qu’on exile
Dans la vie : il n’avait plus de pain, plus d’asile ;
Mais c’était un de ces tendres cœurs que tout fend,
Blesse, torture, et qui, malgré leur épouvante
Du mal, gardent la foi, cette force fervente.
Il ne se plaignit pas lorsqu’il recommença,
Seul et plus faible encor, sa tâche journalière ;
Il disait en joignant ses deux mains en prière :
« Que voulez-vous, c’est comme ça ! »

L’AMI DES PAUVRES.

Je l’avais vu passer souvent dans la campagne,
Son chapeau sur les yeux, sa pipe pour compagne,
L’air endormi plutôt que triste ; j’avais su
Que chaque soir, toujours fumant et solitaire,
Il buvait, l’œil atone et tourné vers la terre,
Sans nul souci d’être aperçu.

Et devant sa vieillesse et sa lourde apparence,
Étourdiment, avec l’aplomb de l’ignorance,
Répétant les propos qui parlaient mal de lui,
Je l’avais cru sordide, ennuyeux, insensible,
Et j’avais dit encor : « Non, il n’est pas possible
Qu’en ses yeux l’étincelle ait lui ! »

Or, un soir de novembre, au milieu de sa veille,
Il mourut, laissant là sa pipe et sa bouteille ;
Nul parent, nul ami ne ferma son cercueil ;
Mais, comme on l’emportait sous la pluie et la neige
Il vint au cimetière un immense cortège :
Tous les pauvres étaient en deuil.

Alors, en s’enquérant du fait et de ses causes,
Sur le vieux médecin on apprit bien des choses.
Chaque indigent en lui pleurait son bienfaiteur ;
Et comme on bénissait au pays sa mémoire,
Avec maint envieux de sa modeste gloire,
Il eut maint posthume flatteur.

Ce fut étrange. Et moi, curieuse, étonnée,
En souci du secret de cette destinée,
J’allai questionnant et fouillant le passé.
- O passion, sous qui parfois l’âme succombe !
Chaque couche d’ennui couvrait chez lui la tombe
D’un espoir mort ou renversé.

Son histoire, c’était un roman, un poëme,
Tels que l’âme les brode en rêvant sur le thème
D’un idéal amour vaincu par le devoir.
Comment l’oubli lui vint plus tard, comment sa mère
Le put ainsi lier à cette épouse amère,
Je n’en ai rien voulu savoir.

Ce lointain souvenir illuminait sa tête,
La ruine à mes yeux attestait la tempête,
C’était assez : la fin disait les premiers jours.

Incendie ou le feu ne pouvait redescendre,
Il ne fallait pas moins que toute cette cendre
Sur ces tisons brûlant toujours.

Veuf, sans enfants rieurs l’attendant sur la porte,
Indifférent à tous quand sa mère fut morte,
Il s’éteignit, fumant et buvant tour à tour,
Montrant aux pauvres seuls ce que valait son âme,
- Et je salue ici ce martyr de ta flamme,
Immortel, invincible amour !

LA TANTE

Elle était très-âgée, on l’appelait ma Tante ;
Sur la terrasse en fleurs que la vigne flottante
Défend du côté du chemin,
Tandis qu’un bon sourire éclairait son visage,
Elle aimait à guetter tous les gueux au passage
Pour, de loin, leur tendre la main.

Enfants pouilleux, vieillards malsains, porte-béquilles,
Surtout les vagabonds qui traînent leurs guenilles,
Loqueteux, malandrins, voyous,
Elle les attirait avec sa douceur d’ange,
Et le pain de sa table et le foin de sa grange,
Elle leur disait : « C’est pour vous ! »

Sans craindre le danger de leur donner asile,
Elle les couvrait tous de sa bonté tranquille :
« Que me parlez-vous donc d’abus ?
« Ces pauvres gens sont miens ; ils n’ont que moi ; les autres
« Ne me regardent plus du moment qu’ils sont vôtres,
« Et je ne prends que vos rebuts. »

Hélas ! piété sainte, adorable tendresse,
Cœur naïf débordant sous l’amour qui le presse
D’une si pure charité !
Pauvre tante au front blanc qu’on enterrait naguères !
Elle avait vu partir, au temps des grandes guerres,
Son fiancé tant regretté.

Et vainement, jusqu’à son dernier jour fidèle,
Elle avait attendu de lui quelque nouvelle,
Il n’était jamais revenu :
Humble héros de nos fastes patriotiques,
Il était de ces morts, au bas des statistiques,
Dont on dit : Décès inconnu !

Sans doute le besoin d’un souper ou d’un gîte,
Le manque de secours qu’il aurait fallu vite,
Du blessé hâtèrent la fin.
Toujours elle y pensait ; et chaque pauvre blême
Lui ramenait au cœur ce mot, toujours le même :
« Peut-être en mourant il eut faim ! »

LA VIEILLE FILLE.

Quand j’entrai, sur son lit couchée elle était morte.
Le rayon de soleil qui passait par la porte
Entr’ouverte effaçait les cierges allumés
Sur la table ; les mains jointes, les yeux fermés,
Elle ne souffrait plus, mais dormait. Une femme
Du village tout bas recommandait son âme
Dans ses prières. Rien n’était encor changé :
Le chat noir regardait et n’avait pas bougé ;
Le chapelet bénit pendait à la muraille ;
La Vierge, le Jésus de cire, la médaille
Qu’elle croyait devoir la guérir, le portrait
De sa mère à côté du vieux coucou muet,
Toute sa pauvreté chaste et laborieuse.

Tout racontait sa vie a la fois si pieuse
Et si morne.

Jamais elle n’avait connu
Le plaisir ni la joie. – A cet âge ingénu
Où l’enfant le plus humble et le plus triste espère,
Elle avait dû gagner son pain, la mort du père,
Celle du fils aîné qui le suivit bientôt,
Ayant laissé la mère et le frère idiot
A sa charge. On disait qu’un chagrin pire encore,
Le tourment de l’amour fidèle qu’on ignore
Ou qu’on méprise, avait en même temps jeté
Son ombre sur ce cœur de tout déshérite.
Mais cela même était incertain, car personne
Ne s’en était jamais occupé. – L’on ne donne
De pitié qu’aux malheurs qui font événement. -
Elle n’avait rien dit ; sa santé seulement
S’affaiblissait depuis cette époque fatale.
Toujours l’aiguille en main, et de plus en plus pâle,
Sans se plaindre jamais, quoi qu’elle eût à souffrir,
Sans prendre un seul moment de repos, sans ouvrir
Son âme où s’amassait la défiance amère,
Hors quand il lui fallut soigner sa vieille mère
Et la mettre au cercueil, pour la première fois
Elle s’interrompit lorsque ses pauvres doigts
Furent soudain roidis par la paralysie.
L’épouvante, l’effroi dont elle fut saisie,
Le cri qui s’échappa de son cœur révolté,
L’horreur de reconnaître alors l’inanité
De sa foi, je ne puis ni ne dois le décrire.
Le doux apaisement de son dernier sourire
Révélait son secret à Celui qui voit tout.

Personne ne pleurait dans cette chambre. A bout
De forces, l’idiot courait dans la campagne
Sans savoir où. – Sa sœur, sa fidèle compagne,
Lui faisait peur avec ce sourire arrêté,
Ou son œil éperdu lisait : Éternité !
La garde veillait seule auprès de ce cadavre.
La pauvre voyageuse avait gagné le havre,
Et l’oubli de chacun ne peignait que trop bien
Cette existence, dont l’épigraphe fut : Rien !

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Louisa SIEFERT

Portait de Louisa SIEFERT

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française. Issue d’une famille protestante établie à Lyon, elle reçoit une éducation religieuse. Son père était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Son premier recueil de poèmes,... [Lire la suite]

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