Poème 'Malédiction de Cypris' de Théodore de BANVILLE dans 'Le sang de la coupe'

Malédiction de Cypris

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Le sang de la coupe"

C’était le vendredi, jour de Cypris la blonde,
Un soir de juin ; bercés par les flots attendris,
Les iris pâlissants croissaient au bord de l’onde ;
Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde,
Les marbres de l’Attique, amoureux de Paris,
Voyaient l’air et les cieux et la terre fleuris.

Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques
Les régiments passaient, cuirasses et musiques ;
Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr,
Au-dessus des palais ceints de casques d’azur,
Des cavaliers, vêtus d’armures magnifiques,
Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur.

Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses ;
Les Satyres lascifs souriaient à l’entour ;
Sur les thyrses neigeux des marronniers moroses
Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour,
Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps closes
De chanter dans les fleurs la chanson de l’amour.

Mais soudain, au milieu du ciel plein d’allégresse,
Rapide, et tout brillant de la nacre des mers,
Un char d’or, attelé de blancs oiseaux, caresse
L’azur vaste, et rayonne, éblouissant les airs.
Une femme, ou plutôt une jeune Déesse
En descend, et son pied foule nos gazons verts.

C’est Cypris. L’or divin rit dans sa chevelure.
Elle tient son grand arc ; dans sa prunelle obscure
S’ouvrent les profondeurs d’un ciel oriental ;
Sur son sein va fleurir le rosier idéal,
Et sur son dos, au lieu de sa belle ceinture,
Brillent les traits aigus dans le carquois fatal.

Dès que Cypris ouvrit sa bouche, urne choisie,
Et de ses dents de lys fit briller la blancheur
Sur sa lèvre divine où court la fantaisie,
L’air, empli de parfums, de charme et de fraîcheur,
Se teignit à l’entour d’une rose lueur,
Et la brise du soir s’imprégna d’ambroisie.

Les étoiles d’argent, moins blanches que sa chair,
Semaient de diamants sa chevelure rousse
Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier :
Les roses l’écoutaient, assises dans la mousse.
Elle dit, d’une voix impérieuse et douce
Comme celle des flots qui chantent dans la mer :

Toi que j’aime au-dessus des Cyclades humides
Et de Paphos riante où, sous mon pied nacré,
Naissent à chaque pas les boutons d’or splendides,
L’églantine sanglante et le myrte sacré,
O Paris, ciel d’amour, toi que j’ai préféré
A mon écrin chéri de vertes Atlantides !

O ville dont j’ai fait mon temple et mon autel !
J’ai voulu que vers moi, tandis que tu t’affames
De leurs yeux étoilés, plus tendres que le ciel,
Sur ma limpide mer que sillonnent des rames,
Le parfum de l’amour idéal et charnel
Montât incessamment des grands cœurs de tes femmes !

J’ai baigné dans ton air mon corps passionné ;
Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphyres,
Ma ceinture d’azur et d’or, je t’ai donné
Pour t’enivrer du vin des pleurs et des sourires,
Un harem éternel de cent mille hétaïres
Plus belles que Laïs, Aspasie et Phryné.

Je t’ai donné Mailly, Gabrielle, Fontanges,
Diane, à qui ma sœur prête son divin nom,
Et Margot qui fut reine, et cette sœur des anges
La Vallière aux yeux bleus, que pleura Maintenon,
Et Marion la folle, et la sage Ninon
Qui s’enivra cent ans d’amour et de louanges ;

George, qui tout un soir a soudain rajeuni
Un parterre de rois qu’on vit tressaillir d’aise ;
La reine Caroline et Pauline Borghèse,
Ces déesses qu’aimaient dans un siècle fini
Les héros disparus, et la Celiani
Que Prudhon fait sourire au soleil qui la baise.

Je t’ai donné Saint-Ange habile à mes doux jeux,
Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle,
Ozy, les deux Arsène, et Doche ton idole,
Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux,
Et cette Cléonice insoucieuse et folle
Dont le châle est pareil à la pourpre des Dieux.

Et pour cacher parmi les Nymphes familières
Les baisers, la défaite et les charmants refus,
J’ai fait fleurir pour toi mille jardins confus
Qu’Hésiode eût chantés, qu’a chéris Deshoulières,
Cythères et Paphos pleins d’œillets et de lierres,
De rivières d’argent et d’ombrages touffus !

Montmorency, joyeux de ses cerises roses,
Bagatelle, où rêvant sous un royal abri,
La peinture d’amour comme un lys a fleuri,
Enghien, dont le lac pur sourit aux cieux moroses,
Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury,
Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses !

Enfin je t’ai donné, pour embellir ta cour
Et pour rendre les cœurs dociles à mes fêtes,
Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites
Pour réfléchir la grâce et le divin contour,
Les peintres, les sculpteurs, et surtout les poëtes,
Célestes messagers amoureux de l’amour !

Je t’ai donné Ronsard et le tendre Racine
Qui savaient tous les deux la langue des amants,
La Fontaine et Musset, deux lyriques charmants
Dont la Muse s’abreuve à la même colline ;
Coysevox et Coustou, dont le caprice incline
Des marbres blancs et purs comme des diamants ;

Ingres, qui travailla pour les races futures,
Prudhon qui m’a touchée avec sa noble main ;
Pradier et Gavarni, qui rêvent en chemin
Un paradis confus de belles créatures ;
Et le divin Balzac, cet homme surhumain
Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures !

Et maintenant, orgueil de ces coteaux penchants,
O Thébaïde ! ô ville interdite aux profanes !
Paris ! j’ai traversé les villes et les champs,
Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes,
Comment tu fais l’amour à ces belles sultanes,
Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants !

Car l’amour est cette onde où tout le corps se plonge
Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords ;
C’est ce vase d’eau pure et cette fraîche éponge
Qui lave à ses baisers les souillures du corps ;
Et sans l’amour tout n’est que folie et mensonge,
Car tout est dans l’amour et rien n’est en dehors.

C’est le seul vrai devoir et la seule science ;
Et les hardis plongeurs dont le regard profond
Comme une vaste mer fouille la conscience,
N’ont rien trouvé de plus en allant jusqu’au fond.
Heureux celui qui voit avec insouciance
Les idoles sans yeux que les hommes lui font !

Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse,
Dans les jardins aimés du soleil radieux,
Il s’enivre à loisir d’accords mélodieux ;
Nul souci ne s’attache à sa vieillesse heureuse,
Et dans les bras charmants d’une vierge amoureuse
Cet homme fortuné devient pareil aux Dieux.

Mais celui dont les dents ont fui ma coupe amère
Et qui n’a pas dormi sur un sein libre et fier,
Quand sur lui tomberont les neiges de l’hiver
Celui-là pleurera sur sa vaine chimère,
Et, comme les guerriers aux cuirasses de fer,
Il maudira trois fois son aïeule et sa mère !

En vain, son front couvert d’augustes cheveux blancs
Brillera, glorieux de savoir et d’années ;
Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants
Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées,
Car le désir mordra ses lèvres décharnées
Et séchera les os de ses genoux tremblants !

Enfin, lassé d’étreindre, en ses nuits énervantes,
La science inféconde et la pâle amitié,
Celui-là sentira son cœur crucifié,
Et, brûlé de mes feux parmi ses épouvantes,
Il traînera son front sous les pieds des servantes
Et baisera leur robe en leur criant : Pitié !

Mais elles en courant s’enfuiront dans les saules,
Et riront du vieillard au prochain cabaret
Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules
Qui, dans l’allée en fleur, sous l’ombrage secret,
Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaules,
Et dont les noirs cheveux semblent une forêt.

Ainsi parla Cypris. Oubliant leurs querelles,
Les oiseaux se taisaient ; dans les roses pourpris
Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris.
Mais elle, fendant l’air comme ses tourterelles,
Elle vola, pliant ses bras comme des ailes,
Au sommet du palais, et regarda Paris.

C’était bien cette ville aux urnes débordées
Qui donne à l’univers ses flammes et ses flots,
Et qui, belle comme Ève et Ninon de Lenclos,
Élève sur le front des villes fécondées
Sa lèvre que rougit le vin et les sanglots
Et son front chevelu d’où tombent les idées.

Sur les coteaux, avec des rires convulsifs,
Comme un beau corps la Ville immense se déroule.
Elle tient à la main son large verre où coule
Un vin plein de folie et de désirs lascifs,
Et s’admire géante, et regarde la foule
Avec ses yeux de gaz flamboyants et pensifs.

Ses grappes de maisons semblent, dans la nuit noire,
Des troupeaux dispersés sur un grand territoire
Que la Guerre a foulé de son pied souverain ;
Et, penchant leurs grands fronts sur le fleuve serein,
Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire
Ses mille monuments de granit et d’airain.

Voici ses boulevards où Londres et l’Asie
Viennent au même club chercher la fantaisie ;
Voici ses cabarets, ses tapis baignés d’or,
Ses fiers salons, son bal qui passe au chant du cor,
Et son drame, où le peuple, empli de poésie,
Ivre sous Frédérick haletant, crie : Encor !

Voici ses régiments superbes et terribles,
Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers,
Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles,
Les dragons revêtus d’indomptables aciers,
Les grenadiers géants, les spahis, les lanciers,
Et les carabiniers aux crinières horribles.

O ville, enfin voici tes salles d’opéras
Où l’or, les diamants et le satin ruissellent ;
Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent
Par la neige du front et la blancheur des bras ;
Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas
Les camellias blancs parmi l’or étincellent.

Là sous le maillot rose ou l’habit travesti,
Fuoco, Cerrito, Carlotta nous enchantent ;
Dorus et Damoreau, ces harpes, se lamentent,
Et, faisant flamboyer notre cœur amorti,
Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent
Dans l’âme de Mozart et de Donizetti.

Ville qu’un souffle émeut et qu’un zéphyr apaise !
Amazone qui prends la guerre pour un jeu
Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise,
Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu !
L’univers voit sans cesse, ainsi qu’une fournaise,
Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu.

Épris de tes soldats que la foudre enveloppe,
Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés,
Les peuples sur tes pas accouraient empressés
Et flattaient de la main ton cheval qui galope,
Lorsque tu conduisais par les villes d’Europe
Tes héros de vingt ans aux longs cheveux tressés.

Ainsi qu’un beau génie en un monde féerique,
Tu brises d’un seul doigt les liens corporels
Quand tu lances un jour, au bruit d’un chant lyrique,
Sur ces chemins, plus longs qu’un fleuve d’Amérique,
Que sillonne d’azur le fer brillant des rails,
Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels !

Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse,
Tu portes sur ton front des lys de diamant
Et des lauriers rougis dans le combat fumant ;
Dénouant sur ton sein l’or de sa lourde tresse,
La fière Poésie est toujours ta maîtresse
Et l’Art baise ta lèvre ainsi qu’un jeune amant !

Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles
Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour ;
Mais, ô Paris ! cité ruisselante ! séjour
De la grâce amoureuse et des lèvres dociles,
Toi, pour l’amour choisie entre toutes les villes,
O ville de Cypris, qu’as-tu fait de l’Amour ?

Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace
De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace
Et porte le carnage au milieu de leurs jeux ;
Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus,
L’héroïque Cypris d’un seul regard embrasse
Le fond de la cité ceinte de mille feux.

Près du lit où la mort roidit la courtisane,
Celle qui trafiqua de son sang et sa chair,
Sa mère, ô honte ! étale une douleur profane
Pour exploiter encor ces lys en proie au ver,
Et vendre vingt louis la dernière cuiller
Qui servit à l’enfant pour prendre sa tisane.

Ici l’ambitieux, les deux pieds sur l’autel,
Étend ses maigres bras pour étreindre la terre.
Livide, comme Ajax il insulte le ciel,
Et, cachant dans son cœur sa fièvre solitaire,
Il voit en souriant son épouse adultère,
Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.

Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales,
Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles
Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant,
Brossent avec la main leur habit indigent,
Et dans l’ombre indécise allument les opales
Aux rayons de leurs yeux couleur d’or et d’argent.

La richesse, voilà la vraie amante blonde,
Disent-ils. Ses cheveux sont couleur du soleil,
Sa bouche est de corail et non de chair immonde,
Ses yeux sont de lapis, son sein d’argent vermeil,
Et, lumineux trésor, de la nuque à l’orteil
Tout son corps est sorti des mines de Golconde.

Nous pouvons avec l’or, nouveaux Pygmalions,
Faire vivre le marbre au gré de nos caprices,
Atteindre les vautours et dompter les lions,
Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices,
Et les reines du monde et les impératrices
Déchausseraient le soir nos pieds, si nous voulions.

Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres,
Près d’un adolescent beau comme Gabriel,
La pâle prophétesse, en proie à mille fièvres,
Jette son ode impie aux quatre vents du ciel,
Et, sorti de son cœur où déborde le fiel,
Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres.

La moderne Sappho, qu’agite un grand dessein,
Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d’absinthe.
Cette sœur du Titan rêve un autre larcin,
Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte,
Blasphème le plaisir et la volupté sainte
Que l’orgueil parricide a tués dans son sein.

Le poëte, ruffian de la Muse divine
Qu’il adorait hier dans le temple idéal,
La prostitue au lit de quelque baladine ;
Et, portant au hasard son sarcasme banal,
Chaud encor des baisers de cette Messaline,
L’insulte pour deux sous au bas d’un grand journal.

Que m’importent, dit-il, vos lèvres et vos couches,
O vierges de quinze ans, au sourire enchanté ?
La maîtresse qu’il faut à ma virilité
C’est la déesse aux yeux caressants et farouches
Qui me loue et me baise avec ses mille bouches,
L’ange des carrefours, la Popularité !

C’est elle dont le souffle, ainsi qu’un phare allume
Une lueur au front qu’enveloppait la brume,
Elle qui, les deux bras tendus à l’univers,
Arrête les passants pour leur chanter mes vers,
Et qui saura pétrir avec l’airain qui fume
Mon buste couronné de lauriers toujours verts.

En habit de gala, les courtisanes vaines
Sur le front de l’Amour posent leurs pieds lassés.
Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes,
Ces folles, dont le vent baise les seins glacés,
Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines
Boivent l’or et le sang des pâles insensés.

Elles songent parfois, quand refleurit la mousse,
Aux humides baisers de leurs jeunes amours,
Aux blanches nuits de juin qu’abrégeaient cent discours,
Et même, quand la brise en feu souffle plus douce,
A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours,
Dorment dans une terre inculte où l’herbe pousse.

Mais, ô mon cœur ! pourquoi se souvenir des morts ?
Disent-elles. Mon sein gonfle d’orgueil la soie.
Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors
De mes cheveux touffus dont le flot se déploie,
Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie
En touchant au matin les blancheurs de mon corps.

Mes amants, beaux toujours quoique l’Amour s’enfuie,
Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie,
Ces mille diamants en lys épanouis,
Ces colliers de sequins, ces ducats, ces louis
Si beaux qu’en les voyant on dirait une pluie
De soleils amoureux de mes yeux éblouis.

Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes,
Sont enivrés d’orgueil, comme autrefois de vin.
Amour, ce n’est plus toi, flambeau clair et divin,
Qui baignes de tes feux les roses de leurs fêtes.
Qu’importe, disent-ils, ce mot que les poëtes
Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain ?

Non, le bonheur n’est point sur la couche enfantine
De votre jeune épouse échevelée au vent,
Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant,
Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine,
Et songe dans son cœur aux amours du couvent
En vous disant : Je t’aime ! avec sa voix divine.

Le bonheur, ce n’est pas d’errer sous les bosquets
Où s’égarent, bras nus, ces filles triviales
Dont les robes de soie et les hardis bouquets
Resplendissent les soirs sous les lustres des salles,
Et passent des salons aux cabarets des halles,
Et des bras des Césars dans les bras des laquais !

C’est d’avoir sur le dos de la mer qu’elle scinde,
Une flotte qui porte, avec ses galions,
L’ivoire de Java, les marbres blancs du Pinde,
Les perles de Ceylan, grosses de millions,
Le duvet de l’eider et les tissus de l’Inde,
Les dépouilles des Dieux et celles des lions !

Le bonheur, c’est d’aller pour la chose commune
Haranguer un sénat en mots impétueux,
De dominer sans peur les cris tumultueux,
Et de bien voir, si haut que monte sa fortune,
Plissant à votre voix son front majestueux,
Le ministre pâlir au pied de la tribune !

C’est de faire frémir sous le soleil des rois
Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange,
Étoiles et colliers d’une splendeur étrange,
Crachats de pierrerie éblouissants et froids,
Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix
Couleur d’azur, de pourpre et de flamme et d’orange !

Surtout, c’est de sentir vivre en bas une foule,
Travailleurs dont le sang et dont la sueur coule,
Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds,
Généraux sur Ajax et Marceau copiés,
Tout cela n’étant plus qu’une chose qu’on foule,
Un piédestal immense où l’on pose ses pieds !

Ainsi, les yeux hagards et l’écume à la bouche,
Ils insultent l’Amour dans leurs cœurs pleins de fiel.
Et les vierges, levant leurs yeux bleus vers le ciel,
Disent : Pourquoi livrer à quelque époux farouche
Nos cheveux qu’en jouant l’aile d’un zéphyr touche
Et nos lèvres en fleur, plus douces que le miel ?

O ville ! nulle part dans tes architectures,
Sous tes lambris dorés, dans les entassements
De tes toits monstrueux et de tes monuments,
Nulle part tu ne vois, le cœur et les mains pures,
S’unir dans des baisers et des embrassements
Un couple jeune et fort aux belles chevelures.

Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté
Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères,
Tandis que ses amants au regard enchanté
Cachent sous mille fleurs des tristesses amères,
La Débauche sourit et boit dans tous les verres,
Et dit en grimaçant : Je suis la Volupté !

Et la cité superbe, insatiable, immonde,
Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits,
Hommes, vieillards, enfants, vierges à tête blonde,
Foulant aux pieds ses Dieux, ses lauriers et ses lois,
Avec ses millions de bouches et de voix
Crie et chante son hymne au seul maître du monde !

Voilà ce qu’entendit la Déesse au front d’or.
Et fauve, sur son front et sa tête sacrée
Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée,
Tressaillit et laissa ruisseler son trésor.
Cypris trembla de rage, et frissonnante encor,
Elle mit sur son arc une flèche acérée.

Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris
Tombent à flots ses pleurs ainsi qu’une rivière ;
Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris ;
Parmi ses blanches dents que baise la lumière
S’échappent furieux les sanglots et les cris ;
Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière.

Ses yeux que le courroux et la honte embrasaient
Et son corps rougissant présageaient cent désastres ;
Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient,
Du palais magnifique ébranlaient les pilastres,
Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient
Sur leurs tiges d’azur les calices des astres.

Ses cheveux flamboyaient d’or, de pourpre et de feu,
Et, dénoués, pareils aux panaches horribles
Que hérisse l’effroi sur le casque d’un dieu,
Ensanglantaient les airs, comètes invisibles.
La Déesse, le dos frémissant dans l’air bleu,
Exhala son courroux dans ces strophes terribles :

O ville qui meurtris mon cœur et vends ma chair !
Si ma main sait verser le fiel plein d’amertume,
Si mon regard flétrit, si mon venin consume,
Si je naquis avec les filles de l’enfer
Sous l’éclair effrayé, dans le sang et l’écume
Et du corps d’un grand dieu mutilé par le fer !

Écroule-toi ! Soyez maudites, ô murailles !
Par le sein de la femme, où l’enfant allaité
Boit l’oubli de la Mort dans un vivant Léthé !
Meurs ! Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles,
Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles,
Par mon corps palpitant sous les feux de l’été !

Meurs ! puisque tu t’endors ivre de la Matière,
Sans songer seulement au courroux de Cypris,
Ainsi qu’un animal couché sur sa litière,
Stupide, et l’œil blessé par la blancheur des lys !
Puisque tu fais horreur à la nature entière
Et qu’il ne reste rien dans l’âme de tes fils !

Puisque le canon seul résonne à tes oreilles !
Puisque devant les fouets irrités et cinglants,
Plus stupide en effet à l’heure où tu t’éveilles
Que les premiers humains qui ramassaient des glands,
Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles
Que de pousser des cris sur des pavés sanglants !

Puisque au pied des gibets où ta haine me cloue,
Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs
Des astres et des cieux, de la mer et des fleurs,
Adore la Fortune assise sur sa roue,
Et que l’or et l’argent, deux espèces de boue,
Sont devenus tes Dieux, comme ceux des voleurs !

Puisque, bravant les lois qu’ils ont instituées,
Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours,
Tes libertins, remplis de vices et de jours,
S’en vont, âmes sans frein, du beau destituées,
Près des enfants qu’au mal ils ont prostituées,
Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours !

Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m’aime !
Puisque, les oripeaux et l’argent excepté,
Tout tombe autour de toi sous ton propre anathème,
Et que, trop délicat pour un peuple dompté,
L’amour de l’élégance et de la volupté
Est éteint dans le cœur des courtisanes même !

Puisque ma voix en vain t’a voulu secourir !
Puisque au lieu de me suivre en sa verte campagne,
Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir
L’Avarice, démon hideux qui l’accompagne,
Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne !
Meurs, infâme ! ou plutôt c’est moi qui veux mourir !

Je m’en irai bien loin des modernes Gomorrhes
Rejoindre les grands Dieux dans la paix du trépas.
Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas
Te laissait l’ambroisie, et que tu déshonores,
Mon âme roulera dans les astres sonores
Parmi les cieux vivants auxquels tu ne crois pas !

J’irai, par l’immuable et consolant mystère,
Fondre mon être avec le tout essentiel !
Un rocher sortira des flots où fut Cythère,
Brûlé par un vent morne et pestilentiel,
Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre
S’envoleront avec mon souffle dans le ciel !

La foi, le dévouement, l’honneur et son délire,
Tous ces fiers nourrissons bercés entre mes bras,
La pitié, la vertu, l’héroïsme, le rire,
Le regard de l’épée et le chant de la lyre
Avec moi seront morts, mais tu triompheras !
Et, puisque c’est l’or seul que tu veux, tu l’auras !

L’or vierge ! l’or vainqueur ! Au gré de ta folie,
Tu l’auras ! l’or demain, toujours, partout, encor !
Les placers du Mexique et ceux de l’Australie
Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor,
Et l’or sera ton pain, ton nectar et ta lie !
Bois donc, voilà de l’or ! mange, voilà de l’or !

Emplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie !
La tombe et le berceau, le palais et la tour !
Trafique du soleil ! du repos ! de l’amour !
Déchire tout cadavre et flaire toute proie !
Vends les baisers craintifs où j’avais mis la joie !
Vends l’eau de la fontaine et la clarté du jour !

Émiette les forêts, fais de l’or ! Si ton globe
Jusqu’au fond de ses os sent courir un frisson,
Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe,
Que t’importe ! Son cœur peut devenir glaçon ;
N’auras-tu pas ton or, cette sainte moisson
Que tu ranges trop bien pour qu’on te la dérobe ?

Vends les bois où dormaient Viviane et Merlin !
L’aigle des monts n’est fait que pour ta gibecière,
La neige vierge est là pour fournir ta glacière,
Le torrent qui bondit sur le roc sibyllin
Et vole, diamant, neige, écume et poussière,
N’est plus bon qu’à fouetter l’aile de ton moulin !

Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles
A celles des raisins que la pluie a mouillés
Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles,
Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés !
Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés
Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d’oreilles !

N’épargne rien ! demande à la création
Le pain de ta fureur et de ta passion !
Triomphe ! empêche-la de rester la plus forte !
Et si tu t’aperçois, pour ta punition,
Que sous tes pieds la terre agonisante est morte
Et que même ton ciel est vide, que t’importe !

Si ton peuple, parmi lequel tant de héros
M’ont fait voir la beauté virile et sans mélange,
Montre, effrayant le jour, des mufles de taureaux
Et des yeux d’éléphant, comme les Dieux du Gange ;
Si tes poëtes, las de fléchir des bourreaux,
Traînent le laurier vert dans le vin et la fange ;

Si les marbres sacrés ravis au Parthénon
Dans leur blancheur pareille à mon berceau d’écume,
Flétris par le marteau, blessés par le canon,
Tombent à des marchands courbés sur une enclume,
Dans une île barbare, au milieu de la brume,
Que t’importe ! éblouis ! remplis tout de ton nom !

Montre le dur métal dont tu fais des récoltes !
Mets-le sur tes frontons et sur tes archivoltes !
Fais-en l’âme et le sang des machines de fer
Qui par leurs dents de fonte et leur souffle d’enfer
Dompteront la nature et vaincront ses révoltes,
Et dont les noirs sanglots étoufferont l’éclair.

Par ces gueules de flamme à ta voix apparues,
Tu régneras. Commande, elles domineront
Le tonnerre et l’orage, acharnés sur ton front.
Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues
Briser le même jour tes faux et tes charrues !
Elles laboureront ! elles moissonneront !

Ton heure vient ; tu peux demain réduire en poudre
La lyre et le ciseau ; les cœurs martyrisés
Ne te consolent plus ; à quoi bon les absoudre ?
De quoi te serviraient les hymnes embrasés,
Paris ? Qu’as-tu besoin de l’oubli des baisers,
Puisque tu n’as plus peur du ciel et de la foudre !

Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l’univers,
Étendra devant toi son grand désert de sable,
Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable,
Pelé, nu, sans un brin d’herbe ou de gazons verts,
Regrettant l’harmonie et la douceur des vers,
Tu te rappelleras ton crime haïssable.

Triste comme un cheval déchiré par le mors,
Et pressentant déjà tes propres funérailles,
Tu diras : Où sont-ils, ces hommes sans remords
Dont la voix créatrice élevait des murailles ?
Sortie avec terreur du fond de tes entrailles,
Une voix répondra : Les poëtes sont morts !

Alors vers le néant courbant ton front servile
Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts,
Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville
L’Amour, partout suivi de Grâces et d’Amours,
Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours,
Et s’appelait Condé, Chevreuse et Longueville !

Tu te rappelleras ces ombrages, témoins
Frais et délicieux des voluptés charmantes
Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes ;
Et tu diras : Furie exempte de tous soins,
Qui ne fuis même pas les ruines fumantes,
O désolation, tu me restes du moins !

Énervantes langueurs de mes heures fiévreuses,
Puisque rien désormais ne vous peut endormir,
Pour noyer dans le flot des plaintes douloureuses
L’anéantissement dont je me sens frémir,
Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir
Et savourer du moins ces voluptés affreuses.

Mais la voix répondra : Tes chênes chevelus
Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes,
Sont tombés ; tout est mort, les temps sont révolus !
Le Désespoir aussi te refuse ses charmes.
Tu ne souffriras plus ! tu ne pleureras plus !
Car tu n’as plus de sang et tu n’as plus de larmes.

En fuyant vers l’azur à tes yeux interdit,
Ainsi te parlera ta conscience intime.
Et maintenant, bouffon que l’Érèbe applaudit,
Pitoyable assassin de l’aigle au vol sublime,
Toi qui fais de l’Amour ta première victime,
Monstre libidineux gorgé d’or, sois maudit !

Ainsi parlait Cypris avec le vent qui brame,
Quand ses cheveux épars mordaient le ciel en feu.
Elle hurlait, pareille au loup que l’ombre affame,
Ses imprécations déchiraient l’éther bleu,
Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme,
O Nature éternelle, ô corps sacré de Dieu !

Oui, tu tressaillis toute ! Une vapeur de soufre
Voltigea sur les murs déjetés et croulants.
Comme s’agite en rêve un malade qui souffre,
Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants.
La rivière aux flots noirs s’agita dans son gouffre
Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants.

Mais la Déesse enfin prit son vol. Les morsures
Du soleil dévoraient déjà le fier dessin
Des constellations. Ses flèches d’or plus sûres
Déchiquetaient les blancs nuages. L’assassin
Poussait son char sur eux, et rougissait le sein
De l’Aurore vermeille au sang de leurs blessures.

Mai 1847.

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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