Poème 'Une vieille lune' de Théodore de BANVILLE dans 'Odes funambulesques'

Une vieille lune

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Odes funambulesques"

Moi.
Chère infidèle ! eh bien, qu’êtes-vous devenue ?
Depuis quinze grands jours vous n’êtes pas venue !
Chaque nuit, à l’abri du rideau de satin,
Ma bougie en pleurant brûle jusqu’au matin ;
Je m’endors sans tenir votre main adorée,
Et lorsque vient l’Aurore en voiture dorée,
Je cherche vainement dans les plis des coussins
Les deux nids parfumés où s’endorment vos seins,
Comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes.
Qu’en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes ?
Et tu ne m’aimes plus.

Évohé.
Je vous aime toujours.

Moi.
Que faisais-tu, rivale en fleur des Pompadours ?
Un corset un peu juste, une étroite chaussure
Ont-ils égratigné d’une rose blessure
Tes beaux pieds frissonnants comme des lys pâlis ?
Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis,
A-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées,
Ces bijoux rougissants, pareils à des camées ?
As-tu brisé ta lyre en chantant Kradoudja ?
Ou bien, dans ces doux vers que l’on aimait déjà,
Ta soubrette Cypris a-t-elle, d’aventure,
En te frisant le soir, plié ta chevelure ?
As-tu perdu ta voix et ton gazouillement ?

Évohé.
Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant !
Le drap tissu de neige et la chaussure noire
N’a pas mordu mes pieds ni mes ongles d’ivoire ;
Ma soubrette Cypris, qui m’aime quand je veux,
N’a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ;
On admire toujours les cent perles féeriques
Et les purs diamants de mes écrins lyriques :
Les Éros voletants me servent d’échansons,
Et ma lyre d’argent est pleine de chansons.

Moi.
Pourquoi donc as-tu fui la guerre, qui s’aggrave ?
On reprend Abufar et Lucrèce, on te brave !
Pends-toi, grillon ! Lucrèce, enfin deux Abufar !
Et ce Bache espagnol ivre de nénuphar,
Damon, ce grand auteur dont la muse civile
Enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville,
Est photographié pour ses talents divers.
Le Tarn au loin gémit et demande tes vers.

Évohé.

N’as-tu donc point appris la fameuse nouvelle
Que l’aveugle Déesse, en enflant sa grande aile,
Emporte aux quatre coins de l’univers connu ?

Moi.
Non.

Évohé.
Tremblez, terre et cieux ! Le maître est revenu.
Némésis-Astronome assemble ses vieux braves,
Barberousse s’abat au milieu des burgraves,
Barthélemy rayonne, allumant son fanal,
Cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal !

Sa muse a, réveillant la satire latine,
Comme un Titan vaincu foudroyé Lamartine ;
Pareille aux grands parleurs d’Homère et de Hugo,
Des rocs du feuilleton, la dure virago
Sur ce cygne plus doux que les cygnes d’Athènes
Fait couler à grand bruit ces paroles hautaines :
« Rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum ?
Cet acte audacieux blesse le décorum.
Reste avec tes pareils ! Les gens de ta séquelle
Ne sont bons qu’à rimer une ode, telle quelle !
Tu chantes l’avenir ! le présent est meilleur.
Ce qui te convenait, ô divin rimailleur,
C’était, ambitieux du laurier de Pindare,
D’aller au mont Horeb pincer de la guitare
Pour ton roi légitime, ou plutôt d’arranger
Des vers de confiseur au Fidèle-Berger.
Mais ta loi sociale est une rocambole,
Et Fourier n’est qu’un âne à côté de Chambolle.
Tombe ! et, le front meurtri par mon divin talon,
Souviens-toi désormais d’admirer Odilon. »
Ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome,
Du poëte sacré, déjà plus grand qu’un homme,
A brisé fièrement les efforts superflus.

Moi.
Tiens ! je n’en savais rien.

Évohé.
Lamartine non plus.
Bois, ô mon jeune amant ! les larmes que je pleure.
Si Némésis renaît, il faut donc que je meure ?

Moi.
Ta lèvre a le parfum du rosier d’Orient
Où l’Aurore a caché ses perles en riant ;
Cette bouche folâtre est pleine de féeries,
Et, comme un voyageur dans des plaines fleuries,
Mon cœur s’est égaré parmi ses purs contours.

Évohé.
Si je chantais encor, m’aimeriez-vous toujours ?

Moi.
Eh ! que nous fait à nous Némésis-Astronome ?
Nous, et Barthélemy que le siècle renomme,
Nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu,
Deux magasins d’esprit : le sien ressemble à feu
Le Théâtre-Français ; une loque de toile
Y représente Rome ou bien l’Arc-de-l’Étoile,

Au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins,
Portant tout le harnois classique sur les reins,
Casaques abricot, casques de tragédie,
Déclament, et s’en vont quand on les congédie :
Ce genre sérieux n’a pas un grand succès ;
On y bâille parfois, mais c’est l’esprit français ;
Cela craque partout, mais c’est la bonne école,
Et cela tient toujours avec un peu de colle.
Si quelque spectateur pourtant semble fâché,
On lui répond : Voltaire ! et le mot est lâché.
Mais nous, nous travaillons pour un peuple folâtre.
En haillons ! En plein vent ! Nous sommes le théâtre
A quatre sous, un bouge. Aux regards des titis
Nous offrons éléphants, diables et ouistitis :
Dans notre drame bleu, la svelte Colombine
A cent mille oripeaux pour cacher sa débine.
Ses paillettes d’argent et son vieux casaquin
Éblouissent encor ce filou d’Arlequin ;
On y mord, et parfois la gorge peu sévère
Sort de la robe, et luit sous les colliers de verre.
Sur ce petit théâtre où le bon goût n’est pas,
L’invincible Pierrot se démène à grands pas ;
Et quand le vieux Cassandre y passe à l’étourdie,
Au lieu de feindre un peu, comme la Tragédie,

De percer d’un poignard ce farouche barbon,
Il lui donne des coups de trique, pour de bon !
Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe
Après le saut du sourd ; et Rose, sans écharpe,
S’y montre à ce public trois fois intelligent,
Faisant la crapaudine au fond d’un plat d’argent.
La fée Azur, tenant le diable par les cornes,
Y court dans son char d’or attelé de licornes ;
L’ange y dévore en scène un cervelas ; des feux
De Bengale, des feux charmants, roses et bleus,
Embrasent de rayons cette aimable folie,
Et l’on y voit passer Rosalinde et Célie !

Évohé.
Eh bien ! donc, à vos rangs, Guignols et Bilboquets !
Ouvrons la grande porte ! allumons les quinquets !
Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde !
Entrez, entrez, messieurs ! Entrez ! suivez le monde !
Hurrah, la grosse caisse, en avant ! Patapoum !
Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum !
Venez voir Colombine et le Génie, ou l’Hydre
En mal d’enfant ! Orgeat, de la bière, du cidre !

Février 1846.

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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