Poème '34 – La prison m’est dure encor plus liberté' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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34 – La prison m’est dure encor plus liberté

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CCCIIII [=CCXCIIII] .

A quoy pretendre yssir librement hors
D’une si doulce, & plaisant servitude?
Veu que Nature & en l’Ame, & au Corps
En à jà fait, voire telle habitude,
Que plus tost veult toute solicitude,
Que liberté, loisir, & leurs complisses.
Car en quictant Amour, & ses delices,
Par Mort serois en ma joye surpris.
Parquoy enclos en si doubteuses lisses,
Captif je reste, & sortant je suis pris.

CCCV [=CCXCV] .

Ores cornue, ores plainement ronde,
Comme on te veoit amoindir, & recroistre,
Tu vas, Errente, environnant le Monde,
Non pour cy bas aux mortelz apparoistre,
Mais pour noz faictz plus amplement congnoistre,
Soit en deffaultz, ou accomplissementz.
Aussi tu vois les doulx cherissementz
De tous Amantz, & leurs cheres estrainctes:
Tu oys aussi leurs remercyementz,
Ou de moy seul tu n’entens, que mes plainctes.

CCCVI [=CCXCVI] .

Tes cheveulx d’or annellez, & errantz
Si gentement dessus ton Soleil dextre,
Sont les chaynons estroictement serrantz
De mille Amantz l’heureux, & mortel estre.
Bien qu’entre nous ne soit plus cher, que d’estre,
Et tout en soy vivre amyablement,
Si tens je bien, & raisonnablement,
Dessoubz telz laqz ma vie estre conduicte,
Voire y finir, tant honorablement
Je veulx perir en si haulte poursuyte.

CCCVII [=CCXCVII] .

Si, tant soit peu, dessus ton sainct Pourtraict
L’oeil, & le sens aulcunement je boute,
De tout ennuy je suis alors distraict,
Car ta figure a moy s’addonne toute.
Si je luy parle, intentive elle escoute,
Se soubriant a mes chastes prieres.
Idole mienne, ou fais que ses meurs fieres
Celle là puisse en humaines changer,
Ou bien reprens ses superbes manieres,
Pour non, ainsi m’abusant, m’estranger.

CCCVIII [=CCXCVIII] .

Est il possible, ô vaine Ambition,
Que les plus grandz puissent oultrecuyder
Si vainement, que la fruition,
N’ayant povoir de leurs combles vuyder,
Les vienne ainsi d’avarice brider,
Que moins ilz ont, quand plus cuydent avoir?
Aussi Fortune en leurs plus hault povoir
Se faint de honte estre ailleurs endormie,
Comme a chascun evidemment feit veoir
Celle Province aux Charles ennemye.

CCCIX [=CCXCIX] .

Pour non ainsi te descouvrir soubdain
L’entier effect de ce mien triste dueil,
Naist le plaisir, qui se meurt par desdain,
Comme au besoing n’ayant eu doulx accueil,
Et deffaillant la craincte, croist mon vueil,
Qui de sa joye en moy se desespere.
Donc si par toy, destinée prospere,
Le coeur craintif, (comme tu m’admonestes)
Tousjours plus m’ard cependant, qu’il espere,
Digne excuse est a mes erreurs honnestes.

CCCX [=CCC] .

Par mes souspirs Amour m’exhale l’Ame,
Et par mes pleurs la noye incessamment.
Puis ton regard a sa vie l’enflamme,
Renovellant en moy plus puissamment.
Et bien qu’ainsi elle soit plaisamment,
Tousjours au Corps son tourment elle livre,
Comme tous temps renaist, non pour revivre
Mais pour plus tost derechef remourir:
Parquoy jamais je ne me voy delivre
Du mal, auquel tu me peux secourir.

CCCXI [=CCCI] .

On me disoit, que pour la converser,
Plus la verrois de pitié nonchalante:
Et je luy vy clers cristallins verser
Par l’une, & l’aultre estoille estincellante:
Souspirs sortir de son ame bouillante:
Mais je ne scay par qu’elle [=quelle] occasion.
Fust de courroux, ou de compassion.
Je sentis tant ses pleurs a moy se joindre,
Qu’en lieu d’oster mon alteration,
M’accreurent lors un aultre feu non moindre.

CCCXII [=CCCII] .

Amour plouroit, voire si tendrement,
Qu’a larmoyer il esmeut ma Maistresse,
Qui avec luy pleurant amerement,
Se distiloit en l’armes [=larmes] de destresse.
Alors l’Enfant d’une esponge les presse,
Et les reçoit: & sans vers moy se faindre,
Voicy, dit il, pour ton ardeur estaindre:
Et, ce disant, l’esponge me tendit.
Mais la cuydant a mon besoing estraindre
En lieu d’humeur flammes elle rendit.

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