Poème 'Blanche' de Louis MÉNARD dans 'Poèmes'

Blanche

Louis MÉNARD
Recueil : "Poèmes"

C’était un soir d’été : de grands nuages sombres
Couraient sous le ciel lourd ; pas un souffle dans l’air,
Les vieux arbres du cloître épaississaient leurs ombres ;
La monotone voix des vagues de la mer
Vers le ciel orageux s’exhalait par bouffées,
Comme un lugubre écho de plaintes étouffées ;

La cloche du couvent venait de retentir ;
Des cours et du jardin, comme des hirondelles
Qui regagnent le nid, commençaient à sortir
Les sœurs et les enfants qui grandissent près d’elles
Mais Blanche et Madeleine, étouffant leurs sanglots,
Se tenaient par la main et regardaient les flots.

C’était un jour d’adieu pour elles : Madeleine
Partait le lendemain. Elle avait dix-huit ans,
Elle était au couvent depuis deux ans à peine ;
Une intime et profonde amitié, dès ce temps,
L’avait unie à Blanche, et des heures passées
Toutes deux recueillaient les traces dispersées.

Blanche avait dix-sept ans. Les baisers maternels
Avaient été trop tôt ravis à son enfance ;
Sous des enseignements graves et solennels
Son âme avait grandi dans l’ombre et le silence.
Sa beauté, sa pâleur, la faisaient ressembler
Aux anges des vitraux qu’elle aimait contempler.

L’extase avait marqué d’une céleste empreinte
Ses traits calmes et doux, son front pur et rêveur.
Ses sœurs, qui l’honoraient à l’égal d’une sainte,
Enviaient son austère et brûlante ferveur,
Et cette pureté qui met une auréole
Sur le front lumineux des vierges de Fiesole.

Mais son voluptueux sourire et ses grands yeux
Noirs, languissants, voilés, par un contraste étrange,
Annonçaient qu’un désir vague et mystérieux
Veillait à son insu sous les rêves de l’ange.
C’est le type idéal que créa Raphaël,
Chaste et passionné, mystique et sensuel.

Cependant sa beauté, rêve d’un autre monde,
Appelait moins l’amour que l’adoration.
Ou eût cru, la voyant, mélancolique et blonde,
Se pencher vers sa sœur, à l’apparition
Des célestes esprits qui délaissaient leur sphère,
Séduits par la beauté des filles de la terre.

Madeleine était brune et pâle ; ses yeux bleus
Avaient de longs éclairs veloutés et fluides.
Quand Blanche rencontrait un regard de ces yeux,
Tout son corps frissonnait sous leurs rayons humides ;
Son âme se noyait dans ce regard profond,
Et d’intimes pâleurs lui montaient vers le front.

« Madeleine, dit Blanche après un long silence,
Le monde où vous allez entrer m’est inconnu.
Cette enceinte muette a caché mon enfance,
Et jamais bruit humain jusqu’à moi n’est venu ;
Mais le cœur est le guide et l’oracle suprême :
Je crois à vos dangers parce que je vous aime.

Dans ces murs bien des cœurs brises viennent chercher
Le repos et l’oubli d’un rêve ineffaçable ;
Et, comme il est souvent trop cruel de cachet
Les souvenirs brûlants dont le poids nous accable,
Plus d’une a dans mon âme épanché ses douleurs,
Et je connais le monde et l’amour par leurs pleurs ;

Ma sœur, sauveras-tu de l’implacable orage
Ce lis immaculé qui fleurit dans ton cœur ?
D’invisibles dangers t’attendent au passage,
Et les anges de Dieu tombent par leur candeur.
Mais je tremble surtout que ta beauté céleste
Ne devienne, en ce monde impie, un don funeste,
— Mais pour ange gardien j’aurai ton souvenir,
Répondit Madeleine ; et puis qui peut connaître
Ce qu’en son sein fécond nous garde l’avenir ?
Dans ce monde maudit je trouverai peut-être
L’amour, cet idéal flambeau dont notre cœur
Illumine toujours ses rêves de bonheur. »

Sans qu’elle sût pourquoi, Blanche, à cette pensée,
Sentit d’un voile épais ses regards se couvrir ;
Un poids lourd étouffa sa poitrine oppressée,
Et de son sein gonflé sortit un long soupir,
Et, son cœur débordant comme une coupe pleine,
Elle couvrit de pleurs les mains de Madeleine.

Madeleine partit le lendemain. Longtemps
Blanche suivit des yeux sur la vague lointaine
Le vaisseau disparu dans les brouillards flottants,
Et puis, dans la cellule où vivait Madeleine,
Prosternée, inonda de pleurs et de baisers
La place où tant de fois ses pieds s’étaient posés.

Elle s’agenouillait dans les longues journées
Devant le crucifix témoin de leur adieu,
Et remontait le cours de ses jeunes années.
Elle se revoyait, enfant, sous l’œil de Dieu,
Pour la première fois à la table bénie,
Où l’âme, vierge encore, avec Dieu communie ;

Puis, plus grande et rêvant, dans sa mystique ardeur,
De saints renoncements, d’austères Thébaïdes,
Douce extase de l’âme, ascétique ferveur,
Longues nuits à genoux sur les dalles humides :
Larmes, brûlants soupirs, recueillement divin,
Que son cœur ulcéré redemandait en vain.

Car, depuis bien longtemps, une pensée unique.
Avait rempli sa vie : elle se demandait
De quel nom appeler cet attrait magnétique,
Ce charme irrésistible auquel elle cédait ;
Mais un seul mot s’offrait, dont l’idée est un crime,
Et ses yeux se fermaient comme au bord d’un abîme.

Or, un jour, un billet à Blanche fut remis.
Aussitôt qu’elle en eut reconnu l’écriture,
Joyeuse et palpitante, elle en baisa les plis ;
Mais, avant d’en pouvoir achever la lecture,
Elle s’évanouit au milieu des sanglots,
lia lettre contenait une fleur et ces mots :

« Ma sœur, je bénis Dieu : j’aime et je suis aimée !
« O Blanche ! puisses-tu, comme moi, quelque jour,
« Entendre, recueillie, immobile et charmée,
« Un mot dit à genoux, un premier mot d’amour ;
« Livrer ta main tremblante à des lèvres ravies,
« Épuiser en un jour le bonheur de deux vies !

« Ils ont maudit l’amour, ils ont osé nier
« Sa divine lumière et lui dire : Anathème !
« Mais que pourrait la voix de l’univers entier
« Contre une seule voix qui vous répond : — Je t’aime !
« Ah ! fallût-il souffrir pendant l’éternité,
« Entre l’amour et Dieu mon âme eût hésité.

« Ils disent que l’amour s’envole comme un rêve.
« Non, l’amour ne meurt pas ; à l’heure de l’adieu,
« La sainte vision du ciel au ciel s’achève.
« L’amour est éternel, infini comme Dieu !
« Si tu savais ! ma vie entière est transformée !
« Mon Dieu, mon Dieu, merci ! j’aime et je suis aimée ! »

D’implacables clartés brillaient : avec terreur
Blanche en son propre cœur pouvait descendre et lire.
Cette amitié céleste ou cette impure erreur ;
Ce rêve chaste et saint, ce monstrueux délire ;
Tout ce passé si triste et si doux, tour à tour
Adoré, puis maudit, c’était donc de l’amour ?

Comme sous le tranchant d’une lame glacée,
Un frisson contracta son cœur ; pour arracher
Madeleine à l’amour, sa première pensée
Avait été d’écrire, et de lui reprocher
D’immoler en un jour, lâche, ingrate et frivole,
Ses plus saints souvenirs aux pieds de son idole.

Parfois elle voulait partir, l’aller chercher,
L’éclairer, la sauver, la ramener près d’elle ;
Mais c’était révéler ce qu’elle eût dû cacher,
Même au prix du salut de sa vie éternelle,
Ou couvrir du manteau des pieuses fureurs
Ses transports insensés, ses jalouses terreurs.

Puis, dans les mornes nuits qu’obsédait un seul rêve,
Des macérations austères, des combats,
Des retours accablants et des remords sans trêve,
Des prières, des pleurs, que Dieu n’exauçait pas ;
Désespoirs infinis, luttes intérieures
Sans écho, sans témoin, pendant les longues heures.

Enfin, elle voulut passer seule, à genoux,
Au milieu de l’église, une nuit tout entière.
Son confesseur, vieux prêtre au front austère et doux,
Devait, le lendemain matin, à sa prière,
Venir l’y retrouver, pour apprendre un dessein
Que Dieu même avait fait éclore dans son sein.

La lampe de l’autel, parmi les grandes ombres,
Projetait la lueur de ses rayons tremblants.
Blanche s’agenouilla sous les arcades sombres,
Plus pâle que les morts, dans son voile aux plis blancs ;
Et, pendant cette nuit, sous les noires ogives,
Elle eut, comme Jésus, son jardin des Olives.

« Seigneur, dit-elle, vous qui lisez dans mon cœur,
Dont la miséricorde est pour tous infinie ;
Qui, dans ces murs sacrés, sous votre œil protecteur.
Éleviez autrefois ma jeunesse bénie,
Au nom de votre Fils, pour nous crucifié,
Jetez sur moi, Seigneur, un regard de pitié !

Seigneur, j’avais rêvé pour moi ces saintes flammes,
Reflets de votre ciel, qui doublent le bonheur ;
Cet amour chaste et pur, cet hymen de deux âmes
À tout être promis… Etait-ce trop, Seigneur ?
Ce bonheur, pour moi seule, en un crime se change,
Et le mauvais esprit prend la forme d’un ange.

Eh bien, s’il me faut dire un éternel adieu
A cet espoir permis à toute créature,
Guidez mes pas tremblants, éclairez-moi, mon Dieu !
Quel baume guérira ma profonde blessure ?
Comment fuir cet abîme entr’ouvert sous mes pas ?
Que faire enfin ? Mon Dieu ! vous ne répondez pas ! »

Elle pleurait ; son front se courbait sur les dalles ;
Sous la voûte funèbre aux sonores échos,
Le bruit de ses soupirs montait par intervalles.
Les rayons de la lune, à travers les vitraux,
Caressaient d’un reflet d’argent les boucles blondes
De ses cheveux épars tombant en lourdes ondes.

Puis elle se leva, tremblante, l’œil eu feu,
Et reprit d’une voix plus forte sa prière :
« Vous exaucez mes pleurs, soyez béni, mon Dieu !
Vous faites dans ma nuit tomber votre lumière ;
Vous prenez en pitié mes remords infinis ;
Vous m’appelez à vous : mon Dieu, je vous bénis!

Votre souffle a chassé les rêves de la terre.
L’encens pur de l’amour, à vous seul destiné,
Je le brûlais aux pieds dune idole éphémère :
Vous épurez l’autel un instant profané ;
Et, lorsque vous prenez ma vie en sacrifice,
Vous mettez votre amour dans le fond du calice ! »

L’église s’éclairait sous la vague lueur
Du matin ; à genoux contre un pilier de pierre,
Blanche priait encor, quand son vieux confesseur
Se montra, puis, craignant de troubler sa prière,
S’arrêta sur le seuil. Dès qu’elle l’entendit,
Blanche marcha vers lui d’un pas ferme, et lui dit :

« J’ai passé cette nuit devant l’autel, mon père,
Et dans mon cœur le calme est enfin revenu.
J’oserai confesser devant vous, je l’espère,
Un secret jusqu’ici pour vous-même inconnu.
Si j’avais pu cacher à mon Juge suprême
Ce que j’aurais voulu me cacher à moi-même !

Sans doute cet aveu doit être un premier pas
Vers l’expiation et vers le sacrifice ;
Pourtant, si jusqu’au bout Dieu ne m’accorde pas
La force de subir les coups de sa justice,
Je sens bien que jamais je ne pourrai finir
Cet aveu devant vous, au grand jour, sans mourir.

— Mon enfant, dit le prêtre, à la femme adultère
Jésus ne demanda qu’une larme. Pourquoi
Serait-il aujourd’hui plus dur et plus sévère
Pour vous, pieuse et pure, et fidèle à sa loi,
Élevée au milieu de cette paix profonde,
Sous son aile, à l’abri des orages du monde ?

— Le cortège fatal de leurs tentations
Poursuivait, répond Blanche, au fond de leurs retraites,
Les pères du désert ; les folles passions
Du monde, ses plaisirs éphémères, ses fêtes,
Valent bien, pour les cœurs inquiets et troublés,
Les rêves énervants dont ces murs sont peuplés.

Pardon ! je blasphémais ces pieuses demeures.
Mes sœurs, que Dieu bénit, sont heureuses ; toujours
Pour elles la prière emplit les chastes heures.
Un ange aussi jadis a veillé sur mes jours,
Et, la nuit, je voyais la Vierge immaculée
Qui me montrait ma place à sa cour étoilée.

Mais à ces visions du ciel j’ai dit adieu ;
Un rêve de l’enfer m’embrase et me pénètre :
J’aime comme jamais je n’avais aimé Dieu !
— Confiez-vous en lui, mon enfant, dit le prêtre.
Quoiqu’il ait fait du cloître un port tranquille et sûr,
Il ne condamne pas l’amour dans un cœur pur.

— Non, mon amour n’est pas de ceux que Dieu pardonne :
Sa clémence ne peut à ce point dépasser
Sa justice. O mon Dieu ! ma force m’abandonne !
Son nom ! je n’oserai jamais le confesser… »
Et le prêtre, penché sur elle, et sans haleine,
L’entendit murmurer le nom de Madeleine.

Blanche, en le prononçant, tomba mourante au* pieds
Du vieillard. Lui, devant cette douleur immense,
Redoutait de plonger ses regards foudroyés
Dans ce gouffre insondé de honte et d’innocence.
À ce crime sans nom craignant de pardonner,
Et devant tant de pleurs n’osant pas condamner.

Lorsqu’elle eut épuisé le fiel de son calice,
Blanche sentit la paix dans son cœur revenir,
Et voulut préparer son âme au sacrifice
Qu’elle avait maintenant la force d’accomplir.
Bientôt elle jura de renoncer au monde.
Et le fer fit tomber sa chevelure blonde ;

Quelquefois, à genoux pendant un jour entier,
Elle écoutait la voix qui parle aux solitudes.
Il lui semblait alors qu’à force de prier
Sa croix était moins lourde et ses combats moins rudes,
Et même elle y trouvait une amère douceur.
Mais un jour elle lut un billet de sa sœur :

« Blanche, plains-moi, je meurs écrasée, abattue
« Par le mépris du monde. Oh ! depuis quelques jours,
« Je connais bien l’amour, l’abandon qui nous tue,
« La jalousie ! O Blanche, ignore-la toujours !
« Je reviens au couvent, chercher, non l’espérance,
« Mais le calme et le droit de pleurer en silence.

« Pour une erreur d’un jour, j’ai tant souffert, hélas !
« Que Dieu m’accordera mon pardon, je l’espère… »
Blanche jeta la lettre et ne l’acheva pas :
Elle était arrivée au haut de son calvaire.
La revoir ! mais le cœur en deuil, portant sa croix,
Triste, flétrie, au lieu de l’ange d’autrefois !

Dès lors, dans sa cellule, en silence, immobile,
Morne, les yeux tournés vers les flots de la mer,
Plus pâle qu’autrefois, elle semblait tranquille
Et sentait fuir la vie ; et, comme au vent d’hiver
Se penchent lentement les fleurs étiolées,
Elle attendait la fin des heures désolées.

Comme un libérateur qui lui tendait les bras,
Elle voyait la mort sans regrets, sans alarmes.
Parfois, se relevant, elle disait tout bas
Au vieux prêtre, à genoux près d’elle et tout en larmes :
« O mon père ! surtout qu’elle ignore à jamais
Pourquoi je vais mourir et combien je l’aimais ! »

Un matin, de ses sœurs en prière entourée,
Sur ses lèvres pressant une croix de bois noir,
Blanche mourut sereine et comme délivrée.
Madeleine trop tard arriva pour la voir
Et ne put recueillir sa dernière parole
Et le baiser de paix de l’âme qui s’envole.

Pourtant, en l’embrassant, il lui sembla sentir
D’un suprême soupir sa lèvre caressée,
Léger frissonnement qui la fit tressaillir
Comme un muet baiser d’une bouche glacée,
Et l’âme s’envola dans ce dernier adieu
Qu’elle avait attendu pour remonter à Dieu.

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Louis MÉNARD

Portait de Louis MÉNARD

Louis-Nicolas Ménard, né à Paris le 19 octobre 1822 et mort à Paris le 9 février 1901, est un écrivain et poète français. Condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand, il entra ensuite à l’École normale. Peu après avoir publié en 1843 un ouvrage intitulé « Prométhée délivré » sous le... [Lire la suite]

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