Poème 'Insomnie' de Charles CROS dans 'Le coffret de santal'

Insomnie

Charles CROS
Recueil : "Le coffret de santal"

A Eugène Zerlaut

Voici le matin ridicule
Qui vient décolorer la nuit,
Réveillant par son crépuscule
Le chagrin, l’intrigue et le bruit.

Corrects, le zinc et les ardoises
Des toits coupent le ciel normal,
On dort, dans les maisons bourgeoises.
Je ne dors pas. Quel est mon mal?

Est-ce une vie antérieure
Qui me poursuit de ses parfums?
Ces gens vont grouiller tout à l’heure,
Dispersant mes rêves défunts.

Je me souviens! c’étaient des frères
Que, chef bien-aimé, je menais
A travers les vastes bruyères,
Les aubépines, les genêts.

Oh! quelle bien-aimée exquise
Au doux coeur, aux yeux de velours! …
Une autre terre fut conquise
Où le soleil brillait toujours.

L’or dont on fit des broderies,
Les gemmes, cristaux des couchants,
Les fleurs, énervantes féeries,
Les aromates plein les champs

M’ont enivré. J’ai mis des bagues,
Et des perles dans mes cheveux.
Les bayadères aux yeux vagues
M’ont distrait de mes premiers voeux.

*

Aux monts où le soleil se couche
Emporté par des étrangers,
J’ai pleuré, muet et farouche,
Tous mes ravissements changés,

Les aromes en fades herbes,
Les diamants en froid cristal,
En loups gris les tigres superbes,
En sapin banal le santal.

Puis, mal consolé, sous les branches,
J’épiais dans les froids vallons
Les filles qui passaient si blanches,
Si graves, sous leurs cheveux blonds.

Mais ce n’était pas l’oubliée
Aux lèvres rouges de bétel
A ma vie autrefois liée!…
Que je souffre d’être immortel!

Corrects, le zinc et les ardoises
Des toits coupent le ciel normal,
On s’éveille aux maisons bourgeoises,
Je crois que je meurs de mon mal.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Charles CROS

Portait de Charles CROS

Charles Cros, né à Fabrezan (Aude) le 1er octobre 1842, originaire d’une famille de Lagrasse (Aude) et mort à Paris le 9 août 1888, est un poète et inventeur français. Passionné de littérature et de sciences, il fut un temps, de 1860 à 1863, professeur de chimie à l’Institut parisien des Sourds-Muets, avant de se... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto