Poème 'Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – I. La Lyre morte' de Théodore de BANVILLE dans 'Les cariatides'

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Ceux qui meurent et Ceux qui combattent – I. La Lyre morte

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Les cariatides"

Qui faut-il plaindre, ceux qui meurent
ou ceux qui combattent ? Sans doute, c’est triste
de voir un poète de vingt ans qui s’en va, une
lyre qui se brise, un avenir qui s’évanouit ;
mais n’est-ce pas quelque chose aussi que le repos ?
Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées.

Ce que je veux rimer, c’est un conte en sixains.
Surtout n’y cherchez pas la trace d’une intrigue.
L’air est sans fioriture et le fond sans dessins.
D’abord j’ai de tout temps exécré la fatigue,
Puis je n’ai jamais eu que des goûts fort succincts
Pour l’intérêt nerveux que le vulgaire brigue.

La Chimère est debout : marche, Bellérophon !
Quel est donc mon sujet ? Je l’avais dans la tête.
Ah ! voici. Le héros, Madame, est un poète,
C’est-à-dire ce monstre oublié par Buffon
Dans la liste des ours, dont on fait un bouffon
Pour égayer son hôte à la fin d’une fête.

C’était un pauvre hère. Il s’appelait Henri.
Il n’était pas marquis, ni gendarme, ni comte.
C’était un de ces nains au regard aguerri
Dont l’orgueil est coulé dans un moule de fonte,
Gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte,
Et que vous laissez là pour le chat favori.

Et vous faites fort bien. Mais nous, c’est autre chose :
Une larme du cœur est pour nous un trésor.
Notre âme en pleurs s’éveille au parfum d’une rose
Et tressaille au zéphyr où passe un chant de cor,
Sur l’oreiller de pierre où notre front se pose.
Tout ce que nous touchons a des paillettes d’or.

Excusez donc, par grâce, une douce manie.
Je reprends mon langage. Au fait, il m’en coûtait.
L’huissier a bien le droit d’écrire son protêt
Dans un hideux patois que l’univers renie :
Je puis jeter le masque, et mon héros était
Ce que nous appelons un homme de génie.

Il vivait seul chez lui comme un vieux hobereau,
N’ayant jamais voulu de femme pour maîtresse.
Mais il avait sa Muse et la folle paresse,
Et près de sa fenêtre un bouquet de sureau :
Pour employer son temps, il mettait son ivresse
À noircir du papier devant un vieux bureau.

Une telle existence est pour tous un mystère
Que je veux expliquer, et que je devrais taire.
Quand on est ainsi fait, on vit bien autrement
Que ne vit le prochain sur cette pauvre terre :
La douleur est pour l’âme un fécond aliment,
Et l’âme est un foyer qui s’endort rarement.

Le poète est tordu comme était la Sibylle.
Quand un livre sincère est jusqu’à moitié fait,
On sent qu’on a besoin d’air et qu’on étouffait.
On va se promener en courant par la ville,
Car l’inspiration, brisant le front débile,
Pour celui qui la porte a le poids d’un forfait.

On sent que comme l’aigle on domine la foule,
Qu’on est le vrai lien de la terre et du ciel,
Qu’on retient seul du doigt la croyance qui croule
Et qu’on mourra pourtant comme les deux Abel,
Car on a comme eux deux un sang divin qui coule
Pour teindre le gibet et pour laver l’autel.

Puis, on ne comprend pas qu’une hymne aussi parfaite
Ait mûri jusqu’au bout dans ce cadavre humain.
On se demande alors qui vous a fait prophète
Et qui vous conduisait dans cet ardent chemin,
Vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte,
Jetteraient une obole, en passant, dans la main !

Henri s’entortillait dans cette étrange trame,
Sur le bitume gris, près du Diorama,
Lorsque vint à passer, dans sa gloire, une femme
Dont l’attrait merveilleux le prit et le charma,
Comme s’il eût pu voir Hélène de Pergame.
Il regarda longtemps cette femme, et l’aima.

Elle avait, cher lecteur, une fort belle gorge,
Un cachemire noir souple comme un collier,
Brodé d’argent et d’or dans un goût singulier,
Des doigts fins et longs, tels que l’Amour grec en forge,
Et de plus, le profil superbe et régulier
Comme l’avait jadis mademoiselle George.

Son front païen eût mis Corinthe en désarroi ;
Ses cheveux étaient longs « comme un manteau de roi, »
Son nez beaucoup plus pur qu’on ne se l’imagine ;
Ses pieds savaient conter toute son origine,
Enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d’Égine
Avait la lèvre rouge à donner de l’effroi.

Je ne veux pas conter une bonne fortune.
Ces histoires d’amour font un énorme bruit ;
En somme cependant, quand on en connaît une,
On peut savoir à quoi le reste se réduit.
Je ne dirai donc pas comment la belle brune
Prit Henri pour amant un jour, non, une nuit.

Henri vers le bonheur s’avança les mains pleines,
Il courut à l’amour comme au cirque un martyr.
Venant comme quelqu’un qui ne doit pas partir,
Il y jeta d’un coup ses bonheurs et ses haines,
Comme aux marbres du bain les bacchantes romaines
Leurs essences d’Émèse et leurs parfums de Tyr.

Dans la Vénus de chair qu’il avait asservie
Il trouva sa parure et son rhythme et sa vie,
Et s’en enveloppa comme d’un vêtement.
Toute félicité nous est trop tôt ravie !
Il s’aperçut un soir, oh rien ! tout bonnement
Que son rhythme et sa vie avait un autre amant.

Comme il ne singeait pas l’Othello de banlieue,
Il ne tua personne. Hélas ! à pas comptés
Il sortit sans courroux, fit une bonne lieue,
Rentra, puis, allumant sa cigarette bleue,
La maîtresse qu’on a sans infidélités,
Se dit, je sais encor ce qu’il dit : écoutez !

Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre
Étreindre ma pensée et toutes ses splendeurs
A refusé sa lèvre au fruit qui désaltère
Et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs,
J’achèverai tout seul ma course solitaire,
Et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs.

Passez autour de moi, femmes riches et belles !
Je pourrais d’un seul mot conserver ces appas
Qui jauniront demain sous vos blanches dentelles ;
Mais ce mot infini qui vous rend immortelles
Est mon secret à moi que je ne dirai pas,
Et la droite du Temps effacera vos pas !

Ô lutteurs gangrenés ! mourantes populaces !
Je sais sous quel fardeau se courbent vos audaces,
Et ma parole d’or allégerait vos pas.
Je pourrais ramener le bonheur sur vos places
Et sécher la sueur qui mouille vos repas ;
Mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas !

Je veux voir le vieux monde élaborer le crime
Sous le marteau pesant de la Fatalité,
Seul, muet, dédaigneux de l’éternelle cime,
Avare de ma force et de ma liberté,
Ne me souciant plus que le vol de la Rime
Emporte mes héros dans l’immortalité !

Mais comment achever le tableau que j’ébauche,
Et que se passa-t-il entre sa muse et lui ?
C’est de la nuit profonde, où nul rayon n’a lui.
Un serpent le rongeait sous la mamelle gauche.
Ont-ils fait de l’amour ou bien de la débauche ?
Je ne le savais pas, je le sais aujourd’hui.

Un jour la pâle Mort vint frapper à sa porte ;
Il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet,
Et la complimenta si bien, qu’il fit en sorte
Avec son agrément, de finir un sonnet.
Puis il offrit sa main pour lui servir d’escorte ;
Ce fut au mieux. Voilà tout ce qu’on en connaît.

Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire est vide,
Fut le dernier chanteur à qui l’Aganippide
Montrait sa chair de neige et sa fauve toison,
Et nous sommes restés pour fermer la maison.
Aussi, quand vous raillez notre horde stupide,
Vous autres gens d’esprit, vous avez bien raison !

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Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

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