Poème 'La terre est bleue' de Paul ÉLUARD dans 'L'Amour la poésie'

La terre est bleue

Paul ÉLUARD
Recueil : "L'Amour la poésie"

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

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Commentaires

  1. La lune est bleue comme une cerise
    Jamais une étoile les cieux ne trompent point
    Ils rayonnent dans l'infrarouge
    Le printemps viendra ultravert
    Et trois sortes de fous
    Aux cases tricolores
    Le polyèdre à trois cents faces
    Et les chaussettes transcendantes
    La lune a perdu son cartable.

    Les fourmis explosent à minuit
    Le surplis est un cerf-volant
    L'autel une barrique
    Cent mille plumes aux arbres
    Tu lis quand tout le monde nage
    Tout le clair de lune en hiver
    Sur un trottoir abandonné.

  2. Une extraterrestre
    vert orange va cherchant
    son exoplanète

  3. Sur une autre lune,
    Un vieux maître empelgrané
    Lit une missive.

  4. Texte admirable, d’une densité et d’une richesse exceptionnelles. Tant une célébration de l’amour universel qu’une fête de la langue, étant entendu que l’amour, la langue et la culture elle-même sont revisités par le surréalisme (tel que le concevait Paul Eluard), dans le fond comme dans la forme. Je dédie le commentaire qui suit, très personnel, aux irréductibles sceptiques de la poésie surréaliste, encore trop nombreux…

    L’énoncé « La Terre est bleue comme une orange » ne veut pas rien dire. Le sujet d’énonciation est formel : cet énoncé ne résulte pas d’une erreur qui aurait substitué l’adjectif « bleu » à l’adjectif « rond » ou « sphérique » (« Jamais une erreur les mots ne mentent pas »). Ce que doit comprendre la destinataire du discours (cf. « vous » qui devient « Tu ») ne s’avère pas moins vrai que les propos d’un Galilée sur la rondeur de la terre : La terre, submergée d’eau à 70%, est bien une planète « bleue », et l’orange est également « bleue » en ce qu’elle reste un fruit méditerranéen. C’est qu’il ne faut pas s’arrêter à l’opposition apparente des couleurs « bleue » et « orange », ni à celle de la terre ferme et de l’eau ; la terre et l’orange sont « bleues » comme la mer pour ceux qui prennent le parti non pas de la raison traditionnelle, mais de la vie elle-même, non pas de la poésie lyrique traditionnelle, mais de la révolution poétique surréaliste (« [les mots] ne vous donnent plus à chanter Autour des baisers de s’entendre »). Plus précisément, la poésie traditionnelle n’a jamais « chant[é] » le monde, mais qu’une représentation rationnelle du monde (terre = sphère = orange). Le surréalisme poétique pour sa part n’est pas la raison traditionnelle qui chante l’amour, mais l’Amour lui-même, qui, naturellement harmonieux, doit se faire entendre (« Autour des baisers de s’entendre ») ; reconnaissant notamment une dynamique irrationnelle de l’amour (cf. « Les fous et les amours »), il surmonte les oppositions connotatives (terre / mer, bleu / orange) pour réunir les termes dans une langue fructueuse, régénérante et totalisante ((terre / mer = bleu / orange) + (terre = sphère = orange), soit terre=/= bleu=/=orange ) ; il part de la vie telle qu’elle est pour construire une vérité nouvelle et absolue où s’épousent, fleurissent, dans un même énoncé, des termes apparemment antinomiques et incompatibles (« La terre est bleue comme une orange »). Comme les physiques copernicienne et galiléenne, révolutionnaires en leur temps par rapport aux physiques héritées de l’antiquité ou inspirées par la Bible, la révolution surréaliste est d’une vérité poétique supérieure à la poésie traditionnelle, en ce sens que, déterminée à appréhender la vie telle qu’elle est, elle restitue toute la vitalité de l’amour, sa nature à la fois irrationnelle et rationnelle ; elle est l’amour lui-même, et en cela une poésie épurée, comme invite à l’entendre le titre « L’Amour la poésie » donné au recueil où s’inscrit le texte.

    On peut dire que le surréalisme s’ajoute au réalisme de la poésie traditionnelle, au sens qu’il l’enrichit, le complète, le parachève. Si l’« orange » est évidemment un fruit rond à l’image de la « terre », il est aussi, poétiquement, réellement, plus que cela : un fruit de la terre et du soleil (+ réalité), de l’amour desquels il restitue l’image (+ poésie). L’ «orange » est autant un fruit méditerranéen que le fruit d’une terre ensoleillée. Dans le texte, il semble en effet que la rondeur se rapporte à l’amour, plus exactement à l’amour originel du « soleil », lequel s’engage, tant pour une journée que pour l’éternité, dans un cycle érotique et galant. L’énoncé surréaliste « La terre est bleue comme une orange » doit se comprendre comme une conséquence de l’énoncé « Tout le soleil sur la terre », d’inspiration païenne, énoncé qui répond lui-même à d’autres énoncés, comme il sera vu plus loin. Une tradition païenne interprète bien le coucher du soleil comme un acte d’amour du dieu Soleil à la déesse Terre ; on en trouve de vives réminiscences dans de nombreux écrits, comme le texte « Soleil et chair » du jeune Arthur Rimbaud. Le « soleil » du poème ressemble à un dieu païen des mythologies antiques (grecque, romaine, égyptienne…), à une force de la nature personnifiée, solaire, cyclique et rayonnant comme le dieu Apollon, chef de clan, entreprenant et fécond comme le dieu Zeus, lequel aimait jusqu’à l’inceste, jusqu’à séduire les mortelles de son propre sang, en adoptant à cette fin des formes multiples, tant humaines qu’animales ou objectales, créateur de l’univers et source de vie comme le dieu Rê également (confondu un temps avec Amon d’où Amon-Rê), lequel, père de toutes les créatures vivantes, était représenté notamment par un homme ithyphallique ; et l’astre se consacre précisément à l’amour, dans un cycle ininterrompu de séduction et de sexualité, de son lever matinal à son coucher nocturne (« L’aube se passe autour du cou », « Tout le soleil sur la terre ») ; l’énonciataire elle-même témoigne un charme propre à s’attacher l’amour supérieur du soleil (« Tu as toutes les joies solaires Tout le soleil sur la terre Sur les chemins de ta beauté »). Notons que, rond comme le soleil et beau comme les feux de l’amour, l’amour solaire exprime dans le poème, à la différence des dieux païens, une volonté d’« alliance » au sens fort ; matérialisable sous la forme d’un premier « collier » de fiançailles (« L’aube se passe autour du cou Un collier de fenêtres »), puis sous la forme de l’anneau nuptial qu’une épouse reçoit avec le baiser protocolaire (« Elle sa bouche d’alliance »), il est un engagement sentimental par lequel la femme s’embellit, rayonne. L’énoncé « La terre est bleue comme une orange » va jusqu’à traduire un accomplissement féminin de la terre, qui, fécondée par le soleil une nuit (« Tout le soleil sur la terre »), a donné jour / naissance à l’orange, fruit de ses entrailles ; le « bleu » renvoie finalement moins à l’idée de la mer qu’à l’idée de l’eau elle-même, en tant que source de vie (idée de l’eau fertile chère aux Égyptiens).

    Le poème se présente bien comme une réflexion ontologique. Il questionne les éléments premiers de la métaphysique classique : la « terre », l’eau (« bleue »), le feu (« soleil »). S’inspirant des mythologies de l’antiquité, puisant surtout dans le patrimoine culturel de l’inconscient collectif, il va jusqu’à proposer une nouvelle genèse, une cosmogonie moderne et surréaliste. Pour le sujet d’énonciation s’adressant à l’énonciataire, en effet, au commencement était l’Amour ; plus précisément l’amour éternel que le « soleil » porte à la « terre ». Cet amour est éternel, car, d’une part, il s’exprime chaque soir, continuellement, dans le coucher du soleil (« Tout le soleil sur la terre »), et, d’autre part, il a donné la vie, qui se reproduit infiniment à travers toutes les formes vivantes terrestres, descendance du couple premier : l’« orange », certes, mais aussi l’énonciataire (« Tu »), « les guêpes », les fleurs (cf. « fleurissent »), « les feuilles », le sujet d’énonciation lui-même, et, enfin, une tierce personne (« Elle »). Les « amours » multiples de la nature participent de l’Amour, un, cyclique, universel ; le printemps, saison des « amours », est une célébration de la vie par la nature entière, en tant qu’il commémore et perpétue l’union originelle de l’astre de feu et de la planète bleue : Notamment « les guêpes fleurissent vert », se reproduisant en s’unissant si parfaitement aux plantes vertes que leurs « ailes » transparentes en « couvrent les feuilles ». L’énonciataire, une fille de la « terre », vit une éclosion de sa « beauté » qui appelle, embrase, la sexualité et l’amour du sujet d’énonciation, un fils du « soleil », de sorte qu’il lui déclare sa flamme (« Tu as toutes les joies solaires Tout le soleil sur la terre Sur les chemins de ta beauté »). « Elle », citée en exemple par le sujet d’énonciation dans le but de conquérir l’énonciataire, n’exprime que de la solidarité pour son époux (« Elle sa bouche d’alliance »), dont elle tire un sentiment d’accomplissement tel (« Tous les secrets tous les sourires »), qu’elle n’en paraît que plus indulgente pour sa virginité ravie et perdue (« Et quels vêtements d’indulgence À la croire toute nue ») ; en cela, elle s’oppose foncièrement à Ève, dont la Genèse biblique dit qu’elle s’est sentie honteuse et dévêtue / nue, après avoir été séduite par le serpent, puis avoir acquis les secrets de l’arbre de la connaissance en goûtant au fruit défendu.

    Le poème constitue ainsi un discours galant du sujet d’énonciation à l’intention de l’énonciataire. Plus précisément une demande en mariage brûlante (cf. « alliance »), dans une époque où le dépucelage féminin était accompli durant la nuit de noces (cf. « Tout le soleil sur la terre »). Si, pronominalement, le sujet d’énonciation interpelle bien l’énonciataire (« vous », « Tu ») et se réfère même à une troisième personne (« Elle »), il ne se désigne pas personnellement toutefois, préférant se fondre dans une représentation virile de l’amour solaire (ex : « Tu as toutes les joies solaires »). Il n’en reste pas moins fou amoureux de l’énonciataire (cf. « les fous et les amours »), comme il sied aux hommes dans la phase printanière du cycle de la vie (ex : « les guêpes fleurissent vert ») qu’on appelle jeunesse ; il souhaite que son interlocutrice encore vierge devienne comme une tierce personne citée en exemple, « Elle », c’est-à-dire une épouse (cf. « Elle sa bouche d’alliance »), à qui il offrirait une nuit de noces aussi ardente qu’un coucher de soleil (cf. « Tu as […] Tout le soleil sur la terre »), et des entrailles de qui naîtrait, un jour, le fruit de leur amour (cf. « La terre est bleue comme une orange ») ; son enthousiasme, son ardeur, le fait passer d’un « vous » respectueux (« Ils ne vous donnent plus à chanter ») à un « tu » intime (« Tu as toutes les joies solaires »). Désireux de convaincre l’énonciataire des vertus de l’Amour, il célèbre dans son discours non pas l’amour traditionnel mais l’amour surréaliste, soit l’amour en acte, source de Vie et de Vérité, sa démarche galante elle-même initiant la finalité matérielle et terrestre de l’Amour (« La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas Ils ne vous donnent plus à chanter Autour des baisers de s’entendre »). L’amour au sens surréaliste du terme surmonte les contradictions de l’amour païen et de l’amour chrétien ; il est irrationnel et multiple (« Les fous et les amours »), se rapprochant en cela de la conception païenne, elle-même fondée sur les plaisirs de la nature ; il est paradoxalement rationnel et un à l’image de la constance du coucher du soleil, où l’astre de feu rejoint la planète bleue, dans une unité renouvelée du couple et de la famille (« Tout le soleil sur la terre », « La terre est bleue comme une orange ») ; et si, comme le christianisme, il scelle l’ « alliance » complémentaire du masculin et du féminin dans le cadre du mariage, en donnant à celui-ci la procréation pour finalité (cf. « orange », « fleurissent »), il se distingue du rationalisme chrétien en ce qu’il ne juge pas la sexualité comme un mal nécessaire, un péché originel, mais comme un bien pour lui-même naturellement émancipateur (« Elle sa bouche d’alliance Tous les secrets tous les sourires Et quels vêtements d’indulgence À la croire toute nue ») ; il propose en fait une morale nouvelle, supérieure à l’irrationalisme païen et à la raison chrétienne traditionnelle, en ce qu’il les réunit, les adapte pour l’un à l’ordre rationnel du monde, pour l’autre aux plaisirs souverains de la vie, le corps et l’esprit, le sexe et le cœur, la terre et le ciel, n’étant plus inconciliables. L’amour surréaliste comble la totalité de la femme dans chacune de ses parties ; avec lui, par exemple, la grâce du « cou » féminin s’offre au monde, s’ouvre à la vie (« L’aube se passe autour du cou Un collier de fenêtres ») ; la « bouche » féminine, sensuelle et charmante, exprime sa plénitude dans le bonheur conjugal (« Elle sa bouche d’alliance Tous les secrets tous les sourires »). Le sujet d’énonciation entend faire à l’énonciataire une demande enfammée qui s’inscrit dans la dynamique et le cycle de la vie ; en acquiesçant, la jeune énonciataire n’en sera que plus belle, et s’assurera d’un cheminement terrestre à la fois radieux et accompli (« Tu as toutes les joies solaires Tout le soleil sur la terre Sur les chemins de ta beauté »).

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Paul ÉLUARD

Portait de Paul ÉLUARD

Paul Éluard, de son vrai nom Eugène Émile Paul Grindel (14 décembre 1895 à Saint-Denis – 18 novembre 1952 à Charenton-le-Pont ), est un poète français. C’est à l’âge de vingt et un ans qu’il choisit le nom de Paul Éluard, hérité de sa grand-mère, Félicie. Il adhère au dadaïsme et est l’un des... [Lire la suite]

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