Poème 'Le Sanglier' de Théodore de BANVILLE dans 'Les exilés'

Le Sanglier

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Les exilés"

C’était auprès d’un lac sinistre, à l’eau dormante,
Enfermé dans un pli du grand mont Érymanthe,
Et l’antre paraissait gémir, et, tout béant,
S’ouvrait, comme une gueule affreuse du néant.
Des vapeurs en sortaient, ainsi que d’un Averne.
Immobile, et penché pour voir dans la caverne,
Hercule regarda le sanglier hideux.
Les loups fuyaient de peur quand il s’approchait d’eux,
Tant le monstre effaré, s’il grognait dans sa joie,
Semblait effrayant, même à des bêtes de proie.
Il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit,
Terrible, emplissant l’air d’épouvante et de bruit
Et cassant les lauriers au pied des monts sublimes,
Il allait dans le bois déchirer ses victimes ;
Puis il rentrait dans l’antre, auprès des flots dormants.
Couché sur la chair morte et sur les ossements,
Il mangeait, la narine ouverte et dilatée,
Et s’étendait parmi la boue ensanglantée.
Noir, sa tanière au front obscur lui ressemblait.
Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait,
Enfoui dans l’horreur de cette prison sombre,
Qu’il mangeait de la nuit et qu’il mâchait de l’ombre.
Hercule, que sa vue importune lassait,
Se dit : Je vais serrer son cou dans un lacet ;
Ma main étouffera ses grognements obscènes,
Et je l’amènerai tout vivant dans Mycènes.
Et le héros disait aussi : Qui sait pourtant,
S’il voyait dans les cieux le soleil éclatant,
Ce que redeviendrait cet animal farouche ?
Peut-être que les dents cruelles de sa bouche
Baiseraient l’herbe verte et frémiraient d’amour,
S’il regardait l’azur éblouissant du jour !
Alors, entrant ses doigts d’acier parmi les soies
Du sanglier courbé sur des restes de proies,
Il le traîna tout près du lac dormant. En vain,
Blessé par le soleil qui dorait le ravin,
Le monstre déchirait le roc de ses défenses.
Il fuyait. Souriant de ces faibles offenses,
Hercule, soulevant ses flancs hideux et lourds,
Le ramenait au jour lumineux. Mais toujours,
Attiré dans sa nuit par un amour étrange,
Le sanglier têtu retournait vers la fange,
Et toujours, l’effrayant d’un sourire vermeil,
Le héros le traînait de force au grand soleil.

Décembre 1862.

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Commentaires

  1. Arbre à sangliers
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    C'est un arbre qui pousse auprès d'une eau dormante,
    Dans un lieu que les vents nullement ne tourmentent ;
    On distingue de loin son profil de géant,
    Monument végétal qu'entoure le néant.

    L'arbre est porteur de fruits dans lesquels, effroyables,
    Logent des sangliers (la chose est peu croyable).
    D'intrépides chasseurs, qui voudraient les cueillir,
    Par d'invisibles trolls se font mal accueillir.

    Le seul moyen, dit-on, d'avoir ces fruits étranges
    Est de les faire prendre, un jour, par un archange ;
    Les archanges, pourtant, que j'ai pu fréquenter
    M'ont objecté qu'ils ont d'autres chats à fouetter.

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