Poème 'Les Noms' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER dans 'Le Parricide'

Les Noms

Jules LEFÈVRE-DEUMIER
Recueil : "Le Parricide"

Parabole

Nulla autem effigies…..
…..Mentes habitare et pectora gaudet.
STAT. THEB., L. XII.

Ébloui de l’éclat de sa propre couronne,
Quand le fils de Philippe était à Babylone,
Il voulut, non content de vaincre les mortels,
A son pouvoir terrestre asservir les autels.
De chacun des pays dont il était le maître,
A sa profane cour il fit venir un prêtre.
Quand ils furent venus, il les rassembla tous ;
Et montant sur son trône, il leur dit : Levez-vous.
Les prêtres, inclinés comme en un sanctuaire,
Se lèvent ; et le roi, prenant un front sévère,
Leur dit : « Adorez-vous, reconnaissez-vous bien
« Un ÊTRE tout-puissant sans qui l’homme n’est rien ;
« Qui créa l’univers en lui disant de naître,
« Et qu’on n’a pas besoin de voir pour le connaître ? »
Tous les prêtres alors en passant devant lui,
Inclinèrent la tête et répondirent : Oui..
Alors il demanda quel nom dans leur langage
Désignait tour à tour cet ÊTRE à leur hommage.
Des oracles du Gange un pieux confident
Lui répondit : « BRAMA, qui veut dire le Grand. »
— « Nous appelons ORMUS cet esprit de lumière,
« Qui donne en réchauffant une âme à la matière, »
Dit un Guèbre ; — et L’Hébreu : « Son nom est Jehova,
« Par qui le froid limon en l’homme se leva,
« Qui fut, et qui jamais ne pourra cesser d’être. »
C’est ainsi qu’à son tour répondait chaque prêtre,
Et que tous les pays avaient chacun leur nom
Pour adresser leurs vœux à l’Être immense et bon.
Le roi se prit alors d’une grande colère :
« Il n’est plus désormais qu’un maître de la terre,
« Et la terre aujourd’hui qui n’obéit qu’à moi,
« Ne doit avoir qu’un Dieu, comme elle n’a qu’un roi ;
« Ce Dieu, c’est JUPITER ; et je veux qu’on l’encense : »
Et la cour trouvait sage un abus de puissance.
Mais les prêtres muets étaient tous affligés ;
Et les prêtres alors autour de lui rangés,
S’écrièrent : « Seigneur, tu règnes sur la terre,
« Tu peux changer ses lois par le droit de la guerre ;
« Mais le Dieu paternel par un peuple adoré,
« Et que des jours sans nombre ont rendu plus sacré,
« On ne pourra jamais l’oublier pour un autre, »
« — Il le faudra, pourtant ; car mon Dieu c’est le vôtre, »
Reprit avec courroux ce monarque fougueux.
Un philosophe alors de qui les blancs cheveux
Attestaient une vie en sagesse féconde,
Un Brame, qui suivait cette cour vagabonde,
Lui demanda le droit de parler à son tour ;
Puis : « Prêtres ? leur dit-il, l’astre vivant du jour,
« Cet éternel foyer du feu qui nous éclaire,
« Répand-il sous vos cieux sa chaleur tutélaire ? »
Tous les prêtres alors rangés autour de lui,
Inclinèrent la tête et répondirent : Oui.
L’un après l’autre ensuite ils dirent au Bramine,
Comment ils appelaient la lumière divine,
Et chacun se trouva dire un mot différent.
Le vieux Bramine alors, au roi s’en référant :
« Ne faut-il pas aussi que maintenant la terre,
« Donne le même nom à l’astre qui l’éclaire,
« Et que partout enfin ce nom soit HELIOS ? »
Alors le roi rougit et prononça ces mots :
« — Conservons désormais la coutume où’ nous sommes,
« Le GRAND-ÊTRE est partout où se trouvent des hommes. »

Passy, le 30 août 1822.

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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