Poème 'Tristesse' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Tristesse

Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Quand les vents froids du nord, sifflant dans la vallée,
Courbaient des saules noirs la tête échevelée ;
Quand la neige, en nos champs dépeuplés de gazon,
Laissait tomber des airs sa frileuse toison,
J’accusais tristement l’hiver de ma paresse,
Mais que l’herbe, disais-je, en nos prés reparaisse,
Que le ruisseau glacé recommence à courir,
L’abeille à voltiger, l’églantine à s’ouvrir,
Que l’oiseau, retrouvant ses palais de feuillages,
Comme un bouquet qui vole, anime les ombrages,
Et l’éclair endormi renaîtra dans mes yeux ;
Mon front sera serein, mon cœur sera joyeux,
Et de mes vers captifs la source qui sommeille,
Va comme le ruisseau, l’églantine et l’abeille,
Bondir et murmurer, voltiger et fleurir.
Qui pourrait s’égayer, quand tout semble périr,
Quand, veuve du soleil, dont l’éclat la fait vivre,
La nature se meurt sous son manteau de givre !
Attendez que la terre ait cessé de pleurer,
Je chanterai peut-être au lieu de soupirer.
Tout est sombre à présent: voila pourquoi ma lyre,
Pourquoi mon âme est triste, et ne sait pas sourire.
Le printemps maintenant rajeunit nos buissons,
Le torrent ne dort plus sous le joug des glaçons,
Avec le renouveau voici les hirondelles,
Qui baignent dans nos lacs la pointe de leurs ailes,
Et le gai loriot, rossignol du matin,
Qui fait luire au soleil ses plumes de satin.
Voici de fleurs en fleurs l’abeille qui butine,
Chaque rayon du jour éveille une églantine.
Mon esprit cependant a gardé sa langueur,
Et l’hiver engourdi ne me sort pas du cœur,
J’ai changé de tristesse et non pas d’habitude ;
C’est que la prévoyance est une morne étude,
Qui jette un voile noir sur toutes les saisons ;
L’âme sans avenir n’a pas deux horizons.
L’ennui fane, en naissant, nos plus pures délices,
Et de nos plus beaux champs dévore les prémices.
Voila pourquoi je pleure, et pourquoi mon amour
Au milieu du printemps n’en sent pas le retour.
Comme j’étais joyeux au sortir de l’enfance !
Mon incrédulité défiait la souffrance.
Les prés étaient plus verts, et les arbres plus beaux,
Et les airs, ce me semble, avaient bien plus d’oiseaux.
La nature, à cet âge, étincelle de charme.
Chaque idée, en passant, nous emporte une larme ;
On essaie, on choisit vingt sentiers a la fois,
Et le plaisir dans tous éparpille sa voix.
On croit sur son ‘génie assurer sa mémoire,
On assigne une forme aux rêves de la gloire,
Les serres de l’amour étreignent sans douleur,
Même en pleurant, l’espoir a les traits du bonheur.
Plus tard sans la choisir, on a reçu sa route :
Le peu que vaut la gloire, et le prix qu’elle coûte,
On le sait : le dégoût a mis sur nous la main :
La moitié de nos nœuds s’est rompue en chemin,
Ceux qu’on voudrait former deviennent impossibles,
Et ce cœur sillonné de rides invisibles,
Vieux, sans être un vieillard, l’esprit chauve et muet,
On s’avance, isolé, vers ce terme inquiet,
Qui nous promet de loin un repos dont on doute.
Quand on souffre, la mort ne vient que goutte à goutte.
Voilà pourquoi mon âme est si triste, et pourquoi
Le printemps, sans me voir, passe à côté de moi.

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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