Poème 'Parisina' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER dans 'Le Parricide'

Parisina

Jules LEFÈVRE-DEUMIER
Recueil : "Le Parricide"

Vous l’avez arrachée de mon sein, et je n’ai
pu cacher le sang de ma blessure.
OTWAY, Don Carlos.

I

C’est l’heure où sur la branche on entend Philomèle
Ravir l’air de ses chants que la plainte entremêle ;
Où l’amant, introduit dans un furtif séjour,
Fait d’éternels sermens qui ne durent qu’un jour ;
Où par ceux du zéphyr la Naïade attendrie
Fait, en se débattant, naître la rêverie.
La fleur pompe du soir la molle humidité,
Le ciel, d’étoiles d’or, sème l’obscurité,
Et cet or, réfléchi dans une onde courante,
Reproduit le Pactole et sa richesse errante.
Des nuages foncés qui bordaient l’horizon,
La lune, en se levant, a franchi la prison ;
L’azur bruni des cieux descend sur la verdure ;
Une nuit transparente a voilé la nature ;
C’est l’heure où le poëte y commence à régner ;
Dans une ombre limpide il semble se baigner ;
Sous le vague endormi chaque objet se réveille,
Et s’éclaire des feux de sa brûlante veille ;
Et des astres lointains la bénigne clarté
Semble éclairer sa route à la postérité.

II

Parisina, ta couche est-elle donc malade ?
Vas-tu, mélancolique, écouter la cascade,
Ou regarder comment la nuit blanchit les cieux
Du lait qui de son char a mouillé les essieux ?
Vas-tu de Philomèle épier l’harmonie,
Ou de la fleur qui dort l’essence rajeunie ?
Non, des parfums plus doux et de plus purs concerts
Sont par elle attendus sous les berceaux déserts.
Un bruit qui glisse alors le long de leur feuillage
Jette, avec la pâleur, l’effroi sur son visage,
Et son cœur agité double ses battemens :
Mais une voix connue éteint ces mouvemens ;
Sa pâleur se dissipe, et sa crainte s’achève,
Et son cœur rassuré doucement se soulève.
Un buisson séparait leurs pas irrésolus ;
Mais déjà le buisson ne les sépare plus.

III

Le temps, de qui la marche est malgré nous la nôtre,
Qui fauche d’une main ce qu’il sème de l’autre,
Que leur fait-il le temps ! Le spectacle des cieux
Du charme de se voir ne distrait point leurs yeux ;
En vain leur avenir est voilé d’ignorance,
Tant de félicités leur défend l’espérance.
Comme si dans le monde ils n’étaient plus que deux,
Ils ne respirent plus qu’ensemble et que pour eux ;
Leurs soupirs confondus accablent leur faiblesse.
Suspendez du bonheur le poids qui les oppresse,
Grand Dieu ! l’homme est trop faible à tant de volupté,
Et ne peut sans mourir caresser la beauté.
Ainsi quand une fleur, pour rafraîchir ses charmes,
De l’aurore prochaine implore quelques larmes,
Elle meurt, si long-temps à ses jeunes couleurs
Le matin trop humide a prodigué ses pleurs.
Mais du rêve attrayant, où l’amour nous engage,
L’exil de la vertu trop souvent est le gage,
Et le crime dès lors, à sa place accouru,
Au chevet du plaisir comme un spectre a paru.
Parisina, ton rêve est-il bien légitime ?
N’est-il point rembruni par une ombre de crime ?
N’est-il point de péril qui puisse le troubler ?
Est-ce en de tels momens qu’on s’occupe à trembler !
De ses bienfaits cruels quand l’Amour nous enivre,
Le remords perd toujours les combats qu’il nous livre ;
Jamais à la frayeur on ne s’est arrêté :
On semble croire, hélas ! vers l’amour emporté,
Qu’en ne le craignant pas le péril nous évite ;
Puis l’heure où l’on jouit, elle passe si vite !
On dort, on se réveille, et nos songes si doux,
Hélas ! on ne sait pas s’ils reviendront pour nous.

IV

Bientôt, se dégageant d’une noirceur humide,
Paraîtra du matin la courrière timide,
Et le jour ne doit pas, à des yeux étrangers,
Révéler des plaisirs qu’assiègent les dangers ;
Il faut, comme la nuit, se résoudre à la fuite.
On croit qu’on va mourir, hélas ! quand on se quitte,
Et la lune, en partant, n’éclaire que des pleurs.
Leurs soupirs sont fréquens et mêlés de douleurs.
Tandis que du matin l’indécise lumière
Vient de la jeune femme effleurer la paupière,
Elle croit que des cieux, la trahissant de loin,
Chaque étoile pour elle est un muet témoin,
Et que, pour l’accuser de sa coupable flamme,
Elle en sent les rayons se glisser dans son âme.
Leur bouche, qu’un baiser fermait au repentir,
Prolongeait le bonheur qui défend de partir.
Eh ! quel adieu jamais n’est trempé d’amertume !
Quand on prend de s’aimer la facile coutume,
On se dit que l’amour ne peut jamais finir,
Et l’on ne pense plus qu’un moment doit venir
Qui nous dira : Partez, cette heure est la dernière.
Mais déjà l’orient se revêt de lumière,
Chacun s’éloigne triste, et traînant sur ses pas
Ce frisson dont le poids s’attache aux attentats.

V

Hugo s’est retiré dans son lit qu’il tourmente
Du besoin d’y trouver son adultère amante ;
Tandis qu’elle, tremblante et lasse de plaisirs,
Près de l’époux trompé s’endort dans les désirs.
Mais un sommeil fiévreux la repaît de mensonges ;
Son visage rougit du trouble de ses songes ;
Son repos inquiet ne parle que d’amour,
L’amour, que la pudeur n’ose invoquer le jour.
Son cœur plein se débat sous le feu qui l’agite,
Elle serre en ses bras son époux qui palpite,
Et son époux s’étonne à cet embrassement.
Heureux dans sa pensée, il bénit ardemment
Cette naïve amour qu’un songe lui révèle,
Et pleure en regardant celle qu’il croit fidèle.

VI

Il baise le sommeil sur ses yeux endormis,
Puis il rouvre l’oreille à des discours amis ;
Il écoute, joyeux…et soudain son front change,
Comme s’il entendait le clairon de l’Archange.
J’aimerais mieux le voir à ce jour redouté ;
Il sera moins ému, quand le bronze irrité
Affranchissant ses os d’un repos séculaire,
Leur fera du Très-Haut aborder la colère.
Un arrêt sans appel a proscrit son bonheur ;
Un sommeil corrompu redit son déshonneur,
Et le nom qu’il prononce est à lui seul un crime.
Tout l’orgueil de son rang contre ce nom s’abîme ;
C’est un écueil mortel où se heurte son cœur.
Des plaines de la mer quand l’ouragan vainqueur,
Au sein d’un naufragé pousse avec violence
Le reste du vaisseau, vers lequel il s’élance,
Le malheureux soudain s’enfonce et s’engloutit ;
Telle, au choc imprévu du nom qui retentit,
Se brise de Raymond la dernière espérance.
A-t-on jamais connu cet excès de souffrance !
Ce nom qui le terrasse est celui de son fils ;
Tous les genres de mort s’offrent à ses esprits.
C’était son fils ! Hugo, l’enfant de sa jeunesse,
De celle que choisit sa première tendresse,
Son premier fils, Hugo, l’enfant de ses amours,
Quand Blanche trop crédule au feu de ses discours
L’espéra pour époux, et crut, faible vassale,
Qu’elle pouvait orner une couche royale.

VII

D’un geste irréfléchi Raymond tire au hasard,
Et laisse, en même temps, retomber son poignard.
On mérite la mort quand on est infidèle ;
Mais comment immoler une femme si belle,
Qui sourit d’un air tendre en dormant près de nous ?
Il ne l’interrompt pas ; il retient son courroux ;
Mais son regard de plomb, d’où s’échappe son âme,
Semble de tout son poids s’attacher sur sa femme.
Si du sommeil alors fût tombé le bandeau,
Et qu’à l’éclat tremblant du nocturne flambeau
Elle eût vu de Raymond le teint blême et farouche :
Le trépas tout à coup fût entré dans sa couche.
Oh, dors, Parisina ! tremble de voir Raymond ;
La colère en sueur ruisselle sur son front.
Parisina, tu dors ! ta jeunesse sommeille,
Et tes jours sont comptés par ton époux qui veille.

VIII

Raymond, impatient de ses chagrins nouveaux,
Interroge avec art la peur de ses vassaux,
Et sa honte respire en leur bouche muette ;
Il croit ne pas savoir ce que tout lui répète,
Dans le présent un crime, au delà son malheur.
Du front des courtisans il traduit la pâleur,
Et les dames d’atour, de longue connivence,
Qui pensent que déjà leur châtiment s’avance,
Après avoir d’Hugo protégé les amours,
Osant à leur terreur imputer leur secours,
Font rejaillir leur faute au front de leur maîtresse.
Personne n’osera défendre la princesse ;
Le malheur est près d’elle : et Raymond torturé
S’indigne que sa honte ait déjà tant duré.

IX

Tout retard désormais ulcère sa disgrâce.
Dans le palais témoin des honneurs de sa race,
Le prince de Ferrare entouré de soldats
Convoque sans délai l’élite des états ;
Le tribunal se forme, il s’assied, et livide,
Fait amener le couple à sa justice avide.
Ils sont jeunes tous deux, tristes, mais la douleur
N’a point de leur beauté décoloré la fleur.
Oh ! que je plains les yeux qui n’auront point de larmes,
Voyant un chevalier dépouillé de ses armes,
Comme ce jeune Hugo s’avancer enchaîné
Devant le trône ému d’un père consterné !
Hugo, d’aucun effroi n’a la bouche avilie,
Et sa voix dans son cœur demeure ensevelie.

X

Aussi pâle qu’Hugo, le front silencieux,
Sa complice attendait. Qu’ils sont chargés les yeux,
Qui, promenant partout leur séduisant langage,
Ouvraient à la douceur l’âme la plus sauvage.
Ils ne sont plus ces jours d’hommage et de respect,
Où sa cour sur le sien composait son aspect ;
Sa cour, dont les beautés que la sienne condamne,
Copiaient son regard, sa pose et son organe.
Elle était reine alors, et les nobles barons,
Orgueilleux de porter ses couleurs sur leurs fronts,
A sa première larme auraient pris sa défense,
Et tous de son injure eussent fait leur offense ;
Maintenant elle pleure, et tous inattentifs,
Laissent dans le fourreau dormir leurs fers captifs.
Des yeux baissés, des fronts, où le dédain respire,
Des lèvres s’appliquant à contraindre un sourire,
Un maintien glacial, pas un regard d’amour,
Le silence, l’effroi, le deuil, voilà sa cour.
Et lui, seul chevalier qu’avait choisi son âme,
Qui n’aimait d’autre nom que celui de sa dame,
Qui souvent devant elle, au retour des combats,
Inclina son épée, en lui parlant tout bas,
Et qui dans les tournois, dans les jeux héroïques,
Brisait en son honneur des lances pacifiques,
Qui, rien que pour lui plaire, eût cherché le danger,
A perdu son armure, et ne peut la venger.
L’amant qui séduisit l’épouse paternelle,
Elle sait, sans le voir, qu’il est à côté d’elle.
Elle qui le connaît dans toute sa fierté,
Voudrait porter les fers dont il est insulté,
Et de son cœur aimant la tristesse attentive,
Plaint pour lui seul le mal, qui tous deux les captive.
Sa peau blanche, où jadis les lèvres d’un amant,
De baisers en baisers, poursuivaient mollement
Les détours violets d’une veine égarée,
N’a plus de ces détours la finesse azurée.
Sans tomber sur sa joue, entre ses cils baissés,
Goutte à goutte roulaient quelques pleurs commencés ;
Ses yeux semblaient pâlir, et sa lourde paupière
Voilait de son regard la muette prière.

XI

Hugo, qui sentait bien qu’elle versait des pleurs,
Au fond de ses pensers comprimait ses douleurs :
Car il sentait aussi, dans sa fière attitude,
Qu’il ne pouvait pleurer devant la multitude.
Vers celle que son sort pouvait seul consterner,
Son regard déchirant n’ose point se tourner.
La vertu qu’il aimait attaque sa mémoire ;
Il voit bien qu’avec elle il a tué sa gloire.
Ici-bas, dans les cieux, eh, que deviendra-t-il !
Puis, elle, son amante, il l’a mise en péril !
Remplaçant ses baisers, quel baume, quel dictame,
Va porter après lui la fraîcheur dans son âme !
Alors il sent en lui bouillonner ses transports ;
S’il avait moins d’orgueil, il aurait des remords.

XII

Bientôt Raymond : « Hier je répétais encore,
« Je m’estime en ma femme, et mon fils que j’honore ;
« Mais ce n’était qu’un songe, et j’ai vu ce sommeil
« Passer, quand ce matin se levait le soleil ;
« Et je n’aurai plus rien, je vivrai solitaire,
« Avant que ses rayons abandonnent la terre.
« Ma main n’a pas brisé les liens que j’aimais,
« Je puis les regretter ! les renouer… jamais.
« Ils l’ont voulu…Soit donc, que le sort s’accomplisse.
« Déjà le prêtre attend à côté du supplice,
« Hugo : c’est vers le ciel qu’il faut tourner tes vœux ;
« Ce monde ne peut plus nous porter tous les deux.
« Tâche de t’élever à l’humble pénitence,
« Je n’empêche pas Dieu d’avoir de la clémence.
« Offre-lui, si tu peux, l’encens d’un vrai remord ;
« Va-t-en, je ne veux pas assister à ta mort.
« Fils, pour te voir mourir j’épargne ta maîtresse ;
« Femme, réjouis-toi du jour que je te laisse. »

XIII

On dit qu’en achevant son courroux succomba,
Mais sous son manteau noir son front se déroba ;
Car ses veines alors sur son front tressaillirent,
Et d’un sang convulsif tout à coup se remplirent.
Comme pour en ôter une ombre de chagrin,
Plusieurs fois sur ses yeux il repassa la main ;
Sa haine aurait voulu paraître insouciante.
Tendant alors vers lui sa chaîne impatiente,
Et d’une voix sonore où régnait la fierté,
Le jeune Hugo demande à son maître irrité
S’il veut le laisser vivre assez pour se défendre :
Son seigneur fait un signe, il consent à l’entendre.
« Je ne crains pas la mort : tu peux te souvenir
« Que j’ai souvent gémi de ne pas l’obtenir,
« Lorsque sous tes regards échauffant le carnage,
« L’espoir de la trouver stimulait mon courage ;
« J’avais le glaive alors qui sauva tes états.
« Tu me l’as fait ravir par d’indignes soldats
« Ce glaive, qui versa plus de sang pour mon père,
« Que ne m’en peut tirer la hache mercenaire !
« Tu m’as donné la vie, et tu me la reprends !
« C’est un don de m’ôter le jour que je te rends :
« Mais je pouvais au moins mourir avec mes armes…
« Je n’ai point oublié ma mère ni ses larmes.
« Son amour délaissé, son précoce tombeau,
« Avait à la douleur condamné mon berceau :
« Et je ne suis sorti des langes de l’enfance,
« Que pour porter tout seul le poids de son offense ;
« Je devais m’en venger, et je ne sais pas bien
« Si je fus ton rival, ou si tu fus le mien.
« J’ai séduit ton épouse ! et pourquoi ta vieillesse,
« La voyant par son père offerte à ma tendresse,
« Et m’opposant ton crime à qui je dois le jour,
« M’a-t-elle ôté mon bien, sans m’ôter mon amour ?
« J’étais par ma naissance indigne de ses charmes !
« Tes rivaux que la guerre a jetés sous mes armes,
« M’ont-ils trouvé trop vil, pour leur donner la mort ?
« Du crime d’être né suis-je comptable au sort ?
« Ton nom m’est interdit ! je le sais, mais ma gloire,
« Pourrait des Princes d’Est éclipser la mémoire,
« Si je vivais : et seul me fondant la maison,
« A la pointe du fer j’irais gagner mon nom.
« Mon casque s’est montré sur la route guerrière
« Plus beau que ceux des tiens de sang et de poussière ;
« Mes éperons d’airain piquaient mieux mon coursier
« Que vos molettes d’or, vos étoiles d’acier,
« Quand cherchant les combats comme des jours de fêtes,
« J’allais chez l’ennemi promener la défaite ;
« Et quand, les effrayant d’un nom que je n’ai pas,
« Leurs escadrons épars se fondaient sous mes pas ;
« Qui des tiens eût osé devant ces funérailles
« Opposer ma naissance à mon cri de batailles ?
« Ne pense pas pourtant que sous ton œil glacé
« Je veuille, par faiblesse, étalant le passé,
« Retarder le cercueil, où j’ai soif de descendre,
« Et le Temps qui demande à marcher sur ma cendre.
« Déjà vers l’avenir je n’étends plus mes soins,
« Les jours qu’on m’ôtera sont des larmes de moins.
« De l’avenir d’ailleurs s’allonge en vain l’espace :
« Il devient tôt ou tard le passé qui s’efface ;
« Tu l’avances pour moi : c’est bien, je suis tout prêt.
« Une autre mort sans doute aurait eu plus d’attrait ;
« Le Ciel ne le veut pas ! honneur à ta justice…
« J’ai déjà tant souffert que je ris du supplice ;
« Car enfin, qui ne sait que tu me haïssais !
« Tu t’approchais de moi quand j’avais des succès,
« Et méprisant bientôt mes armes et leur maître,
« Qui ne pouvaient nommer que l’honneur pour ancêtre.
« Je n’étais votre fils qu’une fois par hasard !
« N’ai-je donc tant vécu que pour rester bâtard ?
« Va, je suis bien ton fils, j’ai ton âme farouche.
« La liberté du cœur est toujours sur ma bouche ;
« Mais le Ciel, dont je tiens ton âme et ta valeur,
« Le Ciel pour mieux venger ma mère, et son malheur,
« A porté dans ton lit ma flamme illégitime.
« Je suis né dans la honte et je meurs dans le crime :
« Oui, le crime ; et l’arrêt prononcé contre moi,
« Est juste, je le sens, quoiqu’il advienne de toi.
« Coupables tous les deux, j’ai le moins de puissance ;
« Que ma mort te punisse au moins de ma naissance ! »

XIV

Il dit, et de ses fers repliés sur ses bras,
Le bruit blesse en passant le cœur de ces soldats
Qu’avait jadis instruits son précoce courage.
De ce regret bientôt le taciturne hommage
Ne se détache plus de l’être infortuné,
Pour qui leur général vient d’être condamné.
Elle était, je l’ai dit, toute pâle, immobile,
S’accusant d’être faible, à mourir inhabile ;
Ses yeux chargés de pleurs qu’ils ne répandent pas,
Y nagent engourdis des ombres du trépas ;
Une terne blancheur entoure leur orbite,
Et le regard vitreux sous sa paupière habite.
Les guerriers affligés ne pouvaient concevoir
Qu’une femme sur eux eût pris tant de pouvoir.
Elle veut essayer, et sa bouche se glace,
D’excuser son amant pour mourir à sa place :
On dirait que les pleurs ont obstrué sa voix ;
Et de cent traits aigus déchirée à la fois,
Son âme articulant une sourde prière,
Semble en un long soupir s’écouler tout entière.
Plus tard, voulant encor essayer de parler,
Elle crie ; aussitôt on la vit chanceler,
Et tomber, comme un marbre enfant de Praxitèle,
Qui fait fléchir sa base, et s’écroule avec elle.
A voir ses traits voilés d’une longue pâleur,
On eût dit qu’à la vie empruntant la douleur,
L’épouse de Raymond, à Niobé semblable,
Expiait sous la pierre un sentiment coupable.
Pourtant elle vivait : hélas ! trop peu de temps,
Cette espèce de mort a suspendu ses sens.
De rêves douloureux une suite incertaine,
De son cerveau brisé ne s’échappe qu’à peine ;
Tel un arc amolli par un ciel pluvieux,
Semble amollir les traits qui demandaient les cieux.
Sa raison laisse fuir le passé qui s’efface ;
L’avenir est pour elle un vaste et sombre espace,
Qui d’un rayon perfide éclairé par hasard,
En laisse le spectacle effrayer son regard.
Tel est dans un désert, surpris par les ténèbres,
Un voyageur en proie à des pensers funèbres ;
Si des vapeurs du sol le phosphore léger,
D’un abîme à ses pas révèle le danger,
Il s’arrête : et long-temps un œil pusillanime,
En rentrant dans la nuit, se souvient de l’abîme.
Elle sent sur son cœur s’appuyer lourdement
Un poids dont il ne peut repousser le tourment ;
Sent-elle que ce poids, c’est le crime et la honte ?
Elle sait bien qu’au Ciel elle doit rendre compte,
Et qu’avant qu’elle ne meure, un autre doit mourir.
Mais qui ? son cœur s’oublie. Elle se sent souffrir,
Et n’est pas cependant certaine qu’elle existe ;
Est-ce la terre encor qui sous ses pieds résiste,
Au-dessus de sa tête est-ce toujours le Ciel ?
Et quels sont ces regards qui distillent le fiel,
Elle qui, dans ses jours de bonheur et d’empire,
N’a jamais à ses yeux vu que des yeux sourire ?
Tout était discordant, confus dans son esprit,
Sans tristesse elle pleure, et sans joie elle rit ;
Un délire assidu la meut et la dirige ;
On dirait que d’un songe écartant le vertige,
Son âme se débat contre un affreux sommeil.
Puisse-t-elle lutter sans hâter son réveil !

XV

Des cloches du couvent le bruit lent se balance,
Et de la tour grisâtre habitant le silence,
Le nocturne hibou prend la fuite en criant ;
Et chacun s’inquiète ; et d’un cœur suppliant
On écoute chanter ces vêpres et ces psaumes,
Que l’on chante aux élus des célestes royaumes,
Comme à ceux qui bientôt vont entrer dans la mort.
Un homme va partir, et la voix du remord
Semble par le tocsin parler à son oreille.
Un pieux confesseur l’exhorte et le conseille.
Quel spectacle ! un guerrier à genoux, le col nu,
D’un vieux moine écoutant le bréviaire inconnu,
Pour la première fois répond à la prière !
Préparant avec soin sa fête meurtrière,
On voit près du billot, qu’il couvre d’un drap noir,
Le bourreau d’un coup sûr qui médite l’espoir ;
Et qui d’un nouveau fer ayant orné sa hache,
Regarde s’il vacille entre une double attache ;
Autour de cette scène un cercle de soldats.
Hugo, d’un œil serein, voit venir son trépas,
Contemple l’échafaud et le Ciel qui pardonne ;
Puis méprisant des yeux tout ce qui l’environne,
Il observe le peuple en tumulte rangé,
Pour voir mourir un fils que son père a jugé.

XVI

C’était l’heure agréable, où le jour qui décline
Ramène la fraîcheur de la brise marine,
Où l’on respire en paix : c’était un soir d’été.
Le soleil semblait fuir avec rapidité,
Et prêt à se cacher, le soleil qui peut-être
Dans ce funeste jour n’aurait pas dû paraître,
Eclaira tout à coup d’un rayon solennel
Le front humilié du jeune criminel.
Au moment où le Ciel, commuant sa sentence,
Admettait du guerrier la noble pénitence,
La lumière effleura ses boucles de cheveux,
Et la hache levée en réfléchit les feux.
De l’équité de Dieu cette lueur complice,
Ainsi montrait le crime au glaive du supplice :
Et le cœur le plus dur en fut glacé d’horreur.
Tels les peuples jadis croyaient dans leur terreur,
Que, des décrets du Ciel échevelé ministre
Se levait la comète ; et que l’astre sinistre,
Comme le sceau divin des réprobations,
Sur la tête des rois balançait ses rayons.

XVII

Tout est dit : il est temps que l’arrêt s’exécute ;
Ses heures vont passer leur dernière minute ;
Ses crimes sont absous : pour la dernière fois,
Les grains du chapelet ont tourné sous ses doigts.
Tranquille et sans orgueil, il demande au vieux prêtre
Ce que Dieu peut lui dire en le voyant paraître ;
Et puis de son épaule arrachant son manteau,
Il livre ses cheveux à l’affront du ciseau.
On le dépouille : il perd cette écharpe charmante,
Qu’en pleurant ses amours lui broda son amante,
Qu’il crut comme aux combats emporter au tombeau.
Pour lui couvrir les yeux s’apprêtait le bandeau,
Quand son superbe front repousse un tel outrage ;
Dans son cœur indompté ramassant son courage,
Et d’un profond dédain soulevant la fierté :
« Esclave à mes regards laisse la liberté.
« Le crime est une dette, un peu de sang l’acquitte ;
« Je te donne le mien, prends tout, que je sois quitte.
« Devant ce bras captif si la mort ne peut fuir,
« Je veux qu’au moins mes yeux puissent la voir venir ; »
Et sur le noir billot il va poser sa tête.
Le bourreau stupéfait le regarde et s’arrête.
« Allons, frappe : » Et vers lui le bourreau se courba.
« Frappe donc, » cria-t-il ; et la hache tomba.
Le tronc recule et meurt, le sang jaillit et coule,
La tête convulsive au loin bondit et roule ;
L’œil terne agite encore un regard effacé,
Puis la bouche se serre et la vie a cessé.
Ainsi mourut Hugo, sans faste, sans parade,
Non comme un criminel que l’échafaud dégrade ;
En homme, dont les yeux n’avaient pas dédaigné
De tourner vers le Ciel un regard résigné.
Il s’était repenti : de pieuses paroles
Avaient sevré son cœur d’attachements frivoles.
Plus de reproche amer à son père outragé ;
De ce monde terrestre il s’était dégagé,
Pour aller habiter celui de la prière.
Plus de ressentiment, ni de pensée altière ;
Plus de fiel, plus d’orgueil et plus de désespoir ;
Il ne souhaita pas même de la revoir,
Elle… ! Rien que sa vue, hélas ! sitôt ravie,
L’eût par trop de regrets rapproché de la vie ;
Il valait mieux mourir, oublieux de son sort.
Si le bourreau soigneux de lui cacher la mort,
N’eût pas montré pour lui cette pitié grossière
Qui met des criminels les yeux à la lisière,
Il n’eût pas dit un mot. Le peu qu’il prononça,
Ce fut le seul adieu qu’au monde il adressa.

XVIII

Muets comme celui dont les lèvres glacées
Sous le sceau de la mort sont à peine fixées,
Les spectateurs d’abord n’osaient pas respirer :
Mais chacun d’eux sentit dans ses veines entrer
D’un frisson spontané le pouvoir électrique,
Quand le coup descendit. L’épouvante publique
Dans un gémissement fut près d’exhaler :
La crainte au fond des cœur alla la refouler ;
Et rien n’interrompit dans sa course sanglante
Le retentissement de la hache tremblante,
Qu’un cri terrible et long, un lamentable cri.
Au bord du froid berceau de son enfant chéri
Une mère n’a pas cet accent de détresse.
Un homme qui, rêvant la mort de sa maîtresse,
La verrait en sursaut s’accomplir sous ses yeux,
Ne pourrait pas jeter d’autre cri vers les cieux.
C’est celui d’une femme : et jamais âme humaine
N’eut d’accent plus poignant pour révéler sa peine.
Il semblait s’élancer du palais de Raymond ;
Cependant nul tumulte à ce cri n’y répond.
Derrière les vitraux de la longue fenêtre
Personne ne vit rien passer et disparaître ;
Et chacun souhaita, croyant y compatir,
Que ce gémissement fût un dernier soupir.

XIX

Le fils avait péri par l’ordre de son père ;
Pour la cour de Raymond plus de moment prospère.
Parisina ! ce nom par un époux maudit,
Jamais depuis Hugo, la cour ne l’entendit.
Du palais opulent, au long silence en proie,
Hugo par son supplice a fait taire la joie ;
Et les sombres jardins, par l’amour désertés,
N’offrent que son absence aux esprits attristés.
Hugo n’existe plus même dans le langage ;
Comme ces mots chargés d’un triste présage,
On eût, en le nommant, inspiré la terreur.
Raymond, sur la mort même étendant sa fureur,
Défendit aux tombeaux de s’ouvrir pour le crime.
D’un cercueil indigent l’asile légitime
N’a point reçu les os du jeune infortuné ;
Aux insectes de l’air son corps abandonné
Fut perdu dans ces lieux d’ignoble sépulture,
Où cherche le vautour sa putride pâture.
Quant à Parisina, nul monument de mort
N’a révélé l’asile où sa dépouille dort.
Rien n’a fait découvrir ce qu’elle est devenue ;
Aussi bien que son sort, sa tombe est inconnue.
A-t-elle au fond d’un cloître, expiant ses amours,
Du Ciel par ses remords mérité les secours ;
Et sa coupable flamme a-t-elle été bannie
Par la rigueur du jeûne, ou la sainte insomnie ?
Le fer ou le poison a-t-il vengé l’hymen ?
Le Ciel n’aurait-il pas, moins que nous inhumain,
Brisé ce faible corps au moment du supplice
Qui n’était destiné qu’à son jeune complice ?
Quoi qu’il en soit, sans doute, elle a dans les douleurs
Vu s’achever des jours commencés dans les pleurs.

XX

Raymond prit les liens d’une épouse nouvelle,
Et vit de nouveaux fils s’élever autour d’elle ;
Mais il voyait leurs jeux sans prévoir leurs combats :
Le glaive et le coursier ne les connaissaient pas,
Comme ce jeune fils dont il punit la flamme.
Il refusait ces pleurs qui nous délassent l’âme,
Le consolant sourire ; et de son front d’airain
Les sillons se creusaient sous le soc du chagrin ;
Et ses traits se perdaient dans ces précoces rides,
Des blessures du cœur cicatrices arides.
Les veilles du remords attaquaient sa raison.
Errant sur les débris de sa triste maison,
Désabusé de tout même de la vengeance,
De ses émotions il sentait l’indigence,
Secouait son esprit, sans pouvoir l’agiter,
Et cherchait à se fuir sans jamais s’éviter.
Après avoir long-temps combattu sa mémoire,
S’il paraissait enfin remporter la victoire,
Son chagrin retiré n’était que plus profond ;
Son âme démentait le calme de son front.
Quand un fleuve fougueux est saisi par la glace
Cette froide épaisseur n’atteint que la surface ;
L’eau vive, un peu plus bas, coule et court librement.
Son cœur, comme scellé par l’excès du tourment,
Se retournait toujours sur la même pensée,
Dont la racine alors trop avant enfoncée,
Malgré tous ses efforts, n’aurait pu s’extirper.
Pourquoi, lorsque nos pleurs cherchent à s’échapper,
Suspendre par orgueil le bienfait de leur course ;
On ne les tarit point, ils rentrent à leur source ;
Ils retombent dans l’âme, et leur baume divin,
Au lieu de l’apaiser, s’aigrit de son chagrin ;
Pour ne jamais la perdre il en prend l’amertume,
Et des pleurs qu’on bannit le poison nous consume.
Toujours de plus en plus miné par ce poison,
Insensible à la gloire, à son rang, à son nom,
Et n’ayant plus pour tout qu’une âme indifférente,
Raymond n’éteignit point la flamme dévorante,
Dont les replis rongeurs environnaient ses jours.
Souvent de sa tendresse il sentait des retours,
Pour ceux qu’avait punis sa justice homicide.
S’il avait espéré, pour combler un tel vide,
Rejoindre un jour le fils qu’il avait fait périr,
Bientôt Raymond peut-être eût cessé de souffrir.
Mais il n’espérait rien, et toute sa vieillesse
Ne fut qu’un long tissu d’ennuis et de tristesse.
Quand d’un arbre souffrant nos soins ont détaché
Les branches que noircit un mal lent et caché,
Il peut nous rendre encor les fleurs de son jeune âge,
Et la fraîche épaisseur de son large feuillage.
Mais si le feu du Ciel frappe de ses carreaux
Et la verdure en deuil, et les nobles rameaux :
Une incurable mort descend dans les racines,
Et le tronc vigoureux périt dans ses ruines.


Morfontaine, Crécy, août 1819.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto