Poème 'Imitation d’une scène de Manfred' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER dans 'Le Parricide'

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Imitation d’une scène de Manfred

Jules LEFÈVRE-DEUMIER
Recueil : "Le Parricide"

I suoi pensieri in lui dormir non ponno.
TASSO. Ger. Lib., c. 10.

Le Drame d’où j’ai tiré cette Scène est une dès compositions les plus bizarres de lord Byron, peut- être la plus belle. Manfred est un homme ravagé par le souvenir d’une sœur incestueuse, morte depuis long-temps d’une mort, dont il parle aussi vaguement que de son amour. Repoussé par ses passions de la vie commune, il s’est réfugié dans la science. Il est parvenu à se soumettre les élémens dont il évoque les esprits ; mais, au fond de son art surnaturel, il n’a trouvé que le vide. Il n’a fait que changer de passion. Sa soif de connaître s’irrite en raison des efforts qu’il fait pour l’apaiser. Son cœur, enfin, comme un vase fêlé, laisse fuir toute espèce de sentimens ; il n’y reste que celui de son crime. Il veut s’en défaire. Il gravit une des plus hautes cimes des Alpes. Suspendu sur la pointe d’un roc, et méditant l’éternité, un vertige le saisit. Il tombait, et content, quand un chasseur de chamois l’a sauvé du suicide. Le montagnard l’a conduit dans sa cabane, et c’est au moment de se quitter qu’il s’engage entre eux la scène qu’on va lire. Il m’a semblé que l’orgueil, le pouvoir, la richesse, la science, et à leur tête le crime battant en retraite devant le bon sens d’un villageois, formaient un tableau digne d’avoir exercé un pinceau vigoureux. J’ai tâché d’en tirer une copie.

Paris. — Janvier 1822.

Le Théâtre représente une chaumière des Alpes.

MANFRED. — LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

LE CHASSEUR.

NON, non ; restez, seigneur, vous ne pouvez partir ;
Vos membres fatigués doivent vous avertir
Qu’ils ont encor besoin de reposer une heure.
Moi-même, après ce temps, vous ouvrant ma demeure,
A travers nos sentiers je conduirai vos pas ;
Mais où, de quel côté ?

MANFRED.

Cela n’importe pas.

LE CHASSEUR.

A travers ces déserts l’étranger qui s’engage…

MANFRED.

Je connais les chemins.

LE CHASSEUR.

Ce sévère langage,
Et l’or de ce manteau, votre démarche enfin,
Tout m’annonce le chef d’un domaine voisin.
Vous commandez peut-être à ces tourelles blanches
Dont le sommet altier se rit des avalanches,
Et dont les vieux créneaux dominent nos chalets !
Moi j’ignore les grands et l’orgueil des palais :
En avoir vu la porte est assez en connaître ;
Mais de ces hauts châteaux lequel vous dit son maître ?
Si notre indépendance évite vos foyers,
Nous n’en savons pas moins les plus petits sentiers
Qui peuvent y conduire ; et ces rocs difficiles
Sont à mes pas chasseurs devenus tous dociles.
Quel est votre château ?

MANFRED.

Que sert de te montrer
L’asile où mon malheur ne voulait plus rentrer.

LE CHASSEUR.

Excusez-moi, seigneur, dans ma simple franchise,
Car je sais peu le monde, et ce qu’il faut qu’on dise.
Mais daignez, s’il se peut, de ces traits obscurcis
Écarter un moment l’empreinte des soucis,
J’ai rempli d’un vin vieux la coupe de mon père ;
C’est ma coupe d’honneur, c’est un vin salutaire
Qui sait, nous réchauffant sous le froid des frimats,
Prolonger jusqu’au soir nos paisibles combats.
Il peut sur vos ennuis opérer un prodige….

MANFRED.

Écarte cette coupe… écarte-la, te dis-je,
Ses bords sont pleins d’un sang qui ne s’épuise pas.
C’est le même partout, il germe sous mes pas.
C’est du sang…. Je le vois…. Le vois-tu ?

LE CHASSEUR.

Quel mystère !

MANFRED.

N’est-ce donc que pour moi qu’il coule sur la terre ?
Oui, c’est du sang…. le mien…. celui de mes aïeux.
Le sang qui colorait notre front radieux
Quand nous n’avions qu’un cœur, quand la même pensée
Charmait notre jeunesse à peine commencée,
Et quand nous nous cherchions comme on doit s’éviter.
Ce sang fut répandu ! rien ne peut l’arrêter ;
Il s’élève toujours…. il rougit les nuages,
Il me ferme du Ciel jusqu’aux derniers passages…
Du Ciel…. où tu n’es pas…. où je n’irai jamais !

LE CHASSEUR.

J’ignore le remords, mais je le reconnais,
Et ce sang que tu vois sur ma coupe paisible
Coule dans ta mémoire… et pour toi seul visible.
Tu souffres ; mais on peut consoler tes douleurs.
Le juste peut au Ciel offrir pour toi ses pleurs ;
La patience aussi guérit souvent nos peines.

MANFRED.

Elle desséche aussi le poison dans nos veines !
Toujours la patience ! Ils n’ont que ces grands mots :
C’est un baume divin qui guérit tous les maux !
Prêchez la patience aux bœufs de vos charrues,
N’en parlez pas à l’aigle élancé dans les nues.
Prêche la patience aux hommes comme toi,
Je suis d’une autre espèce….

LE CHASSEUR.

Et c’est tant mieux pour moi.
Quand de Guillaume Tell on m’offrirait la gloire,
Je ne voudrais pas être en proie à ta mémoire.
De l’aigle des rochers tu te crois la vigueur ?
Hors de l’humanité tu veux placer ton cœur ?
Te voilà sous le chaume, et Dieu dans sa vengeance
Fait pâlir ton orgueil devant mon indigence.
Tu te crois plus qu’un homme et te plains de souffrir !
Pour moi, si j’ai souffert, j’ai su me secourir ;
J’ai souffert sans me plaindre. Un grand malheur t’accable !
Il faut le supporter, innocent ou coupable,
Le supporter tranquille…. avancer…. Et tu fuis !

MANFRED.

Je le supporte trop…. Regarde-moi…. Je vis.

LE CHASSEUR.

Tu t’agites beaucoup, et tu crois que c’est vivre.

MANFRED.

Le mal, je te l’ai dit, s’obstine à me poursuivre ;
J’ai vécu bien long-temps, et mes jours écoulés
Ne sont rien près des jours qui me sont calculés.
L’éternité toujours s’ouvre devant mon âme.
Le besoin d’y plonger me dévore et m’enflamme,
Mais j’ai soif de la mort sans me désaltérer.

LE CHASSEUR.

Qu’as-tu fait pour la vie, et pour t’en délivrer ?
Tu parles de vieillesse, et rien sur ton visage
N’en offre à nos regards le plus léger présage.
Tes traits sont loin encor d’en connaître l’affront,
Le temps, comme le mien, n’a pas ridé ton front.

MANFRED.

Crois-tu que le temps seul gouverne l’existence ?
Il lui faut contre nous notre propre assistance :
C’est l’âme qui nous use et règle nos instans ;
Les actions, pour nous voilà les pas du temps.
Combien il a marché depuis que je respire !
Où finit donc du temps l’interminable empire !
Combien j’ai dévoré, dans mes sombres ennuis,
D’impérissables jours, et d’éternelles nuits !
Et ma vie est semblable à la grève déserte,
Que la mer orageuse autrefois a couverte ;
Tout est mort : seulement des herbages flétris,
Quelques morceaux de roc, et quelques vieux débris,
De la vague exilée attestent le passage.
J’étonne, n’est-ce pas, ton rustique courage ?
Et tu crois qu’un long mal a détruit ma raison.
Plût au Ciel. Je verrais peut-être l’horison
S’éclaircir quelque jour, et mes malheurs peut-être,
Comme ceux du sommeil, passer et disparaître ;
Et je ne verrais rien…..

LE CHASSEUR.

Eh ! que penses-tu voir ?

MANFRED.

Ce que je vois, ami, tu peux l’apercevoir,
Je vois à mes côtés un chasseur des montagnes,
Dont les simples vertus sont fidèles compagnes ;
Ta chaumière qui s’ouvre à l’hospitalité,
Ton regard libre et pur, ta naïve fierté,
Ce respect pour Soi-même, où conduit l’innocence,
Des jours sans maladie, un sommeil sans absence,
De pénibles travaux qu’ennoblit le danger,
(Des travaux, où du moins le crime est étranger)
Un peu plus loin, l’espoir d’une longue vieillesse,
Dont une mort paisible abrège la faiblesse ;
Un tombeau de gazon que protège la croix,
Où tes petits enfans viennent tous à la fois
Aux restes paternels apporter pour offrandes
La naïve prière, et les simples guirlandes,
(L’épitaphe d’un père est l’amour de ses fils)
Voilà ce que je vois ; et si mes yeux flétris
Se tournent sur moi-même : oh ! quelle horrible scène !

LE CHASSEUR.

Ne changerais-tu pas ton âme pour la mienne ?

MANFRED.

Non, mon ami, jamais un échange avec moi :
Mon cœur tout criminel serait trop lourd pour toi ;
Dans les êtres vivans, la force la plus forte
Pourrait traîner à peine un des maux que je porte ;
Je vis avec des maux qui vous feraient mourir,
S’il vous fallait en songe un moment les souffrir.

LE CHASSEUR.

Un si tendre intérêt pour les hommes te touche,
Et tu te dis coupable ! en croirai-je ta bouche ?
Portes-tu dans ton cœur le remords des forfaits !
La mort d’un ennemi…. ?

MANFRED.

Jamais, non, non, jamais.
Je n’ai pas d’ennemis qui m’aient coûté des crimes,
C’est de ceux que j’aimais que j’ai fait mes victimes.
Ceux que j’idolâtrais m’ont éprouvé cruel.
Si mon glaive a frappé quelque ennemi mortel,
Ce n’est qu’en combattant, c’est en risquant ma vie.
Pour mes embrassemens, ah ! rien ne les expie !
Chacun d’eux fut fatal.

LE CHASSEUR.

Le Ciel te soit plus doux.
Ne le vois pas toujours armé de son courroux,
Je le prierai pour toi si ton cœur s’y refuse.

MANFRED.

Je n’en ai pas besoin, et la pitié t’abuse,
C’est la première fois que j’ai pu l’endurer ;
Mais le temps m’avertit qu’il faut me retirer.
Je devrais te haïr, tu m’as sauvé la vie,
Cependant prends cet or, prends, je te remercie ;
Point de refus. Je dois, je m’acquitte, et je pars :
Sur le bord des chemins les abîmes épars
Sont connus dès long-temps à mes pas solitaires ;
Ne me suis pas… Voilà mes chemins ordinaires.

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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