Poème 'Méditation d’un proscrit sur la peine de mort' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

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Méditation d’un proscrit sur la peine de mort

Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Le bonheur, quel qu’il soit, quand on l’a rencontré,
Ne peut remplir le cœur qui l’avait imploré,
Et, brûlé d’une soif que rien ne peut éteindre,
Il cherche un autre but, pour mourir sans l’atteindre.
Le mal, dont Reïzenfelt souffrait alors le plus,
C’était d’aimer la gloire, et de s’en voir exclu ;
Il ne l’estimait pas, mais son génie avide
Voulait avoir le droit d’en proclamer le vide,
Et sur sa jouissance en fonder le mépris.
Ses pensers, qu’il jetait à flots dans ses écrits,
Dans leur obscurité se sentaient à la gêne :
Comme un fleuve, captif sous un mont qui l’enchaîne,
Impatient d’un lit, veut briser sa prison,
Et dans la mer au moins se perdre avec un nom,
Son talent inconnu demandait des rivages.
Pour étudier l’homme exhumant tous les âges,
Coutume par coutume il en suivait le cours.
Frappé du désaccord, qu’il remarquait toujours
Entre un mal à guérir et son remède même,
L’univers social lui parut un problème,
Qu’on avait cru résoudre, en s’en débarrassant,
Et que l’on n’expliquait encor qu’avec du sang.

Las bientôt d’explorer, conduit par sa mémoire,
Le dédale uniforme, où circule l’histoire,
Son oeil mâle et perçant cessa d’y voyager,
Et l’interrogateur s’arrêta pour juger.
« A quoi bon, disait-il, tourner vingt fois la page !
« Qu’y voir ? la liberté, grosse de l’esclavage,
« Accoucher de la guerre, au profit des tyrans !
« Mille forfaits pareils sous des noms différens !
« La royauté du meurtre environne le globe :
« Et comment espérer que l’homme s’y dérobe,
« Quand on le voit partout, pour mieux s’en prémunir,
« L’installer dans les lois, qui doivent le punir,
« Quand on le voit partout, de ses bourreaux complice,
« D’une loque de pourpre habiller la justice ! »

Consterné des malheurs, dont le monde est captif,
Faudra-t-il s’étonner, si ce cœur maladif
Mêlait le paradoxe aux élans du génie,
Et regrettant l’époque, à peine définie,
Où, comme leurs forêts, végétaient nos aïeux,
Il crut à leurs vertus, en les croyant heureux !
Ses rêves, affranchis d’un moule héréditaire,
Aux lueurs du sophisme examinaient la terre.

« Lorsqu’en se dépravant, l’homme apprit à penser,
« Et qu’en ses vieilles mœurs, il eût laissé glisser
« Cet instinct d’union, que, dans la solitude,
« De son morne bonheur étouffait l’habitude,
« Il n’usa de ce don que pour s’en attrister.
« Du pacte social prompt à se dégoûter,
« Il s’aperçut bientôt, dans sa raison sauvage,
« Qu’il venait de forger son collier d’esclavage,
« Et voulut, par les lois, retourner pas à pas
« Vers ces temps primitifs, où l’on n’en avait pas.
« Que l’homme vers ce but s’est bien trompé de route !
« Au lieu de consulter la sagesse du doute,
« Il a marché toujours, sans se rien demander,
« Toujours les yeux ouverts, … pour ne rien regarder !
« Quelque chemin qu’il prenne, on le voit dans sa rage
« Y dresser de ses dieux l’autel anthropophage,
« Et, mettant une hache aux mains de l’équité,
« Contrefaire le crime avec sécurité.

« Pauvres mortels ! vos lois, avec leurs représailles,
« Vous coûtent plus d’enfans qu’un siècle de batailles !
« Et que sert, dites-moi, la mort d’un assassin !
« Qui ressuscitez-vous, en lui perçant le sein ?
« Personne : c’est greffer un forfait sur un autre.
« Il a frappé son frère, et vous frappez le vôtre ;
« Lui, la nuit – vous, le jour : – que m’importe ! le sang,
« Quand je le vois couler, est toujours innocent.
« Se peut-il que la terre, unanime en démence,
« Du code universel ait rayé la clémence !
« Il est des murs pieux, où la divinité
« Au chevet du délire assied sa charité,
« Où la religion, surveillant la folie,
« Relève à la pensée une tête qui plie :
« Et celui, dont le crime égara la raison,
« Vous n’avez que du fer, pour toute guérison !
« Vous craignez qu’un coupable, échappé du supplice,
« N’éparpille, en marchant, la gangrène du vice !
« De la contagion il faut se préserver !
« C’est un membre pourri d’un corps qu’il faut sauver !
« Retranchez-le du monde, et non de l’existence.
« Contre un vaincu sans arme, armé d’une sentence,
« Ne l’avez-vous vaincu que pour le poignarder ?
« C’est tuer son captif, pour ne pas le garder.
« C’est empêcher, dit-on, qu’il ne rompe ses chaînes !
« Sous vos tonneaux dorés, lugubres Diogènes,
« Vous avez plutôt peur qu’on ne lève un impôt,
« Pour acheter ses fers, ou payer un cachot :
« Des trésors de l’état, ministres économes,
« Vous n’osez largement dépenser que des hommes !
« Cessez d’en égorger, pour épargner du pain :
« Le globe, à moitié vide, est plus grand que leur faim.
« Quand c’est l’humanité qu’il faut que l’on y fonde,
« Devient-il trop étroit pour contenir le monde !

« Au lieu d’en dépeupler, fécondez des déserts !
« Fermez-moi ces marchés et ces bazars de chairs,
« Où, comme du bétail, vous vendez vos semblables !
« Forcez vos condamnés à défricher vos sables.
« Leur nombre vous effraie !…arrêtez ces vaisseaux,
« Qui, partis commerçans pour aborder tombeaux,
« Vont, de leurs cargaisons insultant l’Amérique,
« Replanter sur son sol leurs cadavres d’Afrique
« Vous courez sur les mers, corsaires dégradés,
« Voler autant de pleurs que vous en marchandez :
« Vous faites travailler, sous le fouet du supplice,
« L’Innocence, qui marche au pas de l’Avarice :
« Et quand ses remplaçans sont presqu’à votre choix,
« Quand leurs bras, maniant la bêche au nom des lois,
« Comme expiation, peut labourer vos îles,
« Quand le soc pénitent, qui les rendait fertiles,
« Peut réhabiliter tant d’injustes moissons,
« Et des sueurs du nègre absoudre vos sillons ;
« Vous aimez mieux trancher qu’utiliser des têtes !
« Vous aimez mieux, blanchis dans d’ignobles conquêtes,
« En pirates d’humains écumer les climats,
« Que de vous dégrever d’un cours d’assassinats !

« Etats civilisés, que vous êtes sauvages !
« Le sang d’un criminel entretient vos rouages !
« Eh ! quel droit avez-vous de lui donner la mort ?
« Vous l’immolez !… – sa vie appartient au remord ! –
« Pourquoi donc détrôner la vengeance suprême,
« Des pleurs du repentir lui voler le baptême,
« Et devançant le ciel, sans avoir son aveu,
« Mettre la guillotine à la place de Dieu !
« Ce Dieu, que savez-vous les ordres qu’il vous donne ?
« Vous massacrez peut-être, au moment qu’il pardonne.
« Celui qui fit la vie a seul droit de l’ôter,
« Et vous l’usurpez, vous, pour vous en désister,
« Pour en armer la main du plus vil des sicaires,
« Qui tue, à tant par jour, ceux qui furent vos frères !
« Qui vous a conseillé d’inventer le bourreau,
« Cet assassin légal, qui vous sert de manteau,
« Protecteur, qui répugne à celui qu’il protège,
« Et que protège l’opprobre qui l’assiège,
« Un être de rebut, nommé par son métier,
« Qu’on ne peut pas comprendre, et qu’on ose payer,
« Des ulcères du monde effrayant exutoire,
« Qui, sans guérir vos maux, empoisonne l’histoire ?
« Vous, qui l’avez créé, ne le reniez pas.
« Si la mort des méchans fait la paix des états,
« Pourquoi couvrir d’honneurs le juge qui l’ordonne,
« De boue et de mépris le vassal qui la donne :
« Pourquoi, s’il est du peuple un des plus sûrs soutiens
« Lui refuser sa place au corps des citoyens ?
« Vous aiguisez le fer, vous voulez que l’on tue,
« Et quand on obéit, vous détournez la vue !
« Egorgez donc vous-mêmes, ou cessez d’égorger.
« Quelque brigand de moins semble vous alléger,
« Son pays, quand il meurt, se croit plus sûr de vivre,
« Et de ce grand péril celui qui vous délivre,
« Plus utile que vous, n’est pas au même rang !
« Pourquoi se contredire ? est-il différent
« De commander le meurtre, ou frapper la victime !
« C’est se mettre plusieurs, pour ne faire qu’un seul crime :
« Vous craignez seulement de vous tacher les mains.

« Déchirez donc vos lois, et non plus les humains.
« Jusqu’à quand voulez-vous, esclaves fanatiques,
« Respirer à l’abri des billots domestiques,
« Et sous vos bastions, bâtis sur un cercueil,
« Dormir ensanglantés, un bourreau sur le seuil !
« Arrachez, il est temps, vos digues meurtrières,
« D’un monde émancipé décrépites barrières.
« Et ne sentez-vous pas, qu’en plaçant, hors de vous,
« L’être ignoble et passif qui vous vend son courroux,
« Vous placez avec lui votre loi hors nature ?
« Que la hache à la fin perde sa dictature.
« Du temple social le dôme vieillissant
« Se démolit lui-même, en se reconstruisant :
« L’échafaud, qui l’étaie, est un poids qui l’écrase.
« Gardiens de vos cités, qui tremblent par la base,
« Vos gibets permanens font-ils fuir les forfaits ?
« Leur nombre tous les jours grossit sous vos arrêts :
« Il croît par la terreur que la justice imprime ;
« La rigueur de la peine est l’aliment du crime.
« N’est-il aucun moyen propre à le conjurer !
« Ah ! du moins qu’on l’essaie avant de l’assurer,
« Et nos lois répondront, lorsque leur indulgence
« Aura duré le temps qu’a duré la vengeance.
« Tâchez, jusqu’au pardon, d’élever l’équité :
« La pitié, même au ciel, n’est pas l’impunité.
« Pardonnez, et vos mœurs vont dater d’une autre ère,
« Et vieil enfant, sevré de son lait funéraire,
« L’homme, qui rampe encor, pourra bientôt bondir,
« Sans glisser dans le sang, qu’il a bu pour grandir.

« Vous pleurez tous les jours sur les maux de la guerre,
« Dont la tempête armée enveloppe la terre,
« Et n’attend, pour tomber, que le signal des rois !
« La guerre aura son frein dans la douceur des lois.
« Qu’on vante, si l’on veut, ce fléau magnanime !
« Pour moi, je n’y vois rien qu’une lèpre unanime,
« Dont on se guérira sous des codes meilleurs.
« C’est le crime, passé dans les mains de plusieurs,
« Le meurtre organisé, déclaré légitime
« Sur la foi d’un traité signé par la victime,
« Et qui nous fait verser, à nous et nos enfans,
« Plus de pleurs en un jour, que le crime en vingt ans.
« Est-ce un bout de laurier, qui le métamorphose ?
« L’attentat est le même aussi bien que sa cause.
« Que m’importe de voir, au front du meurtrier,
« Le bonnet d’un esclave, ou celui d’un guerrier !
« Attifez son orgueil des haillons de la gloire :
« Le nom d’assassin perce à travers la victoire.
« Ces cris d’amour, ces fleurs, qu’on jette sur ses pas,
« Décorent son forfait, et ne le cachent pas.
« Tranchez, ou couronnez sa tête fratricide,
« En est-il moins Caïn ? et n’est-il pas stupide,
« Quand on a fait des lois pour s’en débarrasser,
« D’en destiner une autre à le récompenser ?
« Providence terrestre, il faut que la justice
« N’ose pas d’un coupable offrir le sacrifice,
« Et l’on craindra bientôt d’immoler, sans raison,
« Des milliers d’innocens à la gloire d’un nom.
« Respectons dans la vie un bien, qu’on peut défendre,
« Mais qu’un autre que nous a seul droit de reprendre :
« Que l’homme, en sa faveur, daigne, au moins d’un côté,
« Faire acte de respect envers l’humanité !
« Quand il aura fermé quelqu’une de ces tombes,
« Soyez sûrs que bientôt cessant leurs hécatombes,
« Des rois n’oseront plus commander à ses mains
« De couper, comme l’herbe, une moisson d’humains ;
« Et l’arbre social, qui doit couvrir le monde,
« Grandira, délivré de la faulx qui l’émonde.

Paris, novembre 1819.

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Commentaires

  1. Ce poème a inspiré, comme précisé dans la biographie de l'auteur, Victor Hugo pour son "Dernier Jour d’un condamné".

    De plus, Jules Lefèvre-Deumier a remplacé en 1842 les quinze premiers vers du poème par ceux-ci :

    "Pour estimer le monde, il faut lui dire adieu :
    Se séparer de lui, c’est s’approcher de Dieu.
    Le vain savoir de l’homme aux cités tient école ;
    Mais c’est dans le désert que Dieu prend la parole.
    On y devient plus juste auprès d’un tel témoin,
    Car en voyant de haut, on voit aussi plus loin.
    Le désert nourricier alimente l’étude :
    Tout ce qu’on voit de grand sort de la solitude ;
    Et ce Numa, qui marche à la tête des rois,
    S’absentait des Romains, pour leur donner des lois.
    Ainsi pensait jadis, loin du bruit retirée,
    D’un Lycurgue inconnu la sagesse ignorée.
    Proscrit par les humains, quand il veillait pour eux,
    Il voulait se venger, en les rendant heureux.
    Maintenant qu’il est mort, parlons de ses ouvrages !"

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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