Poème 'Pas de Feuilleton' de Théodore de BANVILLE dans 'Rimes dorées'

Pas de Feuilleton

Théodore de BANVILLE
Recueil : "Rimes dorées"

A Ildefonse Rousset

I

Mon cher directeur, je modère
Les élans de ma verve, et si
Mon feuilleton hebdomadaire
Fait relâche cette fois-ci;

Le cher caprice étant mon hôte,
Si je me dorlote, en fumant,
Les pieds sur mes chenets, la faute
En est aux Dieux.  Voici comment:

Toujours les directeurs ordonnent
Poliment de me convier
A toutes les fêtes qu’ils donnent:
Mais du premier au neuf janvier,

A Paris, ville des lumières
Où Jocrisse lui-même est fin,
Nous avons vécu sans premières
Représentations. — Enfin,

Moi qui griffonne avec bravoure
Et qui n’ai jamais déserté,
Voici qu’une fois je savoure
Les douceurs de la liberté.

Je vis, je pense, je m’amuse,
Rime d’or, avec ton fuseau;
Je fais ce que je veux; ma Muse
Peut ouvrir ses ailes d’oiseau,

Et je l’embrasse, et pour renaître
Avec elle au sacré vallon,
Je m’envole par la fenêtre
Au charmant sabbat d’Apollon,

Où le dieu fauve, qui viole
Tous les vieux préceptes connus,
Joue en riant de la viole,
Parmi les vierges aux bras nus!

Et je ne vois plus de premières
Représentations, — avec
Les bouquets de roses trémières
Qui montent sur le temple grec,

Avec les acteurs dont le crime
Est de mêler, pitres fervents,
Des couplets dépourvus de rime
Et des accords de chiens savants!

Je ne vois plus ces avant-scènes
Qui ne s’obtiennent qu’à grands frais,
Où s’étalent des femmes saines
En petits cheveux beurre frais,

Maïs, jonquille, jaune soufre,
Ou bien roses comme les soirs
Du mois de juin.  (Mon coeur en souffre,
Qu’on me ramène aux cheveux noirs!)

II

Je ne vois plus les troupes chères
Des gandins aux gilets ouverts
Ainsi que des portes cochères,
Gens si pâles qu’ils en sont verts,

Et qui, dans leurs cheveux, qu’admirent
Les demoiselles sans soucis,
Avec art sur leur front se tirent
Une raie entre les sourcils.

Je ne vois plus, narguant la plèbe,
Corselets ornés sur les flancs,
Leurs habits noirs comme l’Érèbe,
Où fleurissent des lilas blancs!

Ni cette loge où dans sa grâce
Triomphe Blanche d’Antigny,
Rose et lys vivant, et plus grasse
Qu’un perdreau truffé par Magny!

Errant au gré de ma folie
Au Pinde où toujours ruissela
Notre amoureuse Castalie,
Je ne vois rien de tout cela,

Et sur la pelouse enchantée
Je vais dans le zéphyr ami,
Aussi libre qu’un Prométhée
Dont le vautour s’est endormi.

A mes pieds que Phoebos délie,
Cherchant mes fers, galérien
De la vendangeuse Thalie,
O bonheur! je n’y sens plus rien.

Car depuis huit jours les théâtres, –
Certes, jamais vous ne l’auriez
Pu croire, — ont des succès folâtres
En rabâchant sur leurs lauriers.

Moi donc, oiseau du ciel antique,
Pâle cygne du lac profond
Couvert d’une peau de critique,
Je puis ignorer ce qu’ils font.

J’ai le droit de voir tout en rose,
– O mes épithètes, dormez! –
Et sur mon magasin de prose
J’écris:  Les bureaux sont fermés.

Que Macaire, orné d’un emplâtre,
Fasse traîner sur son talon
La rouge pourpre, ô Cléopâtre!
Dont il a fait un pantalon;

Que Devéria, pour les merles
Qui voudraient être ses amants,
Étale des mètres de perles
Et des boisseaux de diamants;

Qu’elle montre, svelte et farouche,
Un mollet dont Paris est fou,
Et que les perles de sa bouche
Nuisent à celles de son cou;

Que, séduisant jusqu’aux Titanes,
Après sa moustache Capoul
Traîne encore plus de sultanes
Qu’un pacha n’en garde à Stamboul;

Que ce monde-là vole ou rampe,
Afin de ravir les humains,
Devant les flammes de la rampe,
Tant pis, je m’en lave les mains.

Seigneur!  je me soucie, en somme,
D’Hermione et de Camargo
Ainsi qu’un poisson d’une pomme,
(Comme l’a dit Victor Hugo.)

III

Car dans un décor où l’air joue
Et que n’a pas brossé Cambon
Je me promène, je l’avoue.
Certes, ma franchise a du bon,

Mais j’en prévois les conséquences;
Donc vous voulez, mon cher Rousset,
Savoir où je prends mes vacances?
Eh bien!  je vais vous dire où c’est.

Dans les bois où glapit l’hyène,
Je suis, libre de tout lien,
La divine Thessalienne,
La grande chasseresse, — ou bien

Ariel me prend dans la nue
Et permet que je me rende à
L’île où sur son épaule nue
Il vient caresser Miranda;

Où, dans un jardin que dévaste
Le lierre avec sa frondaison,
Je courtise, rival d’Éraste,
Ascagne habillée en garçon;

Ou bien, — car, pour mon esprit, toutes
Les chimères ont des appas,
Et je connais toutes les routes
Des pays qui n’existent pas, –

Mes chagrins anciens faisant trêve,
Joyeux, n’étant plus endetté,
Aux côtés d’Hermia, je rêve
Le songe d’une nuit d’été;

Ou, pendant de longues journées,
J’entends Roland sonner du cor
Dans les gorges des Pyrénées
Que le sang baigne, — ou bien encor,

Dans les Ardennes ou dans l’Inde,
Caché par quelque vert rideau,
Je fais des vers à Rosalinde
Comme si j’étais Orlando,

Et je la chéris, inhumaine,
En dépit du:  Qu’en dira-t-on?
Voilà pourquoi cette semaine
Vous n’aurez pas de feuilleton.

Pourtant, vous voudrez bien me rendre
Toute ma chaîne au grand complet
Et je demande à la reprendre
Samedi prochain, s’il vous plaît.

Car un vieux journaliste, en somme,
Ne sait pas dire:  Ils sont trop verts!
Et soit que, d’ailleurs, on le nomme
Romancier ou faiseur de vers,

Ce qu’il aime, c’est la patrie,
C’est le parfum, jamais banal,
Qu’a notre encre d’imprimerie,
Et l’atmosphère du journal.

Le National.  Lundi 10 janvier 1870.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Théodore de BANVILLE

Portait de Théodore de BANVILLE

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto