Poème 'Saint Tupetu de Tu-pe-tu' de Tristan CORBIERE dans 'Les Amours jaunes'

Saint Tupetu de Tu-pe-tu

Tristan CORBIERE
Recueil : "Les Amours jaunes"

C’est au pays de Léon. – Est une petite chapelle à saint Tupetu. (En breton : D’un côté ou de l’autre.)

Une fois l’an, les croyants – fatalistes chrétiens – s’y rendent en pèlerinage, afin d’obtenir, par l’entremise du Saint, le dénoûment fatal de toute affaire nouée : la délivrance d’un malade tenace ou d’une vache pleine ; ou, tout au moins, quelque signe de l’avenir : tel que c’est écrit là-haut. – Puisque cela doit être, autant que cela soit de suite… d’un côté ou de l’autre – Tu-pe-tu.

L’oracle fonctionne pendant la grand’messe : l’officiant fait faire, pour chacun, un tour à la Roulette-de-chance, grand cercle en bois fixé à la voûte et manœuvré par une longue corde que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue, garnie de clochettes, tourne en carillonnant ; son point d’arrêt présage l’arrêt du destin : – D’un côté ou de l’autre.

Et chacun s’en va comme il est venu, quitte à revenir l’an prochain… Tu-pe-tu finit fatalement par avoir son effet.

Il est, dans la vieille Armorique,
Un saint – des saints le plus pointu –
Pointu comme un clocher gothique
Et comme son nom : Tupetu.

Son petit clocheton de pierre
Semble prêt à changer de bout…
Il lui faut, pour tenir debout,
Beaucoup de foi… beaucoup de lierre…

Et, dans sa chapelle ouverte, entre
– Tête ou pieds – tout franc Breton
Pour lui tâter l’œuf dans le ventre,
L’œuf du destin : C’est oui ? – c’est non ?

– Plus fort que sainte Cunégonde
Ou Cucugnan de Quilbignon…
Petit prophète au pauvre monde,
Saint de la veine ou du guignon,

Il tient sa Roulette-de-chance
Qu’il vous fait aller pour cinq sous ;
Ça dit bien, mieux qu’une balance,
Si l’on est dessus ou dessous.

C’est la roulette sans pareille,
Et les grelots qui sont parmi
Vont, là-haut, chatouiller l’oreille
Du coquin de Sort endormi.

Sonnette de la Providence,
Et serinette du Destin ;
Carillon faux, mais argentin ;
Grelottière de l’Espérance…

Tu-pe-tu – D’un bord ou de l’autre !
Tu-pe-tu – Banco – Quitte-ou-tout !
Juge-de-paix sans patenôtre…
Tupetu, saint valet d’atout !

Tu-pe-tu – Pas de milieu !…
Tupetu, sorcier à musique,
Croupier du tourniquet mystique
Pour les macarons du Bon-Dieu !…

Médecin héroïque, il pousse
Le mourant à sauter le pas :
Soit dans la vie à la rescousse…
Soit, à pieds joints, en plein trépas :

Tu-pe-tu ! cheval couronné !
Tu-pe-tu ! qu’on saute ou qu’on butte !
Tu-pe-tu ! vieillard obstiné !…
Au bout du fossé la culbute !

Tupetu, saint tout juste honnête,
Petit Janus chair et poisson !
Saint confesseur à double tête,
Saint confesseur à double fond !…

– Pile-ou-face de la vertu,
Ambigu patron des pucelles
Qui viennent t’offrir des chandelles.
Jésuite ! tu dis : – Tu-pe-tu !

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Tristan CORBIERE

Portait de Tristan CORBIERE

Édouard-Joachim Corbière, dit Tristan Corbière, né le 18 juillet 1845 au manoir de Coat-Congar à Morlaix (Finistère) et mort le 1er mars 1875 à Morlaix, est un poète français. Il est né de l’union d’Édouard Corbière et d’Angélique Aspasie Puyo que 33 ans séparent : à sa naissance, son père est âgé de... [Lire la suite]

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