Poème 'Stella Vespera' de Léon DIERX dans 'Poèmes et poésies'

Stella Vespera

Léon DIERX
Recueil : "Poèmes et poésies"

I

L’image de Florence en moi s’était dressée
Ce soir-là. De nouveau, j’y suivais en pensée
Les pas silencieux de Stella Vespera.
Sœur des merveilles d’art qu’un beau siècle inspira,
Elle m’avait charmé comme un pur marbre antique,
Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.
On disait sa famille oubliée. Un secret
Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait
Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace,
Comme un témoin souffert dont l’amour embarrasse,
Une vieille toujours traînait à quelques pas,
Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas,
Duègne ou mère, à la fois gardienne et protectrice,
Et tout en murmurant, soumise à son caprice.
Tous les jours, environ une heure avant le soir,
On la voyait venir du plus désert couloir
Faire choix d’un portrait de madone ou de dame
En lequel un vieux maître avait mis sa grande âme.
Elle restait alors, les bras croisés, couvrant
Le tableau d’un regard de défi, pénétrant
Et large, d’où partait vers la tête sans vie
Je ne sais quel éclair de dédain et d’envie.
Certe, avec ces chefs-d’œuvre au renom magistral
Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d’idéal ;
Et moi-même, j’avais, au fond des galeries,
Dans quelque coin, derrière un pan des draperies,
Maintes fois contemplé cet entretien muet,
Antagonisme étrange où nul ne remuait
Du type impérissable et du type éphémère.
Chacun s’écartait d’elle ainsi que de sa mère.
On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté
Comme un rayonnement entourait sa beauté
Qui, splendide, éclatait en floraison entière,
Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre,
Dans une incomparable et mortelle froideur.
Ceux que vers elle avait attirés trop d’ardeur
S’étaient sentis vaincus et terrassés sur place
Par une pesanteur de mépris et de glace
Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom,
Nul n’avait jamais pu l’apprendre, disait-on.
Comme elle apparaissait vers une heure tardive
Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive,
On lui trouva bientôt ce nom mystérieux
De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux,
Par prière ou présent, n’avait obtenu d’elle
Qu’elle posât jamais devant lui pour modèle.
Elle n’aimait que l’art d’autrefois, et semblait
Fuir le peintre au travail devant un chevalet.
Les curieux, lassés d’un effort inutile,
La laissaient disparaître au bas d’un péristyle
Dans l’ombre et dans la foule. On s’était contenté
D’une légende autour de sa sévérité.
On disait qu’autrefois, Stella, sans aucun voile,
Avait brillé, bijou d’un palais, sur la toile,
Conception d’un prince inconnu du pinceau,
Sans rivale, parmi les plus dignes du sceau
Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.
Pour ce corps insensible, on disait qu’un jeune homme,
Un peintre florentin, plus tard s’était épris
D’un amour insensé mais fervent, et pour prix
Sut animer aussi cette autre Galatée.
Un soir qu’il l’appelait dans la salle écartée,
Il la sentit tomber dans ses bras doucement.
Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,
Fut pise du dégoût de sa métamorphose ;
Et pour se rendormir dans sa première pose
Comme autrefois, au ciel d’un art patricien,
Voulut chercher son cadre et son palais ancien ;
Mais soit qu’elle eût perdu la mémoire à cette heure,
Soit que le feu peut-être eût détruit la demeure,
Elle ne put jamais les trouver. C’est ainsi
Que Stella, sous l’élan d’un unique souci,
Errait désespérée, et jalouse de celles
Qui dans l’orgueil serein des formes immortelles
De musée en musée insultaient son destin.
D’autres disaient encore et tenaient pour certain
Que l’art avait en elle un malfaisant génie,
Dont le regard, tombé sur une œuvre finie,
Changeait la toile exquise en rebut d’atelier.
Tel était à Paris le conte familier
Qui depuis mon retour m’obsédait, plus encore
Ce soir-là ; car octobre, agitateur sonore,
Semait dans l’air les voix des souvenirs perdus.
Et ceux-là revenaient en moi plus assidus,
Tandis qu’avec Centi, sur la berge isolée,
Je suivais pas à pas quelque lointaine allée.
Je l’avoue, en tout temps je me suis abreuvé
Des choses d’outre-vie, et n’ai que trop rêvé.
Mais Centi, le grand peintre, avait poussé mon âme
Vers les mondes obscurs dont il trouait la trame ;
Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement
Le dangereux levain d’un bizarre aliment
Qui, bien loin du réel, comme un corps qu’on délie,
Me roulait aux confins troublants de la folie.
Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux,
Où les arbres en feu renversaient leurs arceaux,
Le brouillard s’épaissir dans ce autres portiques,
Je sentais que l’esprit des songes fantastiques
Dormait autour de nous. Par instinct, j’arrêtai
Le récit sur les bords de mes lèvres monté,
Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille.
Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville.
Le peintre s’arrêtait ; il murmura vers moi :
« Qu’est-ce que le génie, après tout ? C’est ma foi
Qu’il est évocateur, aussi bien que prophète ;
Que ce qu’il croit créer est l’image parfaite
D’un être que retient l’avenir ou la mort,
Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort,
Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même,
Réalité vivante égale à l’art suprême,
Mais qu’un cercle défend, redoutable au désir,
Fatal à qui la cherche, et la voudrait saisir !
- Et selon vous, lui dis-je, il faudrait ainsi croire
La réalité fille ou sœur de l’illusoire ? »
Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit :
« L’art est un miroir clair pour un puissant esprit !
L’ancêtre, dont le nom m’est un âpre héritage,
Eut, dit-on, la folie et la gloire en partage.
Mais c’est un fait, célèbre à Florence, jadis,
Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix,
Dans cette ville même, on ne sait d’où venue,
Vivait aux yeux de tous une femme inconnue,
Laquelle était l’exact et merveilleux portrait
De son chef-d’œuvre à lui, qu’un grand prince montrait,
Et que tous renommaient à l’égal d’un prodige.
- Et qui donc le possède aujourd’hui ? Répondis-je.
- Quelque vingt ans après son palais s’écroula
Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela ;
Venez bientôt me voir et parler de Florence.
Je sens pour cette ville une étrange attirance ;
Et pour m’en délivrer il faudra bien qu’un jour
Dans la noble cité je m’éveille à mon tour. »

II

En entrant, j’admirais à loisir, d’habitude,
Le riche encombrement du cabinet d’étude ;
Comme de vieux amis, je les connaissais bien,
Tous ces dressoirs à jours de style italien ;
Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées
Aux médailles d’acier par Cellini frappées ;
Ces bronzes florentins ; dans leurs cadres toscans
Ces bustes de seigneurs aux grands airs provocants,
Qui tous à leurs pourpoints portaient la même date.
Cette fois, je passai devant eux à la hâte,
Mais non sans me sentir brusquement traversé
Par la sensation d’un glorieux passé ;
Et les mots de Centi sur Florence, la veille,
Me semblèrent encor tinter à mon oreille.
L’atelier m’attirait ; et du premier coup d’oeil
Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil,
Comme un halluciné devant l’esprit qui passe.
Sur cinq grands chevalets qui tous me faisaient face,
Dans leurs cadres égaux, j’avais vu cinq portraits
éternisant cinq fois d’un coup les mêmes traits.
Du plafond, tout autour, tombait en masses lourdes
La tenture au sujet païen, aux couleurs sourdes ;
Et magnétiquement je reportai les yeux
Vers les tableaux, travail d’un art prestigieux,
Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle
Versait à pleins carreaux sa nappe triomphale.
Chacun semblait le but d’un vouloir différent.
L’on eût dit du premier quelque tout neuf Rembrandt.
C’étaient les mêmes fonds d’épaisses atmosphères
Et d’obscurité chaude aux attrayants mystères ;
Mais jamais le pinceau du maître hollandais
N’avait si loin poussé les ténèbres ; jamais
Si merveilleusement il n’en creusa les ondes
Sous une transparence aux caresses profondes.
Quant au visage même, à peine il paraissait
Sur les bords de la nuit qui l’ensevelissait.
Mais en me rapprochant, contemplateur avide,
Quelque baigné qu’il fût par une ombre fluide
Avare des blancheurs qu’elle dérobe au jour ;
Quelque indécis que fût l’harmonieux contour
Du col à la poitrine où le sein vient de naître ;
Il me fallait aussi sur-le-champ reconnaître
Une noblesse éparse au sommet de ce front,
Dans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ;
Une suavité dans cette chevelure
Onduleuse ; une grâce enfantine et si pure
Sur ces lèvres ; partout, pour chaque ligne enfin,
Une virginité de calme séraphin,
Une fleur de jeunesse, une aristocratie
De rêve, s’unissant dans sa gloire adoucie
A la solennité d’une apparition
Dont Rembrandt n’a jamais cherché l’impression.
Concevez à présent cette confuse image
S’avançant de degrés en degrés, d’âge en âge,
De toile en toile, vers la lumière et vers vous ;
Du fond de ces vapeurs au rayonnement roux,
Voyez-la s’imprégner chaque fois d’une vie
Plus intense, toujours à l’ombre plus ravie,
Virginale toujours, mais femme cependant
De plus en plus, plus fière aussi vous regardant,
Et des limbes premiers de son adolescence
Arrivant, sous l’essor de sa jeune puissance,
Jusqu’à l’éclosion enfin d’une beauté
Sûre d’avoir conquis son immortalité.
Tels j’admirais, plongé dans de longues extases,
Ces portraits successifs, insaisissables phases
De la forme endormie encor dans sa candeur
A la forme éveillée en sa riche splendeur,
Qui se connaît et qui s’impose, de la vierge
Qu’un songe inconscient et sans amour submerge
A celle qui se sent aimée, et dont les yeux
Ne réfléchissent rien d’un cœur silencieux.
Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête
Qui dans le dernier cadre, illusion complète,
Respirait, échappée aux baisers de la nuit ;
Dardait vers moi l’éclair d’un regard qui poursuit ;
S’enveloppait de vie et d’éclat, palpitante
Des vivaces espoirs d’une héroïque attente,
Et magnifiquement, comme un matin d’été,
épanouie au sein de sa propre clarté ;
Ainsi qu’en un miroir un reflet qui s’obstine,
C’était bien cette fois la tête florentine
De Stella Vespera, telle que bien souvent
Naguère je l’avais contemplée en rêvant.
Jamais l’art ne fixa d’une main plus fidèle
Dans son panthéon chaste un glorieux modèle ;
Jamais aussi, devant le génie et l’amour,
Plus belle vérité ne se fit voir au jour.
Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue,
Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue,
M’enchaînait de nouveau, si loin ! Et se parait
D’un charme plus profond fait d’un nouveau secret,
Sacrant tout l’atelier du silence des temples !
Et moi, je m’abîmais dans ses prunelles amples.
Bien des heures, j’avais jusqu’ici médité,
En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté ;
Ce jour-là, tout à coup, sur l’image imprévue
J’en surpris la raison restée inaperçue.
« Oui, me dis-je, en effet, l’un de ses yeux est noir
Et luisant comme l’encre, et l’autre, comme un soir
Sans lune, est d’un bleu sombre étoilé de lumières ;
Et leurs disques rivaux emplissent les paupières ! »
Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin
De l’atelier, forçait ma vue un peu plus loin.
Ce n’était qu’une ébauche, une esquisse légère,
Mais toujours de Stella, l’obsédante étrangère.
Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ?
Centi voulait-il donc, d’un désir tout récent,
Artiste inassouvi, surpasser la nature,
Et jusqu’au surhumain tenter une aventure ?
Ou bien, comme il avait, magicien de l’art,
Suivi cette beauté d’un scrupuleux regard
Dans son progrès, depuis l’aube crépusculaire
Jusqu’à l’heure qu’un ciel d’apothéose éclaire,
Allait-il la poursuivre, artiste sans pitié,
Dans son déclin aussi chaque jour épié ?
Et le temps s’écoulait. Mes yeux enthousiastes
Toujours interrogeaient ce visage en ses fastes ;
Et, comme sur les bords d’un puits vertigineux,
Je me sentais sans fin pris dans les mille nœuds
D’une énigme enlacée à l’énigme contraire ;
Et nul raisonnement ne pouvait m’y soustraire ;
Et, dans la vaste salle où je demeurais seul,
Il me semblait parfois que l’esprit de l’aïeul
Derrière moi veillait au fond des angles sombres ;
Car vers les murs déjà s’amoncelaient les ombres.
Le soir vint. éperdu d’extase, stupéfait,
Je regardais toujours. Le génie, en effet,
Ne laisse pas en vain sur ses œuvres l’empreinte
D’une forte pensée. Une énergique étreinte
Sort toujours de la toile abandonnée, et tient
Dans son réseau subtil le profane qui vient
Troubler impudemment l’atelier solitaire.
La nuit s’épaississait au fond du sanctuaire,
Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds.
Alors, et malgré moi, furtif, à reculons,
Je partis lentement, chassé par ces fronts pâles
Qui, lumineux, pareils à de larges opales,
Paraissaient, sous le flux des ténèbres montant,
M’enfoncer un regard de foule inquiétant.
Le malheur s’abattit sur moi cette nuit même,
Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême.
Au fond d’une retraite, au loin, et dans l’oubli
De Stella, je vécus un temps enseveli.

III

Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée,
Je promenais sans but ma tristesse apaisée,
Quand je vis disparaître, au bas d’un escalier,
Une vieille en costume au style singulier,
Qui me remémora la vierge d’Italie
Qu’à ses portraits lointains une énigme relie.
Je voulus pénétrer ce secret jusqu’au bout,
Et courus chez Centi. Je le trouvai debout
Devant sa dernière œuvre ; et ses yeux, dans l’ivresse
Du triomphe, élevaient leur brûlante caresse
Sur la toile achevée, et seule cette fois.
Lui-même s’agitai, parlant à haute voix,
Artiste émerveillé devant son propre ouvrage.
Dès l’abord, une joie éclaira son visage ;
Il s’élança, me prit le bras, et, m’entraînant
En face du tableau, s’écria : « Maintenant,
Regardez ! … répondez ! N’est-ce pas, qu’elle est belle ?
N’est-ce pas, qu’elle arrive à l’amour qui l’appelle ? »
Et moi, je regardais déjà, me demandant
Comment il avait pu, d’un effort ascendant,
Faire plus resplendir la tête sans rivale,
Et, par plus de magie, en un plus pur ovale
Vivifier ces traits sous un ciel ébloui.
Comme autrefois, toujours, c’était bien aujourd’hui
Le beau front lumineux et chargé de pensées ;
Mais son éclat, vainqueur des ombres dispersées,
Brillait plus éloquent encore ; il se gonflait,
Flamboyant, agrandi sous le double reflet
D’un éternel bonheur et d’une paix conquise.
C’était, sous la lueur changeante qui l’irise,
La même chevelure aux anneaux blonds et bruns,
Libres et déroulés sans fin, dont quelques-uns,
Voluptueux flocons qu’un sein grec illumine,
Flottaient confusément aux bords de la poitrine.
Mais, plus souple auréole et plus suave encor,
S’épandait sur le cou leur opulent trésor.
Les yeux étaient toujours aussi pleins, aussi chastes,
Aussi profonds, l’un bleu comme les nuits néfastes
Sans lune, l’autre, noir comme l’encre, et tous deux
Limpides ; mais le large éclair qui sortait d’eux
N’était plus la clarté de l’orgueil ni du rêve ;
C’était l’ardent rayon de l’amour qui se lève ;
Et la lèvre, plus rouge encor, plus finement
Découpée aujourd’hui, comme pour le serment
Et pour l’aveu, s’ouvrait au baiser qui l’attire.
On entait à travers ce superbe sourire
La victoire éclater dans la soumission,
Comme aussi dans ces yeux, avec la passion,
Passer l’enivrement d’une beauté céleste.
Et comme refoulant derrière elle, d’un geste,
Et pour jamais, bien loin, les brumes d’autrefois,
Par un miracle d’art qui renverse les lois,
Dans la pleine lumière où chaque trait s’anime
Elle avançait vers nous son visage sublime.
Et c’était l’idéal, pensais-je, que là-bas,
Malgré tout, l’autre encor ne réalisait pas.

« Enfin ! S’écria-t-il, cette fois, c’est bien elle !
N’est-ce pas, qu’elle vit ? N’est-ce pas, qu’elle est belle ?
Une âme plane aussi sur ma création,
Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion !
Qui donc a pu railler ton amour ineffable ?
Ta Galatée, ô grec ! N’était point une fable !
Ce n’est pas ta statue au marbre radieux
Qui s’anima pour toi sous le souffle des dieux.
Non. Mais ils t’ont permis, ton œuvre terminée,
De rencontrer alors la femme devinée !
- Celle-là, quant à moi, j’en reste convaincu,
Lui dis-je, n’est qu’un songe, et n’a jamais vécu.
Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure,
Sous le soleil de tous vu passer leur figure !
- Où donc l’aurais-je pu ? dit-il. Mais que me font
Ces ébauches, d’ailleurs ! Dans leur néant profond
Qu’elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite
Pour moi, l’évocateur, ou pour moi, le prophète !
Et maudits soient-ils tous, les pinceaux ! Je suis né
Trop tard, ou bien trop tôt. L’amour est condamné !
Car l’amour est au fond du royaume des rêves,
Dans les bosquets perdus qu’on remplacés les grèves,
Dans les mondes encor sans voix et sans écho,
Dans le silencieux amas des vieux chaos,
Dans la poussière d’or des mirages splendides,
Ou dans les paradis noyés des Atlantides !
Oui, je vous dis qu’un jour elle vivra, sinon
Qu’elle est morte à jamais sans avoir su mon nom ! »
Et pendant qu’il parlait, je voyais sur sa lèvre
Trembler le désespoir furieux et la fièvre.

« Regardez, reprit-il, elle a chassé la nuit
Qui jadis l’entourait, jalouse, et qui s’enfuit !
Elle apparaît, semblable à l’étoile dernière,
Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière !
Et je l’aime ! Et jamais l’éclair d’un oeil vivant,
Je le sais, ici-bas n’a frappé plus avant,
Ni fait plus tressaillir les profondeurs d’une âme !
Dans l’amour infini d’un amant, jamais femme,
Comme une reine au fond d’un palais, n’a marché,
De salle en salle, aux chants d’un orchestre caché,
Vers un trône plus beau, d’un pas plus sûr ! Je l’aime,
Celle-ci dont ma main a retracé l’emblème,
La morte, ou l’invisible encor, l’être innomé
Qui, si j’avais vécu plus tôt, m’aurait aimé,
Qui m’aimerait plus tard, si je pouvais revivre !
La femme qui peut-être à l’heure même enivre
Quelque part d’autres yeux, ô rage ! Que mes yeux,
Et qui doit, loin de moi, mourir sous d’autres cieux !
Ah ! Si vraiment tu vis, si je pouvais le croire,
Périssent d’un seul coup mon génie et ma gloire !
Et vienne aussi la mort ! Je l’accepte, content,
Pourvu que je te voie une heure, un seul instant,
Et te parle, et t’entende, et t’admire, et t’adore,
O toi qui m’aimeras ! ô femme dont j’ignore
La pâtre et le nom ! Toi qui prends mon destin,
Et souris comme au ciel l’étoile du matin ! »
Je frémissais ainsi qu’un blessé que l’on touche,
Et mon secret déjà s’échappait de ma bouche ;
Derrière nous un bruit de pas, en ce moment,
Nous fit nous retourner tous les deux brusquement
Vers le vaste rideau qui recouvrait l’entrée.
Dans un angle une main, vive lueur montrée,
Avec un geste prompt l’écarta tout entier,
Repliant les anneaux sur la tringle d’acier.
Et debout sur le seuil, grande et noble statue,
Une femme était là, royalement vêtue,
Comme en un autre cadre, immobile, ses traits
Recouverts d’un long voile aux attirants secrets,
Pareille aux visions des nuits surnaturelles,
Qui, dilatant d’effroi les yeux fixés sur elles,
Fascinent les vivants par leur solennité.
Une femme était là, sûre de sa beauté,
Au maintien qu’aussitôt j’avais cru reconnaître,
Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre,
Comme pour un salut, ruisselèrent d’un bond
Les feux enorgueillis du soleil moribond.

A peine elle aperçut la peinture immortelle,
Que l’ombre étincela sous la riche dentelle ;
Alors, d’une voix lente, au timbre musical
Comme le clair écho d’un sonore métal,
Elle laissa tomber ces mots dans le silence :
« Au beau siècle de l’art, autrefois, dans Florence,
Grand parmi les plus grands fut l’un de vos aïeux,
Dont le chef-d’œuvre était le portrait merveilleux
De mon aïeule à moi, qu’on nomma par la ville
L’étoile du matin. Dans un siècle infertile
Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais
Le plus digne héritier des anciens ; je venais
Demander au Centi revivant de renaître
Sous le divin pinceau qu’il tient de son ancêtre,
Moi, dont le nom, là-bas, est l’étoile du soir ! »
Et moi, je frissonnais plus fort, car je pus voir,
Son voile ôté, Stella vers l’œuvre prophétique
Marcher, reflet palpable et modèle identique ;
Je sentais mes cheveux se hérisser d’effroi,
Car Centi tout à coup s’était rué sur moi,
Car ses ongles m’entraient dans la chair leurs tenailles,
Et j’entendais courir, en rayant les murailles,
Le rire aigu qui glace et qui pénètre en nous,
Le rire intarissable où se tordent les fous !

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Léon DIERX

Portait de Léon DIERX

Léon Dierx, né à Saint-Denis de La Réunion le 31 mars 1838 et mort à Paris le 12 juin 1912, est un poète parnassien et peintre académique français. Léon Dierx naît dans la villa de Saint-Denis aujourd’hui appelée villa Déramond-Barre, que son grand-père a rachetée en 1830. Il y vit jusqu’en 1860, année de son... [Lire la suite]

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