Poème 'Tu vois, juste vengeur, les fleaux de ton Église…' de Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ dans 'Les Tragiques'

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Tu vois, juste vengeur, les fleaux de ton Église…

Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ
Recueil : "Les Tragiques"

Extrait (v. 1273-1380)

 » Tu vois, juste vengeur, les fleaux de ton Eglise,
Qui, par eux mise en cendre et en masure mise,
A, contre tout espoir, son espérance en toy,
Pour son retranchement, le rempart de la foy.

Tes ennemis et nous sommes esgaux en vice,
Si, juge, tu te sieds en ton lict de justice ;
Tu fais pourtant un choix d’enfans ou d’ennemis
Et ce choix est celuy que ta grace y a mis.

Si tu leur fais des biens, ils s’enflent en blasphemes,
Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous mesmes ;
Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ;
Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous.

… Veux-tu long-temps laisser en cette terre ronde
Regner ton ennemy ? N’es-tu seigneur du monde,
Toy, Seigneur, qui abbats, qui blesses, qui gueris,
Qui donnes vie et mort, qui tüe et qui nourris ?

Les princes n’ont point d’yeux pour voir ces grand’ merveilles ;
Quant tu voudras tonner, n’auront-ils point d’oreilles ?
Leurs mains ne servent plus qu’à nous persecuter ;
Ils ont tout pour Satan, et rien pour te porter.

Sion ne reçoit d’eux que refus et rudesses,
Mais Babel les rançonne et pille leurs richesses ;
Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux)
Monstrent l’or aux enfers et les neiges aux cieux.

Les temples du payen, du Turc, de l’idolatre,
Haussent au ciel l’orgueil du marbre et de l’albastre,
Et Dieu seul, au désert pauvrement hebergé,
A basti tout le monde et n’i est pas logé !

Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hyrondelles ;
On dresse quelque fuye aux simples colombelles ;
Tout est mis à l’abry par le soing des mortels,
Et Dieu, seul immortel, n’a logis ni autels ;

Tu as tout l’univers, où ta gloire on contemple,
Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple,
Où te chassera l’homme, ô Dieu victorieux ?
Tu possedes le ciel et les cieux des hauts cieux ?

Nous faisons des rochers les lieux où l’on te presche,
Un temple de l’estable, un autel de la creiche ;
Eux, du temple une estable aux asnes arrogants,
De la saincte maison la caverne aux brigands.

Les premiers des chrestiens prioient aux cimetieres :
Nous avons faict ouir aux tombeaux nos prieres,
Faiet sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort,
Et annoncé la vie aux logis de la mort.

Tu peux faire conter ta loüange à la pierre ;
Mais n’as-tu pas tousjours ton marchepied en terre ?
Ne veux-tu plus avoir d’autres temples sacrez
Qu’un blanchissant amas d’os de morts asserrez ?

Les morts te loüeront-ils ? Tes faicts grands et terribles
Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles ?
N’aurons-nous entre nous que visages terreux,
Murmurant ta loüange aux secrets de nos creux ?

En ces lieux caverneux tes cheres assemblées,
Des ombres de la mort incessamment troublées,
Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux,
Et ton renom voler des terres dans les cieux ?

Quoy ! serons-nous muets, serons-nous sans oreilles,
Sans mouvoir, sans chanter, salis ouïr tes merveilles ?
As-tu esteint en nous ton sanctuaire ? Non,
De nos temples vivans sortira ton renom.

Tel est en cet estat le tableau de l’Eglise
Elle a les fers aux pieds, sur les gesnes assise,
A sa gorge là corde et le fer inhumain,
Un pseaume dans la bouche et un luth en la main.

Tu aimes de ses mains la parfaicte harmonie :
Nostre luth chantera le principe de vie ;
Nos doigts ne sont plus doigts que pour trouver tes sons,
Nos voix ne sont plus voix qu’à tes sainctes chansons.

Mets à couvert ces voix que les pluies enroüent ;
Deschaine donc ces doigts, que sur ton luth ils joüent ;
Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux,
Et nous monstre le ciel pour y tourner les yeux.

Soient tes yeux addoucis à guerir nos miseres,
Ton oreille propice ouverte à nos prieres,
Ton sein desboutonné à loger nos souspirs
Et ta main liberalle à nos justes desirs.

Que ceux qui ont fermé les yeux à nos miseres,
Que ceux qui n’ont point eu d’oreille à nos prieres,
De coeur pour secourir, mais bien pour tourmenter,
Point de mains pour donner, mais bien pour nous oster,

Trouvent tes yeux fermez à juger leurs miseres ;
Ton oreille soit sourde en oiant leurs prieres ;
Ton sein ferré soit clos aux pitiez, aux pardons ;
Ta main seiche sterile aux bien-faicts et aux dons.

Soient tes yeux clair-voyants à leurs pechez extremes,
Soit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphemes,
Ton sein desboutonné pour s’enfler de courroux,
Et ta main diligente à redoubler tes coups.

Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre ;
Le meschant rit plus haut que le bon n’y souspire ;
Nos cris mortels n’i font qu’incommoder leurs ris,
Les ris de qui l’esclat oste l’air à nos cris.

Ils crachent vers la lune, et les voutes celestes
N’ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ?
Ne partiront jamais du throsne où tu te sieds
Et la Mort et l’Enfer qui dorment à tes pieds ?

Leve ton bras de fer, haste tes pieds de laine ;
Venge ta patience en l’aigreur de ta peine :
Frappe du ciel Babel : les cornes de son front
Deffigurent la terre et luy ostent son rond. « 

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Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ

Portait de Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ

Théodore Agrippa d’Aubigné, né le 8 février 1552 au château de Saint-Maury près de Pons, en Saintonge, et mort le 9 mai 1630 à Genève, est un écrivain et poète baroque français protestant. Il fut aussi l’un des favoris d’Henri IV, du moins jusqu’à la conversion de celui-ci. Théodore décide alors de rédiger la plus grande... [Lire la suite]

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