Poème '14 – Doulce la mort qui de deuil me délivre' de Maurice SCÈVE dans 'Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)'

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14 – Doulce la mort qui de deuil me délivre

Maurice SCÈVE
Recueil : "Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)"

CXXIII [=CXIIII] .

O ans, ô moys, sepmaines, jours, & heures,
O intervalle, ô minute, ô moment,
Qui consumez les durtez, voire seures,
Sans que lon puisse appercevoir comment,
Ne sentez vous, que ce mien doulx tourment
Vous use en moy, & voz forces deçoit?
Si donc le Coeur au plaisir, qu’il reçoit,
Se vient luy mesme a martyre livrer:
Croire fauldra, que la Mort doulce soit,
Qui l’Ame peult d’angoisse delivrer.

CXXIIII [=CXV] .

Par ton regard severement piteux
Tu mesblouis premierement la veue:
Puis du regard de son feu despiteux
Surpris le Coeur, & l’Ame a l’impourveue,
Tant que despuis, apres mainte reveue,
J’ars de plus fort sans novelle achoison.
Ce mesme temps la superbe Toison
D’ambition, qui a tout mal consent,
Toute aveuglée espandit sa poison
Dessus le juste, & Royal innocent.

CXXV [=CXVI] .

Insatiable est l’appetit de l’homme
Trop effrené en sa cupidité,
Qui de la Terre ayant en main la pomme,
Ne peult saouler si grand’ avidité:
Mais (ô l’horreur) pour sa commodité
Viole foy, honneur, & innocence.
Ne pleure plus, France: Car la presence
Du sang d’Abel devant Dieu criera
Si haultement que pour si grande offence
L’aisné Cain devant toy tremblera.

CXXVI [=CXVII] .

Pour m’enlasser en mortelles deffaictes
Tu m’afoiblis le fort de ton povoir:
Soit que couvrir esperances deffaictes
Face un bien peu d’espoir appercevoir,
Si ne peult on non asses concevoir
A quelle fin ton vouloir se dispose.
Parquoy mon bien, qui en ta foy repose,
Au long souffrir patiemment m’enhorte:
Car aussi bien ta cruaulté propose
De me donner, comme a mort, vie morte.

CXXVII [=CXVIII] .

Le hault penser de mes frailes desirs
Me chatouilloit a plus haulte entreprise,
Me desrobant moymesme a mes plaisirs,
Pour destourner la memoire surprise
Du bien, auquel l’Ame demoura prise:
Dont, comme neige au Soleil, je me fondz
Et mes souspirs dès leurs centres profondz
Si haultement eslevent leurs voix vives,
Que plongeant l’Ame, & la memoire au fondz,
Tout je m’abysme aux oblieuses rives.

CXXVIII [=CXIX] .

Petit object esmeult grande puissance,
Et peu de flamme attrait l’oeil de bien loing
Que fera donc entiere congnoissance,
Dont on ne peult se passer au besoing?
Ainsi Honneur plus tost quicteroit soing,
Plus tost au Temps sa Clepsidre cherroit,
Plus tost le Nom sa trompette lairroit,
Qu’en moy mourust ce bien, donc j’ay envie.
Car, me taisant de toy on me verroit
Oster l’esprit de ma vie a ma vie.

CXXIX [=CXX] .

L’Aigle des Cieulx pour proye descendit,
Et sur ma Dame hastivement se poulse:
Mais Amour vint, qui le cas entendit,
Et dessus luy employe & arc, & Trousse.
Lors Jupiter indigné se courrouce,
Et l’Archier fuit aux yeulx de ma Maistresse,
A qui le Dieu crie plain de tristesse,
Je veulx, Venus, ton filz, qui à mespris.
Delie suis, dit elle, & non Déesse:
Prendre cuydois, dit il, mais je suis pris.

CXXX [=CXXI] .

Tu celle fus, qui m’obligeas premiere
En un seul corps a mille Creanciers:
Tu celle fus, qui causas la lumiere,
Dont mes souspirs furent les Encenciers.
Mais vous, Souciz, prodigues despenciers
De paix tranquille, & vie accoustumée,
Meites la flambe en mon ame allumée,
Par qui le Coeur souffre si grandz discordz,
Qu’apres le feu estaincte la fumée
Vivra le mal, avoir perdu le Corps.

CXXXI [=CXXII] .

De ces haultz Montz jettant sur toy ma veue,
Je voy les Cieulx avec moy larmoier:
Des Bois umbreux je sens a l’impourveue,
Comme des Bledz, ma pensée undoier.
En tel espoir me fait ores ploier,
Duquel bien tost elle seule me prive.
Car a tout bruyt croyant que lon arrive,
J’apperçoy cler, que promesses me fuyent.
O fol desir, qui veult par raison vive,
Que foy habite, ou les Ventz legers bruyent.

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