Poème 'Amour vangeur' de Jean-Antoine de BAÏF dans 'Les Météores'

Amour vangeur

Jean-Antoine de BAÏF
Recueil : "Les Météores"

À Monsieur de Pougni

Honorant mes amis des presents de ma Muse,
Dangennes, je seroy dehors de toute excuse
Si j’aloy t’oublier : car c’est toy (je le sçay)
Qui defens le party de mon nouvel essay
De mesurcr les vers en la langue Francoyse
À l’antique façon et Romaine et Gregeoise.
Là je te payeray quelquefois mon devoir :
Cependant vien icy l’avance recevoir
En ces vers usitez, où du Grec Theocrite
D’un malheureux amour l’histoire j’ay transcrite.
Que ta Maitresse un jour par ébat y lisant
Creignant l’Amour vangeur l’alât favorisant.
Dames, oyez un comte lamentable
D’un pauvre amant et d’une impitoyable,
Qui, pour n’avoir voulu le secourir,
Sentit combien on doit creindre encourir
L’ire des Dieux, en se monstrant cruelles
Contre la foy des serviteurs fidelles.
De cet exemple, ô Dames, apprenez
De faire grace à ceux que vous gennez :
Et n’irritez la divine vengeance,
Qui de bien pres accompagne l’offence :
Si vous savez quelcune de bon cœur
Apprenez d’elle à fuir la rigueur :
Si d’autre part vous en sçavez quelcune,
Qui contre Amour s’emplisse de rancune,
Remonstrez luy et la faites changer,
Luy racontant cet exemple estranger.
À fin qu’à voir cette avanture grande
Chacune ait peur de forfaire, et s’amende,
« M’en sçachant gré : Bienheureux est celuy
« Qui se fait sage à la perte d’autruy.
Au tems jadis en un païs de Grece,
Un jeune amant servit une maistresse
Bien accomplie en parfaitte beauté,
Mais endurcie en toute cruauté :
De son amant elle estoit ennemie,
Et n’avoit rien de douce courtoisie.
Ne cognoissant Amour, quel Dieu c’estoit,
Quel estoit l’arc, qu’en ses mains il portoit,
Ny comme grief par les fleches qu’il tire
Aux cœurs humains il donne grand martyre :
Mais de tous points dure en toute rigueur,
Ne luy monstroit nul semblant de faveur :
N’en doux parler, n’en douce contenance,
Ne luy donnant d’Amour nulle allegeance :
Non un clin d’œil, non un mot seulement,
Non de sa levre un petit branlement,
Non le laissant tant approcher qu’il touche
Tant soit petit, à sa main de sa bouche,
Non luy laissant prendre un petit baiser
Qui peust d’Amour le tourment apaiser.
Mais tout ainsi que la beste sauvage
Fuit le chasseur se cachant au bocage,
Elle farouche et pleine de soupçon
Fuioit cet homme en la mesme façon.
Luy cependant cuidant venger l’injure
Que luy faisoit cette cruelle et dure
Par un courroux, chagrin et despiteux,
Contre soi-mesme, helas, fut impiteux :
Car en un rien ses deux Ievres tant belles
Se vont secher : il rouoit ses prunelles
Dedans deux yeux enfoncez, comme atteint
Jusqu’à la mort : il perdit son beau teint :
Une jaunisse environna sa face :
Mais cependant pour tout cecy l’audace
De sa cruelle en rien n’adoucissoit,
Ny sa fureur de rien n’amoindrissoit.
Tant qu’à la fin ayant son ame outree
De desespoir, il s’en vint où l’entree
On luy avoit refusé tant de fois,
Ne luy faisant qu’un visage de bois :
Et devant l’huis maudit de sa meurdriere
Il sanglota sa complainte derniere,
Et larmoyant donne un baiser dernier
À l’huis ingrat : puis se met à crier :
Ingrate, ingrate, ô inhumaine, ô dure,
D’une Lionne ô fiere nourriture,
Toute de fer, indigne d’amitié,
Puis que tu as en horreur la pitié.
Je suis venu devers toy pour te faire
Le dernier don d’un cordeau, dont j’espere
Plus de confort que de toy : car l’ennuy
Que j’ay par toy se guerira par luy.
Je ne veu plus doresenavant estre
Tant importun, parlant à ta fenestre :
Mais je m’en vas où tu m’as condamné,
Au lieu d’exil, que tu m’as ordonné,
Par le sentier qu’on dit qui achemine,
Là où se prend la seule medecine,
Qui reste plus aux amans langoureux,
Dedans le lac de l’oubly bienheureux.
Mais, las, j’ay peur (tant d’une amour extrême
Je brusle tout) que, bien qu’estant à mesme
J’eusse en boivant tout ce lac épuisé,
Mon chaud desir n’en sait point apaisé.
Je va mourir : par la mort desiree
Ma bouche ira bien-tost estre serree :
Mais cependant qu’encor je puis parler,
Je te diray devant que m’en aller.
La Rose est belle, et soudain elle passe :
Le Lis est blanc, et dure peu d’espace :
La Violette est bien belle au Printems,
Et se vieillist en un petit de tems :
La neige est blanche, et d’une douce pluye
En un moment s’écoule evanouie :
Et ta beauté belle parfaittement
Ne pourra pas te durer longuement.
Le tems viendra, (si le destin te laisse
Jouir un tems de ta belle jeunesse),
Le tems viendra qu’aprement à ton tour,
Tu languiras comme moy, de l’amour.
Je va mourir, et de ma mort cruelle
Tu n’entendras par autre la nouvelle :
Mort à ton huis icy tu me verras,
Et sur moy mort tes yeux tu souleras.
Puis qu’en vivant je n’ay pu si bien faire,
Qu’en un seul point je t’aye pu complaire :
Quelque plaisir, je croy, je te feray
Quand pour t’aimer tué je me seray.
Au moins au moins, si mon trespas t’apporte
Quelque plaisir, si en ouvrant ta porte,
Pour ton amour si tu m’avises mort,
Que j’ay de toy ce dernier reconfort.
De ce cordeau, dont tu me verras pendre,
Deslié moy : aïde à me descendre.
Au moins des yeux répan moy quelque pleur :
Quelque souspir tire moy de ton cœur.
Si ta rigueur se peut faire tant molle
Pers à moy sourd quelque douce parolle :
Et donne moy pour ton dueil appaiser,
Et le premier et le dernier baiser :
Non, ne crain point qu’il me rende la vie,
Ne laisse pas d’en passer ton enuie,
Et si tu as de moy quelque soucy,
Sur mon tombeau fays écrire cecy :
Amour tua celuy qui se repose
Icy dessous : une belle en fut cause,
Demesuree en grande cruauté,
Comme l’amant le fut en loyauté.
Quand il eut dit, une pierre il ameine
Au sueil de l’huis, et la dresse à grand’peine :
Monta dessus, et la corde attacha
À un crampon, que bien haut il ficha :
D’un neu coulant son gosier il enserre,
Puis de ses piés il rejette la pierre :
Et se debat demeurant là pendu,
Tant qu’à la fin l’esprit il a rendu.
Au bruit qu’il fit frappant contre la porte,
Comme la mort à sa jeunesse forte
Se debattoit, un servant qui sortit
Vit ce mechef, et la dame avertit.
Qui venant là sans estre en rien émue,
Eut bien le cœur de repaistre sa vue
Du pauvre cors, qui pour elle estoit mort,
Et ne monstroit en avoir nul remord :
Nulle douleur sa dure ame ne perce,
De ses yeux fiers une larme ne verse :
Un seul souspir ne tire de son cœur :
Tant la meurdriere est pleine de rancœur.
Ce mesme jour celle femme inhumaine,
Qui ne devoit bien loing trainer la peine
De son forfait : à fin qu’il fust vangé,
Vint droit au Dieu qu’elle avoit outragé :
Car en passant aupres d’une coulonne
(Dessus laquelle en beau marbre Dione
Tenoit la main de sa fille Venus
Qu’accompagnoyent Plaisir et Desir nus)
Plaisir s’ébranle et chet sur la cruelle :
Et de son pois ecrazant sa cervelle
La terrassa : la pauvre sous le coup
Perdit la vie et la voix tout à coup.
Riez, Amans, puis que cette ennemie
De tout Amour, est justement punie :
Filles, aimez : puis que pour n’aimer point
Une cruelle est traittee en ce point.

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Jean-Antoine de BAÏF

Portait de Jean-Antoine de BAÏF

Jean-Antoine de Baïf, né à Venise le 19 février 1532, de mère inconnue, et mort à Paris le 19 septembre 1589, est un poète français. Fils de Lazare de Baïf, Jean-Antoine de Baïf, ami de Pierre de Ronsard et membre de la Pléiade, se distingue comme le principal artisan de l’introduction, en France, d’une... [Lire la suite]

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