Poème 'Le Parricide' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER dans 'Le Parricide'

Le Parricide

Jules LEFÈVRE-DEUMIER
Recueil : "Le Parricide"

Cùm scelus admittunt, superest constantia…
Juv., sat. XIII.

Il y a des caractères élevés qui portent jusque dans le crime je ne sais quoi
de fier et de généreux, qui laisse voir au dedans encore quelque étincelle de ce
feu céleste fait pour animer les belles âmes.
J.J. Rousseau, Réponse au roi de Pologne.

I

« Vous voyez, à l’habit qui couvre mon cilice,
« Le prêtre qui console, et prépare au supplice… »
- « Mon père, passez donc, » dit au saint aumônier,
Le soldat qui gardait la tour du prisonnier.
Il entre : du cachot, dont l’escalier s’efface
Sous le lierre touffu qui rampe à sa surface,
La grille, tout à coup, l’arrête, et sur ses pas
S’offre le noir geôlier, qui ne sommeille pas.
« Je suis un desservant du prochain monastère,
« Et des pardons du ciel l’humble dépositaire ;
« J’arrive de sa part… » On ouvre au confesseur,
Et des portes sur lui se ferme l’épaisseur.

II

D’une lampe de fer les clartés défaillantes,
Jetaient sur les piliers leurs teintes vacillantes,
Et de là retombaient sur les yeux endormis
D’un chevalier coupable, à la hache promis.
Jeune, il offrait pourtant, sur sa noble figure,
D’un âge anticipé la pâle flétrissure.
Des fers presque aussi lourds que le poids du malheur,
Sur un chevet de pierre attachaient sa douleur ;
Et les eaux qui filtraient le long de la muraille,
De sa honteuse couche avaient pourri la paille.

III

L’arbre, avant de tomber, vieillit dans ses rameaux ;
Le vent peut d’une tour renverser les créneaux,
Et la tour demeurer debout dans ses racines ;
La voûte d’un château croule, et de ses ruines
Elle encombre long-temps les plafonds écrasés ;
Le vaisseau vogue encor quand ses mâts sont brisés ;
Et l’homme que dévaste une longue infortune
N’en achève pas moins sa carrière importune.
Ainsi vivait Edgar. On l’admirait jadis ;
Il était fier et beau : mais dans ses traits hardis
Se sont des passions imprimés les ravages,
Et sur son large front ont passé les orages.
Exilé de sa sphère au milieu des humains,
Il semblait à regret marcher dans leurs chemins ;
Il se sentait gêné dans le cercle du monde.
« Que ne suis-je semblable à la foudre qui gronde ?
« Disait-il emporté par son propre mépris,
« Semblable à l’ouragan qui sème les débris ;
« Ou que ne suis-je enfin la foudre et la tempête ?
« Flots qui mouillez mes pieds, vents qui battez ma tête ;
« Nuit, qui de mon bonheur semblez porter le deuil ;
« Vous, Ciel inaccessible au vol de mon orgueil,
« Dites-moi vos secrets que je ne puis surprendre ;
« Parlez-moi, j’en suis sûr, je saurai vous comprendre ;
« J’entendrai votre langue ou la devinerai.
« Parlez donc à ce cœur, de mystère altéré,
« Qui languit d’une soif sans remède et sans terme,
« Et bat trop à l’étroit dans le sein qui l’enferme. »
Il avait combattu : mais une longue paix
Avait paralysé l’essor de ses hauts faits,
Et, passé de la guerre au calme d’une ville,
L’ennui le dévora comme un glaive inutile
Que la rouille consume au fond de son fourreau.
La paix pour un soldat est un premier tombeau.
On ne peut contester le fait d’une victoire ;
Mais chacun de penser vous dispute la gloire,
Et toujours quelque ver vient piquer vos lauriers.
Aussi se trouvait-il, loin de ses champs guerriers,
Accablé d’être seul à sentir son génie ;
Tourment insupportable, égal à l’insomnie,
Qui rongerait un cœur affamé de repos,
Tandis qu’autour de lui, comme de vils troupeaux,
La plupart des humains dormiraient sans relâche.
Si vivre c’est penser, le sommeil est leur tâche.
Pour dormir à son tour, ce jeune homme agité,
Aspirait par la mort à la tranquillité ;
Et disant qu’à la tombe une fois asservie,
Dieu ne renouait pas notre insipide vie,
Du fardeau de la sienne il était soulagé.
Ainsi, dans un navire à demi naufragé,
Le pâle matelot, sur le pont qui chancelle,
S’enivre, en blasphémant, d’une liqueur mortelle.
Il essaya de tout pour guérir ses maux :
Il chercha des amis, et trouva des rivaux
Qui voulurent en vain lui pardonner sa gloire.
Quand on ne peut soi-même aspirer à l’histoire,
On poursuit jusqu’au seuil ceux qu’on y voit entrer ;
Et l’homme, en haïssant, se venge d’admirer.
S’il rencontra des cœurs à l’aimer plus dociles,
Dans leurs épanchemens, ces cœurs mous et faciles
Ne le comprenaient pas ; et leur froide amitié,
Parce qu’il était grand, le voyait en pitié.

IV

Il descendait, dit-on, de ces bardes antiques,
Qui chantaient les yeux bleus de leurs vierges celtiques,
Que la nuit rencontrait au fond des bois errant,
Ou sur la mousse épaisse, aux rives d’un torrent.
Pour les hommes de marque, en mensonges féconde,
Cette langue sans corps, cette voix vagabonde,
La Renommée, enfin, répandait sur ses jours
Des bruits si singuliers qu’on les croyait toujours.
On contait qu’enrichi de sombres découvertes,
Il rappelait les morts dans leurs tombes désertes,
Et savait les secrets de l’enfer consulté.
On disait qu’aux accens du tonnerre irrité,
Au bruit du flot qui gronde, et ronge son rivage,
Il accordait sa voix et sa lyre sauvage ;
Et que ses vers, empreints du tumulte des camps,
Se révélaient à lui sur le front des volcans.
Comme l’oiseau frappé d’un effroi léthargique
Ne peut fuir du serpent le prestige magique,
Chacun, sous son regard, se sentait tressaillir ;
Des éclairs accablans avaient l’air d’en jaillir.
Quiconque avait, un jour, pu le voir ou l’entendre,
De son long souvenir ne pouvait se défendre ;
Ses traits, dans la mémoire, allaient se dessiner,
Et l’accent de sa voix semblait y résonner :
Tel un globe de feu qui vient du haut des nues
Eteindre en un marais ses clartés inconnues,
Dans la nuit d’un cachot il fut précipité.
Mais là par un fantôme il était visité ;
Car vingt fois, disait-on, la pâle sentinelle
Avait vu, comme une ombre à son heure fidèle,
(Lorsque le soir tardif brunissait l’horizon)
Une femme passer autour de la prison.

V

L’homme que malgré lui sa conscience opprime,
Ressemble au scorpion qui se fait sa victime,
Quand, de charbons ardens cerné de toutes parts,
Il tourne contre lui le poison de ses dards ;
Cet homme, environné des taches de sa gloire,
Se consume lui-même et meurt de sa mémoire.
Son cœur mêle, pressé par un double fardeau,
Les tourmens de la vie aux horreurs du tombeau.
S’il s’endort, la terreur vient peupler ses ténèbres ;
Son âme le poursuit par des songes funèbres.
Tel est Edgar : il dort et ne repose pas.
Loin des clans écossais précipitant leurs pas,
Quand fuyaient les Bretons sous les coups de Wallace,
De Fingal dans son cœur portant toute la race,
Edgar se fit connaître au sang qu’il répandait.
L’épouvante, à son nom, dans les rangs s’étendait,
Comme, au souffle des vents, le rapide incendie
Enveloppe les toits de son aile agrandie.
Rien n’égalait l’éclat de ses jeunes travaux ;
Il tomba par un crime au rang de ses rivaux,
Et le glaive dès lors a quitté sa ceinture.
Mais il n’est pas privé de toute son armure,
On ne l’a pas encor dépouillé de son nom ;
Quelque respect encor le suit dans sa prison,
Et l’on voit à côté d’un casque sans crinière,
Le luth de Balclutha gisant dans la poussière.

VI

Le confesseur s’avance à pas silencieux,
Prend la lyre profane ; et, de son doigt pieux,
Sur un mouvement lent touchant les cordes graves,
Il chante de ces chants qui brisent nos entraves,
Qui des liens du corps dégagent les esprits,
Et font au droit chemin rentrer les cœurs surpris.
Toutefois sa voix tendre, empreinte de faiblesse,
D’un ministre du ciel n’avait pas la noblesse.
Tandis que la prison répète ses accens,
La lampe obscure éteint ses rayons pâlissans ;
Et semblable à ce roi qu’attendaient les abîmes,
Qui, brûlé par sa haine, assiégé par ses crimes,
Sentait près de David et du Nébel en pleurs,
Dans son cœur amolli s’engourdir les douleurs,
Edgar, le front tendu vers les sons de la lyre,
Sent en lui du sommeil expirer le délire.

VII

Plus d’accords, tout se tait. Le jeune condamné
Promène dans la nuit son regard étonné.
« Qu’ai-je entendu, dit-il, quelle rare merveille
« Vient au milieu d’un songe émouvoir mon oreille ?
« Est-ce un prêtre qui parle, ou n’est-ce point un Dieu,
« Qui, dans la profondeur de cet horrible lieu,
« Vient d’un nouvel enfer m’ouvrir enfin la route ?
« O qui que vous soyez, votre fils vous écoute !
« Venez d’une âme ardente apaiser les transports,
« Et pour les amortir diriger mes remords. »
Retombant à ces mots sous les fers qu’il soulève,
On dirait qu’il reprend la suite de son rêve.
Il entendit alors la lyre soupirer
Ces sons que Malvina sut jadis en tirer
Quand Ossian disait : « Ma fille, voici l’heure ;
« Epouse de mon fils, descends ton luth et pleure » ;
Et que tous deux pleuraient sur le même tombeau.
La voix accompagnant ce prélude nouveau
N’essaya plus ses chants sur d’austères paroles :
« O fleurs, qu’aiment les nuits, entr’ouvrez vos corolles,
« Voilà ma bien-aimée ; et, le long du coteau,
« J’entends fuir le satin de son léger manteau.
« Oui, c’est ma bien-aimée, et ma bouche fidèle
« Reconnaît les baisers que je n’attends que d’elle. »

VIII

- « Où suis-je ? dit Edgar ; oui, c’est elle, c’est toi !
« Venez, ma souveraine, approchez-vous de moi.
« Oui, je te reconnais à ta mélancolie,
« A ma chanson d’amour, par ta bouche embellie.
« Et comment, par le monde et le Ciel rejeté,
« Puis-je donc vivre encor dans ta fidélité ?
« Mais en vain je te cherche à travers la nuit sombre :
« Es-tu ma bien-aimée, ou n’es-tu que son ombre ?
« Ta présence m’épure ; et, Julia, pourtant,
« Je ne respire pas ton souffle que j’entend.
« Que tu sois ma maîtresse ou l’ange d’elle-même,
« Viens sur mon front brûlant poser ta main que j’aime ;
« Ta main le calmera : que sa sainte froideur
« De mon cœur desséché rafraîchisse l’ardeur ;
« Du Ciel, si tu le veux, je craindrai la colère,
« Car j’aurai des remords seulement pour te plaire.
« Vers ce Ciel inconnu conduis mes derniers pas.
« Toi qui me répondais, tu ne me réponds pas !
« Ah ! dis-moi si mon crime a tué mon amie,
« Ou si, fuyant le seuil qui vit mon infamie,
« Tu viens dans mes tourmens me demander ta part ? »
« – C’est ton épouse, ami, qui t’apporte un poignard. »

IX

A ces discours succède un morne et long silence ;
Des chaînes, dont le poids retient sa violence,
Le fatal chevalier n’agite plus le bruit ;
Et l’écho des prisons se rendort dans sa nuit.
La jeune femme émue, et respirant à peine,
Auprès de son amant à pas tardifs se traîne,
Et se jette à genoux : « Edgar ! éveille-toi,
« Je veux te dire adieu, ne t’en vas pas sans moi ;
« Edgar ! à mes sanglots ne ferme plus l’oreille,
« C’est moi qui pleure, Edgar ! » et le guerrier s’éveille.
« – Tu m’aimes donc toujours ! dis-le moi bien long-temps ;
« Remplis de ce seul mot tous mes derniers instans …
« Non…non…je ne veux pas ; il est un dieu sans doute…
« Un monde plus heureux…dont j’ignore la route…
« Où je n’irai jamais…où je ne puis aller ;
« Du bonheur, Julia, je pourrais t’exiler ;
« Je ne veux pas te perdre. » – « Edgar, tu m’abandonnes !
« – Quitte moi pour le Ciel. » – « C’est toi qui me le donnes. »
« – Je suis un criminel. » – « Je suis coupable aussi,
« Et puisque je t’y vois, tout le Ciel est ici ;
« Tout le Ciel est aux lieux où je pleure ton crime. »
Il étendit les bras vers sa jeune victime,
Et sentant dans sa main une autre main trembler,
Et des larmes d’amour entre ses doigts couler :
« Julia, tu le veux, reste avec moi, demeure,
« Touche mes yeux ardens, car je crois que je pleure. »

X

Sans doute est il affreux de se dire : je vis ;
Mes jours de bien longs jours pourraient être suivis,
Et pourtant, je le sais, je mourrai dans une heure ;
Point d’espoir, de calcul, d’amitié qui nous leurre ;
Je meurs, sans qu’un long mal ait daigné pas à pas
Me conduire affaibli jusqu’au bord du trépas ;
Il faut franchir d’un coup un intervalle immense,
Et mourir, en un mot, sans que la mort commence !
Mais peut-être qu’alors occupé d’autres soins,
On la voit de si près, qu’on la redoute moins !
Pour s’acquitter du temps que l’on avait à faire,
Le mouvement vital peut-être s’accélère,
Et dévorant la vie, avant de la quitter,
Sans secousse peut-être on cesse d’exister… !
Comme un flambeau qui meurt jette plus de lumière,
Edgar, d’un œil plus vif, embrassant sa carrière,
Veut vivre, en un instant, son reste d’avenir.
Plein d’un feu délirant qu’il ne peut contenir,
Il semble, contre un dieu, disputer sa maîtresse ;
Dans ses bras forcenés, dans ses fers il la presse ;
Son front d’un sang fiévreux sent bouillonner les flots
Son cœur bouleversé s’échappe en longs sanglots,
La mort dans ses baisers se mêle sur sa bouche ;
Ce n’est plus un amant, c’est un soldat farouche…
Un seul mot cependant fit tomber sa fureur :
C’était un cri d’amour, poussé par la terreur.
Alors il supplia d’une voix inquiète :
« Ne me fuis pas, dit-il, que ta bouche muette
« S’ouvre encore une fois, pour un mot de pardon ;
« Ne m’abandonne pas dans mon triste abandon ;
« Instruis-moi de ton Dieu, que j’aime si tu l’aimes.
« Prodigue-moi long-temps tes paroles suprêmes,
« Nourris-moi de ton nom, redis-moi ta beauté,
« Couvre mon désespoir d’un nuage enchanté,
« Transporte-moi la vie aux jours de l’innocence,
« Ou de mon repentir réchauffe l’impuissance ;
« Tu n’as qu’à me parler, je comprendrai le Ciel.
« Sur mes lèvres déjà je sens mourir mon fiel ;
« Un Dieu m’avait maudit, mais toi tu le désarmes,
« Je pense ta pensée, et je pleure tes larmes.
« Viens avec ta vertu, viens avec ta douceur,
« Viens, comme le remords, reposer sur mon cœur. »

XI

L’amour, si près du crime, étonnera peut-être !
Mais, quand d’un cœur d’airain il s’est rendu le maître,
L’amour, de son pouvoir, jamais ne l’affranchit ;
Le traité dure autant que l’airain qu’il fléchit.
Et puis, qui n’eut, Edgar, partageant ta faiblesse,
Abandonné son âme au bonheur qui te blesse !
Qui de ta Julia n’eût adoré l’amour !
Au pays des humains pèlerine d’un jour,
Dieu ne la forma pas de la même poussière.
Pure comme un enfant, ou comme sa prière,
Elle avait dans les traits quelque chose des cieux.
A travers la langueur qui voilait ses beaux yeux,
De son regard d’azur brillaient les étincelles.
Comme une eau que les vents soulèvent de leurs ailes,
Sa chevelure d’or jusqu’à ses pieds tombait,
Et ses pieds que la soie à peine dérobait,
Étaient comme la neige, en nos vallons couchée.
Avant que de ses pas un pasteur l’ait touchée.
Voilà ce qu’elle était, la maîtresse d’Edgar,
Qui jadis de sa gloire a partagé le char,
Et qui vient à présent, dévouée et sublime,
Supporter avec lui la moitié de son crime ;
Que son nom soit sacré, qu’il soit doux aux mortels,
Comme l’est pour les cieux l’encens de nos autels.

XII

Fier dans son désespoir, indigné que la vie
Lui dût devant le peuple être bientôt ravie,
Hier encore Edgar s’agitait de fureur ;
Messagère de paix, dans ces momens d’horreur,
Son épouse a calmé l’orgueil de sa colère.
Ainsi du Dieu sauveur la virginale mère
Paraît, et d’un orage épure l’horizon.
Dans sa cage enfermé voyez-vous ce faucon,
Qui s’était fait des airs une noble demeure ?
Esclave encor rebelle, il voit s’éveiller l’heure
Où de ses ennemis il dépeuplait les cieux ;
Il frappe les barreaux de son bec furieux,
Jusqu’à temps que sa force ou son courroux s’éteigne,
Les bat à coups pressés de son aile qui saigne,
Et tombe fatigué de ne pouvoir mourir.
Avant que Julia ne vînt le secourir,
Tel fut Edgar. La veille, une horrible tempête
Avait roulé long-temps au-dessus de sa tête,
Et la foudre, à travers les étroits soupiraux,
Avait distrait la nuit de ces sombres caveaux :
Lui, soulevant ses bras chargés de lourdes chaînes,
Appelait le tonnerre au secours de ses peines :
Le tonnerre passa, sans daigner le frapper.
« Enfin, s’écria-t-il, je n’y puis échapper !
« J’irai, sous les regards de viles créatures,
« Histrion de la mort, étaler mes tortures !
« Le fer et le poison, tout a fui de ma main ;
« Pas un ami qui veuille être mon assassin ! »
Il le tient ce poignard, qu’appelait sa souffrance,
Il y semble attacher sa dernière espérance ;
Mais sous ses vêtements il le cache avec soin,
Et paraît le garder pour un plus grand besoin ;
Il n’en fait point usage, et sa jeune maîtresse
N’ose à le conseiller hasarder sa tendresse.
Son regard lui dit bien : Qu’attends-tu, mon époux ?
Mais sa voix ne dit pas : Ami, délivre-nous.
Elle hésite, et son âme approuve en elle-même
Tous les futurs desseins du coupable qu’elle aime.

XIII

Cependant de la nuit le char obscur et lent
De l’aube fuit déjà le char moins indolent ;
Les fleurs ne dorment plus, et de leurs beaux calices
L’abeille matineuse entr’ouvre les délices ;
L’oiseau sous la ramée essaie un chant d’amour,
Et la cîme des monts se couronne de jour ;
C’est l’heure où doit périr un jeune parricide.
Pour accroître sa mort, la justice décide
Qu’il ne doit la subir qu’au lever du soleil.
On veut de la nature, admirant le réveil,
Qu’il sente de ses jours s’envenimer la perte.
Déjà toute la plaine est de monde couverte.
Chacun tout bas raconte Edgar et ses exploits :
Que forcé de plier sous la verge des lois,
Edgar se renfermant dans l’orgueil du silence,
Dédaigna les détours d’une adroite défense :
Qu’à son arrêt de mort il n’a rien répondu,
Mécontent seulement de l’avoir attendu ;
Et chacun disait : il va bientôt paraître ;
Chacun, sans l’avoir vu, comptait le reconnaître ;
Et ces bruyans propos interrompaient l’effroi
Que jetait dans les cœurs le son lourd du beffroi.

XIV

Sous les longs corridors le bruit des clefs qui crient,
Se mêle aux cris confus des guichetiers qui rient,
C’est la mort. Aux lueurs du sapin embrasé,
On voit un malheureux, sous ses fers écrasé,
D’un moine en oraison écouter la prière.
« Jeune homme (dit alors une voix meurtrière,
Avec cette gaîté qu’assaisonne le sang),
« Je viens vous délivrer ! » – « J’en suis reconnaissant »,
Dit froidement Edgar, qui se soulève à peine,
Sans daigner voir la main qui détache sa chaîne.
Il en allait déjà gourmander la lenteur,
Quand enfin de ses fers tombe la pesanteur.
Il se lève, en tremblant, non pas d’inquiétude,
Mais son corps d’être libre a perdu l’habitude.
« Viens, confesseur d’un Dieu moins adoré que toi,
« Viens me prêter ton bras, et puis exhorte-moi » ;
Et le prêtre lui-même aurait eu besoin d’aide.
Une hache à la main le bourreau les précède,
Edgar ne laisse ouïr ni plainte ni sanglot,
Et pour n’y plus rentrer il sort de son cachot.

XV

On franchit de la tour les marches écroulées.
Sur le plateau du nord les gardes rassemblées
Attendaient le coupable, et tous ces vétérans
Devant leur général, qui passait dans les rangs,
Inclinèrent les yeux, pour dérober leurs larmes,
Et, comme par instinct, lui portèrent les armes.
Autour d’un vieux billot, grossièrement taillé,
Et d’une couleur rouge en quelqu’endroit souillé,
Le coupable trois fois lentement se promène,
Tandis qu’au pied du bloc on affermit la chaîne,
Qui doit d’un de ses bras saisir l’extrémité,
Et sous le fer vengeur le tenir arrêté.
- « A genoux ! » Il pâlit. L’ordre se réitère :
Ses genoux résignés s’abaissent sur la terre.
De l’Écosse à ses yeux on cache l’étendard,
Qui flottait sur la tour, souillé de son regard ;
A sa botte guerrière une main infamante
Ote l’éperon d’or qu’attachait son amante ;
Indigne pour jamais de la gloire et des arts,
On brise devant lui son casque, ses cuissards,
L’acier qu’il honora du nom de son armure,
Et sous un vil marteau sa lyre qui murmure.
Une pourpre honteuse autour de lui descend,
Et semble avec ses plis l’envelopper de sang.
Son poing s’est étendu sur la souche du chêne :
Aussitôt le bourreau l’y fixe avec la chaîne,
Et la hache l’abat. Edgar n’a pas bronché ;
Mais son front, malgré lui, sur le coup s’est penché ;
Le sang bouillant s’élance, et le bourreau l’arrête.
Edgar tranquillement a relevé la tête ;
Des gouttes de sueur tachent ses traits glacés ;
Il porte en même temps des regards courroucés
Vers l’endroit où jadis pendait son cimeterre,
Et semble s’absorber en regardant la terre,
Où peut-être son corps ne descendra pas seul.
Le bourreau sur son front jette le noir linceul,
Et la trompette éclate. Il sort comme d’un rêve.
Le signal répété, le criminel se lève ;
Il entend qu’on le plaint, et marche avec l’appui
De ce moine pensif, qui priait près de lui.

XVI

L’instant, où le guerrier regardait la poussière,
Lui fit dans le passé ressaisir sa carrière.
De son sang qui coulait, chaque goutte, à ses yeux,
En rappelait sans doute un bien plus précieux ;
Et de ses jours, d’un trait, refeuilletant le livre,
Il vivait pour sentir qu’il finissait de vivre.
Le sablier du temps ne l’aura pas compté,
Ce moment qui pour lui fut une éternité !
Que n’éprouva-t-il pas ! Comment dire l’espace,
Qu’au moment de la mort la conscience embrasse,
Si du sang répandu l’accablant souvenir
Doit la poursuivre encore au fond de l’avenir !

XVII

Le parricide enfin paraît devant la foule,
Qui, pareille à la mer, s’ouvre, en grondant, et roule.
L’un cherche sous le voile à deviner ses traits ;
L’autre, de ses gardiens perçant les rangs épais,
Voudrait voir ses pieds nus que le sable déchire ;
Coutume inexplicable, et qui semble nous dire :
Qu’à la terre qu’il foule étroitement fixé,
Vivant, sa sépulture a déjà commencé ;
Rien ne sépare plus son corps de la poussière.
Sur le lieu du supplice il s’avance, et soudain,
Pour demander silence il élève la main.
En ce temps, quand la mort punissait un coupable,
La loi lui permettait, de vengeance incapable,
D’adresser aux vivans son discours de départ.
Ce n’est point à dessein d’un moment de retard
Qu’à ce discours d’adieu le criminel s’apprête,
Son âme en a besoin, et le bourreau s’arrête.
Il écarte son voile : oh, qu’on est consterné
Au visage imprévu du jeune condamné !
Jamais rien de plus beau n’habita sur la terre ;
Son visage, où jadis étincelait la guerre,
D’un sentiment pénible avait l’air occupé,
Et son front criminel, de honte enveloppé,
Laissait par intervalle entrevoir sa noblesse.
Ses regards, par degrés, s’ombrageaient de faiblesse,
Semblables au soleil dont la flamme s’endort,
Et qui n’échauffe plus ceux qu’il éclaire encor.
Il était toujours fier ; on voyait que le crime
N’avait pas dégradé cette jeune victime ;
On sentait, à le voir si grand dans ses malheurs,
Que de ses yeux altiers ne sortaient point les pleurs
Dont son visage pâle offrait encor la trace ;
Qu’il était digne enfin d’avoir servi Wallace.

XVIII

Regardez ce château par le temps dévasté :
Ses salons sont déserts, il n’est plus habité
Que par le vent qui glisse, à travers leurs crevasses.
Jadis des beaux tournois on y voyait les passes,
Et le cri des combats circulait à l’entour ;
Les bannières flottaient aux créneaux de la tour,
Et la mousse qui rampe au pied de ses murailles,
Couvre avec ses guerriers le nom de leurs batailles ;
Il ne conserve plus l’orgueil de ses drapeaux,
Et ses murs maintenant ignorent les assauts ;
Mutilé, comme Edgar, il résiste à sa chute.
Mais ils auront bientôt achevé cette lutte,
Et tombés, on verra le siècle indifférent
Passer sur leurs débris comme l’eau d’un torrent.

XIX

La foule, à voir Edgar, espère, sans y croire,
Qu’on va lui faire grâce, en faveur de sa gloire.
Alors d’une voix forte : « Il faut mourir, dit-il.
« Nourri, dès mon enfance, à braver le péril,
« Peu m’importe : je laisse une horrible mémoire ;
« Soldat, je ne meurs pas sur un champ de victoire :
« Et voilà quels chagrins, sur mon front détesté,
« Ont gravé les sillons de la caducité.
« Je sais que j’ai commis un forfait exécrable ;
« J’ai voulu le pleurer : le ciel inexorable,
« Des pleurs que j’enviais me fermant les trésors,
« N’a pu sur mes besoins mesurer mes remords.
« J’étais aimé : jamais, dans une âme mortelle,
« Ne s’alluma le feu dont j’ai brûlé pour elle ;
« Mon cœur n’avait jamais battu que sur le sien,
« Jamais d’autre regard n’avait compris le mien ;
« L’amour me dévorait comme une lave ardente.
« Ah, mon père ! pourquoi ta vieillesse imprudente
« Voulut-elle arrêter ce torrent dans son cours !
« Il accablait mon cœur du joug de ses discours,
« Lançait à Julia le sarcasme et l’injure,
« Et m’ordonnait à moi de descendre au parjure.
« J’oubliais, disait-il, la guerre et les combats,
« Et j’appelai la guerre : on n’y répondit pas.
« C’est peu d’avoir maudit ma désobéissance ;
« Mon père, outre-passant sa funeste puissance,
« Un poignard à la main, menaça mes amours.
« J’entendis ma maîtresse invoquer mes secours,
« Mourante…sur mon front on peut lire le reste.
« Eh bien, oui, j’ai sauvé cette femme céleste !
« Mais ne m’accusez pas de ma fatalité ;
« La voilà devant vous cette divinité ! »
Et loin d’elle soudain rejetant cette bure,
Qui servit à l’amour d’égide et de parure :
« C’est elle, la voilà ! je mourrai sous ses yeux,
« Elle est venue à moi comme un ange des cieux ;
« Les cieux m’ont refusé de connaître ma mère ;
« Mon épouse prés d’eux la remplace, j’espère ;
« Elle priera pour moi. Je ne demande pas
« A vivre quelque part au delà du trépas ;
« Je ne veux que dormir, et mon âme indocile,
« Qui fut parfois heureuse, et ne fut pas tranquille,
« Préfère le repos à la félicité.
« Si parmi tout ce peuple en ces lieux agité,
« Il se trouve un ami qui n’ose me connaître,
« Je lui fais mes adieux, dont il rougit peut-être.
« Et toi, rebut du crime, à tes coups réservé,
« Et dont l’œil complaisant a sans doute observé
« Ce qu’il faut de douleurs pour m’arracher la vie :
« Crois-tu qu’à ta bassesse elle soit asservie ?
« Je puis, si je le veux, te frustrer de ma mort.
« Mais ne crains rien de moi, je subirai mon sort ;
« Sans doute il fera naître un effroi salutaire,
« Et peut-être un plaisir…Tant mieux ! » Et sur la terre
Il jette son poignard. Un long étonnement
Dans la foule interdite éteint le mouvement ;
Mais lui, presque à genoux : « O ma belle maîtresse !
« Seule et dernière amour de ma triste jeunesse,
« O que par ta présence un mal est adouci !
« Je t’aime, et pour tes pleurs mon cœur te dit merci ;
« Car moi, ma Julia, je n’en sais pas répandre.
« Dans des lieux inconnus tu placeras ma cendre,
« Sans y graver mon nom, sans y semer de fleurs,
« Sans y planter la croix, emblème des douleurs ;
« D’un tombeau consacré ma dépouille est indigne ;
« Je ne mérite point cette faveur insigne.
« Adieu, car on m’attend ; et, lui dit-il plus bas,
« Survis-moi, si tu peux, je ne l’exige pas. »

XX

Son exécrable mort n’a rien dont il s’effraie.
Aussitôt de lui-même il s’étend sur la claie,
Sans fatiguer le Ciel par de timides vœux.
A ses pieds, à ses bras, quatre coursiers nerveux
Bondissent attelés : mais Edgar les arrête ;
Puis, autant qu’il le peut, il soulève la tête,
Et sa voix les excite ; il retombe, un cri part…
Et, bientôt du cadavre ils ont chacun leur part.
Est-ce toi, Julia, dont le pieux courage
Sut mettre sa dépouille à l’abri d’un outrage ?
Un tombeau, par tes soins, lui fut-il érigé ?
On se souvient qu’Edgar n’avait rien exigé.

Paris. Novembre 1820.

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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