Poème 'Mère-nourrice' de François COPPÉE dans 'Les Paroles sincères'

Mère-nourrice

François COPPÉE
Recueil : "Les Paroles sincères"

En province. Dans un affreux café-concert.
Ayant manqué le train, voulant être à couvert,
― Il pleuvait, ― j’entrai là pour tuer ma soirée.
La salle, dans le goût moresque décorée,
― Alhambra de bois peint, Généralife en toc, ―
Prétendait évoquer on ne sait quel Maroc.
Là, dans d’étroits fauteuils, vrais sièges de torture,
Tous les mauvais sujets de la sous-préfecture,
Hobereaux désœuvrés, sous-offs du régiment,
Clercs d’avoués, commis de l’enregistrement,
Buvaient et tapageaient. Rien n’est lugubre comme
La débauche mesquine et le vice économe.
Sur les tréteaux, pourtant, c’était encore pis.
Oh ! la stupidité de ces couplets glapis !
Oh ! ces maigres cabots râpés ! ― C’était trop triste.
J’allais fuir, quand parut une nouvelle « artiste » ;
Et le murmure heureux qui d’abord s’éleva
M’apprit que je voyais l’étoile, la diva,
Par tous ces bas viveurs, à coup sûr, convoitée :
Une assez belle fille, oui, mais très effrontée,
Montrant toute sa gorge et l’offrant au public.
Quand elle eut salué, ce fut un cri : « Très chic !
Bravo ! Très chic ! Encore ! » Et la femelle experte,
Par le geste indécent de sa poitrine offerte,
Fit hennir de nouveau le parterre exultant.

Ce spectacle, à la fin, devenait révoltant.
Un bon lit m’attendait à l’Hôtel du Commerce,
Et je sortis. Mais, l’eau tombant toujours à verse,
Je dus m’asseoir encor dans le café désert,
Qu’il fallait traverser pour aller au concert ;
Et là, tout en buvant une bière exécrable,
Je vis une fillette à l’aspect misérable,
Qui tenait sur ses bras un enfant nouveau-né.
A cette heure ! en ce lieu ! J’étais fort étonné,
Car, si tard, les bébés sont couchés, d’ordinaire.
L’enfant pleurait, voulant sa nourrice ou sa mère,
Et la petite bonne à fichu campagnard
Le berçait doucement, à côté du billard.
Soudain, par un couloir s’ouvrant dans la tenture,
Reparut devant moi la triste créature
Qui tout à l’heure offrait impudemment sa peau.
Si fanée, en haillons, sans fard, sans oripeau,
Elle prouvait combien la rampe est décevante.
Elle entra vivement, sourit à la servante,
Lui retira des mains le petit avec soin,
Puis, allant s’installer dans le plus sombre coin
Et du côté du mur détournant le visage,
D’une hâtive main elle ouvrit son corsage
Et présenta le sein à l’enfant, qui se tut.

Même dans l’infamie et la honte, salut,
Acte auguste et touchant de la mère-nourrice !
J’ai manqué d’indulgence envers toi, pauvre actrice !

Tu faisais ton métier tout à l’heure. Il fallait
Gagner ton pain pour que ton enfant eût du lait.
Tu le prends où tu peux, ce pain. La gorge obscène
Qu’aux regards libertins tu montrais sur la scène
Est bonne au nourrisson qui tète avec ardeur,
Et la maternité t’a rendu la pudeur.
Courtisane en public, mère à la dérobée,
Je t’excuse et te plains, pauvre fille tombée,
Quand je te vois remplir un devoir solennel ;
Et je salue en toi cet instinct maternel
Qui fait que toute femme est sacrée, et qui donne
A la prostituée un geste de Madone.

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François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

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