Poème 'Paris' de Tristan CORBIERE dans 'Les Amours jaunes'

Paris

Tristan CORBIERE
Recueil : "Les Amours jaunes"

Bâtard de Créole et Breton,
Il vint aussi là – fourmilière,
Bazar où rien n’est en pierre,
Où le soleil manque de ton.

– Courage ! On fait queue…. Un planton
Vous pousse à la chaîne – derrière ! –
… Incendie éteint, sans lumière ;
Des seaux passent, vides ou non. –

Là, sa pauvre Muse pucelle
Fit le trottoir en demoiselle,
Ils disaient : Qu’est-ce qu’elle vend ?

– Rien. – Elle restait là, stupide,
N’entendant pas sonner le vide
Et regardant passer le vent…

Là : vivre à coups de fouet ! – passer
En fiacre, en correctionnelle ;
Repasser à la ritournelle,
Se dépasser, et trépasser !…

– Non, petit, il faut commencer
Par être grand – simple ficelle –
Pauvre : remuer l’or à la pelle ;
Obscur : un nom à tout casser !…

Le coller chez les mastroquets,
Et l’apprendre à des perroquets
Qui le chantent ou qui le sifflent…

– Musique ! – C’est le paradis
Des mahomets et des houris,
Des dieux souteneurs qui se giflent !

« Je voudrais que la rose, – Dondaine !
Fût encore au rosier, – Dondé ! »

Poète. – Après ?… Il faut la chose :
Le Parnasse en escalier,
Les Dégoûteux, et la Chlorose,
Les Bedeaux, les Fous à lier….

L’Incompris couche avec sa pose,
Sous le zinc d’un mancenillier ;
Le Naïf « voudrait que la rose,
Dondé ! fût encore au rosier ! »

« La rose au rosier, Dondaine ! »
– On a le pied fait à sa chaîne.
« La rose au rosier »… – Trop tard ! –

… « La rose au rosier »… – Nature !
– On est essayeur, pédicure,
Ou quelqu’autre chose dans l’art !

J’aimais… – Oh, ça n’est plus de vente !
Même il faut payer : dans le tas,
Pioche la femme ! – Mon amante
M’avait dit : « Je n’oublierai pas… »

… J’avais une amante là-bas
Et son ombre pâle me hante
Parmi des senteurs de lilas…
Peut-être Elle pleure… – Eh bien : chante,

Pour toi tout seul, ta nostalgie,
Tes nuits blanches sans bougie…
Tristes vers, tristes au matin !…

Mais ici : fouette-toi d’orgie !
Charge ta paupière rougie,
Et sors ton grand air de catin !

C’est la bohème, enfant : Renie
Ta lande et ton clocher à jour,
Les mornes de ta colonie
Et les bamboulas au tambour.

Chanson usée et bien finie,
Ta jeunesse… Eh, c’est bon un jour !…
Tiens : – C’est toujours neuf – calomnie
Tes pauvres amours… et l’amour.

Évohé ! ta coupe est remplie !
Jette le vin, garde la lie…
Comme ça. – Nul n’a vu le tour.

Et qu’un jour le monsieur candide
De toi dise – Infect ! Ah splendide ! –
… Ou ne dise rien. – C’est plus court.

Évohé ! fouaille la veine ;
Évohé ! misère : Éblouir !
En fille de joie, à la peine
Tombe, avec ce mot-là. – Jouir !

Rôde en la coulisse malsaine
Où vont les fruits mal secs moisir,
Moisir pour un quart-d’heure en scène…
– Voir les planches, et puis mourir !

Va : tréteaux, lupanars, églises,
Cour des miracles, cour d’assises :
– Quarts-d’heure d’immortalité !

Tu parais ! c’est l’apothéose !!!…
Et l’on te jette quelque chose :
– Fleur en papier, ou saleté. –

Donc, la tramontane est montée :
Tu croiras que c’est arrivé !
Cinq-cent-millième Prométhée,
Au roc de carton peint rivé.

Hélas : quel bon oiseau de proie,
Quel vautour, quel Monsieur Vautour
Viendra mordre à ton petit foie
Gras, truffé ?… pour quoi – Pour le four !…

Four banal !… – Adieu la curée ! –
Ravalant ta rate rentrée,
Va, comme le pélican blanc,

En écorchant le chant du cygne,
Bec-jaune, te percer le flanc !…
Devant un pêcheur à la ligne.

Tu ris. – Bien ! – Fais de l’amertume.
Prends le pli, Méphisto blagueur.
De l’absinthe ! et ta lèvre écume…
Dis que cela vient de ton cœur.

Fais de toi ton œuvre posthume.
Châtre l’amour… l’amour – longueur !
Ton poumon cicatrisé hume
Des miasmes de gloire, ô vainqueur !

Assez, n’est-ce pas ? va-t’en !
Laisse
Ta bourse – dernière maîtresse –
Ton revolver – dernier ami…

Drôle de pistolet fini !
… Ou reste, et bois ton fond de vie,
Sur une nappe desservie…

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