Poème 'Quartier Saint-Merri' de Robert DESNOS dans 'Les Portes battantes'

Quartier Saint-Merri

Robert DESNOS
Recueil : "Les Portes battantes"

Au coin de la rue de la Verrerie
Et de la rue Saint-Martin
Il y a un marchand de mélasse.

Un jour d’avril, sur le trottoir
Un cardeur de matelas
Glissa, tomba, éventra l’oreiller qu’il portait.

Cela fit voler des plumes
Plus haut que le clocher de Saint-Merri.
Quelques-unes se collèrent aux barils de mélasse.

Je suis repassé un soir par là,
Un soir d’avril,
Un ivrogne dormait dans le ruisseau.

La même fenêtre était éclairée.
Du côté de la rue des Juges-Consuls
Chantaient des gamins.

Là, devant cette porte, je m’arrête.
C’est de là qu’elle partit.
Sa mère échevelée hurlait à la fenêtre.

Treize ans, à peine vêtue,
Des yeux flambant sous des cils noirs,
Les membres grêles.

En vain le père se leva-t-il
Et vint à pas pesants,
Traînant ses savates,

Attester de son malheur
Le ciel pluvieux.
En vain, elle courait à travers les rues.

Elle s’arrêta un instant rue des Lombards
À l’endroit exact où, par la suite,
Passa le joueur de flûte d’Apollinaire.

Du cloître Saint-Merri naissaient des rumeurs.
Le sang coulait dans les ruisseaux,
Prémice du printemps et des futures lunaisons.

L’horloge de la Gerbe d’Or
Répondait aux autres horloges,
Au bruit des attelages roulant vers les Halles.

La fillette à demi nue
Rencontra un pharmacien
Qui baissait sa devanture de fer.

Les lueurs jaune et verte des globes
Brillaient dans ses yeux,
Les moustaches humides pendaient.

— Que fais-tu, la gosse, à cette heure, dans la rue ?
Il est minuit,
Va te coucher.

— Dans mon jeune temps, j’aimais traîner la nuit
J’aimais rêver sur des livres, la nuit.
Où sont les nuits de mon jeune temps ?

— Le travail et l’effort de vivre
M’ont rendu le sommeil délicieux.
C’est d’un autre amour que j’aime la nuit.

Un peu plus loin, au long d’un pont
Un régiment passait
Pesamment.

Mais la petite fille écoutait le pharmacien.
Liabeuf ou son fantôme maudissait les menteurs
Du côté de la rue Aubry-le-Boucher.

— Va te coucher petite
Les horloges sonnent minuit,
Ce n’est ni l’heure ni l’âge de courir les rues.

L’eau clapotait contre un ponton
Trois vieillards parlaient sous le pont
L’un disait oui et l’autre non.

— Oui le temps est court, non le temps est long…
— Le temps n’existe pas dit le troisième.
Alors parut la petite fille.

En sifflotant le pharmacien
S’éloignait dans la rue Saint-Martin
Et son ombre grandissait.

— Bonjour petite dit l’un des vieux
— Bonsoir dirent les deux autres
— Vous sentez mauvais dit la petite.

Le régiment s’éloignait dans la rue Saint-Jacques,
Une femme criait sur le quai,
Sur la berge un oiseau blessé sautillait.

— Vous sentez mauvais dit la petite
— Nous sentirons tous mauvais, dit le premier vieillard
Quand nous serons morts.

— Vous êtes morts déjà, dit la petite
Puisque vous sentez mauvais !
Moi seule ne mourrai jamais.

On entendit un bruit de vitre brisée.
Presque aussitôt retentit
La trompe grave des pompiers.

Des lueurs se reflétaient dans la Seine.
On entendit courir des hommes,
Puis ce fut le bruit de la foule.

Les pompes rythmaient la nuit,
Des rires se mêlaient aux cris,
Un manège de chevaux de bois se mit à fonctionner.

Chevaux de bois ou cochons dorés
Oubliés sur le parvis
Depuis la dernière fête.

Charlemagne rougeoyait,
Impassibles les heures sonnaient,
Un malade agonisait à l’Hôtel-Dieu.

L’ombre du pharmacien
Qui s’éloignait vers Saint-Martin-des-Champs
Épaississait la nuit.

Les soldats chantaient déjà sur la route :
Des paysans pour les voir
Collaient aux fenêtres leurs faces grises.

La petite fille remontait l’escalier
Qui mène de la berge au quai.
Une péniche fantôme passait sous le pont.

Les trois vieillards se préparaient à dormir
Dans les courants d’air au bruit de l’eau.
L’incendie éventrait ses dernières barriques.

Les poissons morts au fil de l’eau
Flèches dans la cible des ponts,
Passaient avec des reflets.

Tintamarre de voitures
Chants d’oiseaux
Son de cloche

— Ho ! petite fille
Ta robe tombe en lambeaux
On voit ta peau.

— Où vas-tu petite fille ?
— C’est encore toi le pharmacien
Avec tes yeux ! ronds comme des billes !

Détraqué comme une vieille montre,
Là-bas, sur le parvis Notre-Dame
Le manège hennissait sa musique.

Des chevaux raides se cabraient aux carrefours.
Hideusement nus,
Les trois vieillards s’avançaient dans la rue.

Au coin des rues Saint-Martin et de la Verrerie
Une plume flottait à ras du trottoir
Avec de vieux papiers chassés par le vent.

Un chant d’oiseau s’éleva square des Innocents.
Un autre retentit à la Tour Saint-Jacques.
Il y eut un long cri rue Saint-Bon

Et l’étrange nuit s’effilocha sur Paris.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Robert DESNOS

Portait de Robert DESNOS

Robert Desnos est un poète français, né le 4 juillet 1900 à Paris et mort du typhus le 8 juin 1945 au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libéré du joug de l’Allemagne nazie. Autodidacte et rêvant de poésie, Robert Desnos est introduit vers 1920 dans les milieux littéraires modernistes et... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto