Poème 'En province' de François COPPÉE dans 'Les Humbles'

En province

François COPPÉE
Recueil : "Les Humbles"

À ma sœur madame Sophie Lafaye.

I

La petite maison à mine sépulcrale,
Noire et basse, en plein nord, près de la cathédrale,
Quand j’avais visité la ville, m’avait plu
Par son air clérical, discret et vermoulu.
L’espalier de la porte avec ses quelques roses
Qui, pâles, se mouraient le long des murs moroses,
Le pignon au vieux toit de tuiles surplombant
Les trois degrés du seuil, le trottoir et le banc
Placé là tout exprès pour que le pauvre y dorme,
L’ombre que sur le tout jetait l’église énorme,
La rue où le gazon verdissait les pavés,
Ces détails, plus complets qu’on ne les eût rêvés,
Me prouvaient qu’il fallait en effet que je vinsse
Pour voir cette maison dans ce coin de province.

Causant de ce logis à des voisins, j’appris
Qu’il était habité, moyennant un bas prix
Et depuis fort longtemps, par une vieille fille.
Extrêmement dévote et d’ancienne famille.
Extrêmement dévote et d’ancienne famille.
Or, étant un flâneur et passant très-souvent,
Devant cette maison au parfum de couvent,
– N’allez pas croire au moins qu’à dessein je le fisse, –
Vers midi, c’est-à-dire une heure après l’office,
Tous les jours, excepté les dimanches je vis,
A cet angle qui fait la place du parvis
Avec la vieille rue en question, paraître
Et venir lentement un grand et maigre prêtre,
En tricorne, portant son gros livre à fermoir,
Proprement recouvert d’un morceau de drap noir.
Il s’approchait, pensif, de la vieille masure,
Mais avec l’air tranquille et la démarche sûre
Qu’on a lorsqu’on se livre à des soins réguliers.
Il s’arrêtait au seuil, grattait ses lourds souliers,
Frappait un petit coup qu’on entendait à peine,
Et, vif, dès que la gâche avait jailli du pène,
Entrait et refermait doùcement après lui.
J’étais seul en province et m’ennuyais. L’ennui
Rend maussade et vous fait céder aux injustices ;
Et voici que déjà, sur ces faibles indices,
J’avais un roman noir et bête tout trouvé :
Une dévote avare, un testament couvé,
Des parents sur la paille, enfin toutes les suites
D’une menée affreuse et sourde de jésuites.
On devient quelquefois un voltairien fieffé
Pour un rien, pour avoir lu le Siècle au café ;
Et, comme il est toujours pénible de se taire
Quand on pense tenir la moitié d’un mystère,
Je m’informai. – Ce fut bien fait pour moi, vraiment,
Qui rêvais d’appeler un juste châtiment
Sur quelque tortueuse et sombre stratégie ;
Car on ne me conta qu’une simple élégie
Dont il me fallut être ému, bon gré mal gré.

II

Au retour des Bourbons, un vieux noble émigré
Vint, ainsi que le fait un homme qui s’installe,
Louer cette maison dans sa ville natale
Railleur et n’ayant plus les antiques respects,
Il ne s’était enfui que lorsque les suspects
Furent enfin inscrits sur la fameuse liste.
Car il était resté très-ardent royaliste
Et partisan fougueux des orgueils du vieux temps.
Quand il revint avec une enfant de huit ans,
La fille de son fils, hélas ! une orpheline,
Ce fut triste. – Il était sans laquais ni berline,
Seul, à pied et portant ce fardeau sur les bras.
Mais, sceptique, il avait prévu les rois ingrats,
Et, décemment râpé, sans misère apparente,
Il vécut, dans un coin, d’une petite rente,
Écrivant, par loisir, un traité de blason.
Il avait justement choisi cette maison
Parce que, d’un côté, triste, inhospitalière,
Avec ses murs verdis et son toit noir de lierre,
Elle convenait fort à son âpre dédain,
Et qu’elle avait, derrière, un carré de jardin
Où, sous un frêle arceau de jaunes capucines,
Dérobée aux regards des fenêtres voisines,
L’enfant pouvait jouer au soleil, dans les fleurs.

Comme il n’espérait pas revoir des jours meilleurs ;
Que son nom, nom fameux, vieux comme la bannière
De saint Denis, c’était cette enfant, la dernière,
Qui devait, fille pauvre et sans dot, le porter ;
Qu’une mésalliance était à redouter ;
Pour elle cet athée avait rêvé le cloître.
Aussi souriait-il, plus calme, en sentant croître
Dans ce cœur virginal le lys pur de la foi.
D’autre part, il aimait son fauteuil, son chez soi,
Trouvait l’office long et l’église glacée ;
Et l’unique servante était bien trop pressée
Pour conduire l’enfant pieuse qui voulut
Bientôt entendre messe, et vêpres, et salut.
– A cette époque-là, venait chez ce vieux noble
Qui possédait encor quelques champs, un vignoble
Près d’une métairie à l’ombre des pommiers,
Un garçon de seize ans, le fils de ses fermiers,
Qui, jugé trop chétif pour la vie ordinaire
De la campagne, était élève au séminaire.
Un beau jour, ce petit paysan fut chargé
Par l’aïeul, le dimanche étant jour de congé,
De se rendre à l’église avec la demoiselle
Et de la ramener après cela chez elle.
On l’en récompensait par sa place aux repas
Et par l’accueil. C’était tout simple, n’est-ce pas ?
Cet humble protégé, collégien rustique,
Pouvait, à la rigueur, servir de domestique,
Bien que, pour être prêtre, il apprit le latin.
– Depuis lors, les enfants, le dimanche matin,
Côte à côte, et prenant toujours la même place
Sous le vitrail en feu de la grande rosace,
S’asseyaient dans la nef profonde et priaient Dieu.
La petite fillette était vouée au bleu,
Toilette qui sied bien aux couleurs enfantines,
Et tous ses vêtements, chapeau, robe et bottines,
Comme son âme, était de la couleur du ciel.
Quant au pauvre garçon, le noir officiel
Et les habits de drap, à coupe droite et triste,
Pouvaient lui donner l’air un peu séminariste ;
Mais, chez les bonnes gens qui prenaient le chemin
De l’église et voyaient, se tenant par la main,
Passer les deux enfants avec leurs eucologes,
C’étaient des hochements de tête et des éloges
De leurs regards brillants de douce piété.
Seulement ils étaient d’une timidité
Extrême et rougissaient beaucoup quand, sur leur route,
Un passant, étranger à la ville sans doute,
Parlait d’eux, les prenant pour le frère et la sœur.
L’un et l’autre, ils goûtaient vaguement la douceur
Pénétrante que donne à l’habitude prise
La province où la vie est monotone et grise.
Pour la triste orpheline et l’écolier captif,
Chaque dimanche était un moment fugitif
Fait de calme harmonie et de parfums de fête,
Où, vibrante de foi candide et satisfaite,
Leurs deux voix se mêlaient dans tout ce qu’il y a
D’allégresse à chanter les blancs Alleluia.
Ils se sentaient égaux devant Dieu. La prière
Entre eux avait détruit à jamais la barrière
Qui, pour la loi du monde, encor les séparait ;
Et leurs deux cœurs s’étaient réunis en secret
Par un de ces liens qui toujours se resserrent.

III

Naïfs, ils grandissaient, et cinq ans se passèrent
Sans que rien fût changé du train habituel.
Tout en or, tout en noir, selon le rituel,
Et lançant vers le ciel son chant mélancolique
Ou son cri triomphal, la pompe catholique,
Seule, pendant cinq ans, charma leurs cœurs nouveaux.
Les marguilliers, les gens d’église, les dévots
Qui font la révérence à toutes les chapelles,
Chérissaient comme leurs ces deux enfants modèles
Qui jouissaient près d’eux, sans se le définir,
Du bonheur de se voir et de se réunir.
Car si chez eux encor les doux rêves mystiques,
Qui s’exaltent parmi l’encens et les cantiques,
Avaient retardé l’heure où le désir naissant
De l’enfant étonné fait un adolescent,
Déjà leur âme était inquiète et subtile.
Ce qu’ils eussent jadis trouvé simple ou futile
Les laissait à présent très-souvent timorés,
Ils se troublaient. Un jour ils étaient demeurés,
Lui, la rougeur au front, elle, tout interdite,
En effleurant leurs doigts humides d’eau bénite,
De s’être dit tous deux à la fois : Prenez-en.
Elle avait oublié qu’il était paysan,
Il avait oublié qu’elle était demoiselle,
Mais, bien qu’il redoublât d’humbles soins et de zèle,
Il ne lui donnait plus la main comme autrefois,
Quand il la conduisait à l’église, et sa voix
Tremblait en lui parlant de choses très-vulgaires.

IV

Un dimanche matin, – il ne s’attendait guères
Que son destin allait dater de ce jour-là, –
Ainsi qu’il en avait l’habitude, il alla
Chercher la jeune fille à l’heure accoutumée.
La porte qu’il trouvait d’ordinaire fermée,
Malgré le froid d’hiver, s’ouvrait sinistrement.
Inquiet, il crut voir comme un pressentiment
Dans ce logis béant au vent noir de décembre,
Et, songeant à l’aïeul, monta jusqu’à sa chambre,
Mais pour s’arrêter court sur le seuil, en tremblant.
Car il vit le vieillard, pâle sur le lit blanc,
Râlant, les yeux grandis par les suprêmes fièvres,
Et qui disait, serrant cruellement les lèvres,
A sa fille courbée et pleurant sur sa main :

– Plus de larmes. Je sens que je mourrai demain.
Or, c’est chez nous l’usage ordinaire, ma fille,
Que, s’il meurt dans son lit, le chef de la famille
Du plus proche héritier exige le serment
De maintenir le nom toujours plus fièrement.
Je te crois forte assez pour subir ces épreuves ;
Car celles de ton sang, du jour qu’elles sont veuves
De quelque batailleur mis à mal n’importe où,
Prennent sa lourde épée et la pendent au clou
Et n’ont plus d’autre croix pour dire leur prière.
Pour toi, tu restes fille, enfant, et la dernière
De la race. Eh bien donc, sois-en digne et promets
De garder le vieux nom vierge et pur à jamais.
Si tu ne prends l’habit, point de mésalliance ;
Et fais-en le serment pour qu’avec confiance
Je puisse me coucher dans la paix du cercueil.
Alors la jeune fille, entendant sur le seuil
Un faible bruit, tourna ses regards en arrière
Et vit là son petit compagnon de prière
Qui, sans savoir pourquoi, mais désolé, pleurait.

C’était un sentiment bien vague, bien secret,
Bien indécis, exempt de toute ardeur qui tente,
Fait d’amitié craintive et de langueur latente,
Qu’ils avaient jusque-là l’un pour l’autre éprouvé.
Leur timide désir n’avait jamais rêvé
Plus loin que le bonheur de prier côte à côte,
Par un jour de soleil comme à la Pentecôte,
Sous le même rayon, devant le même autel.
Mais l’accent du vieillard moribond était tel
Qu’ils comprirent soudain que, pour toute leur vie,
L’espérance de vivre ensemble était ravie.

– Eh bien, petite ? fit le vieillard irrité.

– J’obéirai, dit-elle avec simplicité
Et comme promettant une chose ordinaire.

V

Tout était dit. – Après cinq ans de séminaire,
Le jeune écolier fut tour à tour tonsuré,
Ordonné prêtre, puis enfin nommé curé
D’un village lointain choisi sur sa demande.
Il semblait avoir mis une hâte très-grande
A prononcer lui-même un éternel serment.
– Ce n’est que devenu vieux, assez récemment,
Qu’ayant réalisé son petit patrimoine
Il s’est laissé nommer, dans sa ville, chanoine.
Là, depuis son retour, vite le bon abbé
Dans l’ancienne habitude est de nouveau tombé
Et d’un logis bien cher a retrouvé la route.
Certes, quand il y vient lentement, il se doute
Qu’on entend de très-loin son pas sur le pavé
Et que, près du rideau faiblement soulevé,
Un regard amical le voit venir et guette.
Mais il n’a pas encore osé lever la tête
Depuis quatre ans qu’il fait tous les jours ce chemin ;
Et quand il est entré, son missel à la main,
Dans le salon étroit et suranné de celle
A qui, par vieil usage, il dit « la demoiselle »,
Toutes les fois, il feint de croire à l’air surpris
Qu’à son aspect, soudain, la douce fille a pris,
Et qui la trouble au point que sa voix en hésite
Dans son remerciment de la bonne visite.
En deuil, ayant gardé ses beaux yeux clairs et doux,
Et délicatement flattant, sur ses genoux,
Le pelage soyeux de sa chatte endormie,
Telle, chaque matin, il voit sa vieille amie
Devant laquelle il reste une grande heure assis,
Lui faisant, d’un ton bas, quelques simples récits,
Sans que jamais en eux un geste, un rien dénote
Plus qu’une affection de vieux prêtre à dévote ;
Et lorsque du sujet honnête et puéril
L’entretien a suivi tout doucement le fil,
Sans un mot qui s’émeut, sans cordiale étreinte,
Comme si la mémoire en eux était éteinte
Du sacrifice fait jadis à leur devoir,
Ils échangent enfin un très-faible : « Au revoir. »
– Pourtant il faut qu’il lutte et qu’elle se contienne,
Car, même redoutant l’effusion chrétienne
Où l’on doit se nommer un instant frère et sœur,
Elle n’a jamais pris l’abbé pour confesseur.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto