Poème 'Hommage aux mânes d’André Chénier' de Jules LEFÈVRE-DEUMIER dans 'Le Parricide'

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Hommage aux mânes d’André Chénier

Jules LEFÈVRE-DEUMIER
Recueil : "Le Parricide"


Toi, Vertu, pleure si je meurs.
A. Chénier.

Famae curribus arduis levatus
Quà surgunt animae potentiores,
Terras despicis, et sepulcra rides.
STAT., liv.II, Elég. VII.

Il existe des fleurs qui, sur des bords déserts,
De parfums enchantés n’embaument que les airs ;
Sous des cieux inconnus, des sources favorables,
Qui pourraient nous guérir, et meurent dans les sables ;
Mais peut-être qu’un jour, de propices vaisseaux
Viendront nous enrichir de ces trésors nouveaux.
Semblables à ces fleurs, à ces eaux ignorées,
Dans l’ombre il existait des pages inspirées ;
Et soudain les écrits qu’avaient dictés les dieux
Se sont, pour nous ravir, révélés à nos yeux.
Je rends grâce, Chénier, à la main salutaire,
Qui, d’un talent secret soulevant le mystère,
Rend à la gloire un nom qu’elle avait entendu ;
Mais que depuis long-temps elle croyait perdu.
Je veux unir ma voix à cette voix aimée
Qui fit parler enfin ta lente renommée ;
Daigne comme les siens accueillir mes accens,
Du plus obscur mortel les dieux aiment l’encens.
Ton génie a séduit les cordes de ma lyre,
Tes beaux vers m’ont rendu la source du délire ;
Et je crois respirer, tout plein de leur vertu,
Dans le parfum qu’ils ont celui qu’ils auraient eu.
Que te servit, hélas ! d’être le fils d’Homère,
D’avoir eu comme lui Mnémosyne pour mère ;
Les chœurs sacrés du Pinde, en voyant tes malheurs,
Au lieu de te défendre ont répandu des pleurs,
Et des chants généreux, divine inspiratrice,
La liberté muette a permis ton supplice.
Toi, de l’antiquité, prêtre si curieux,
Ta cendre est sans demeure, et tes mânes pieux
Aux bords fumeux du Styx, errant à l’aventure,
Attendent sans espoir la sainte sépulture.
Ah, du moins à son nom qu’on dresse un souvenir,
Un autel où viendra s’affliger l’avenir !
Vous y verrez souvent les grâces attentives
Accuser de sa mort les parques trop hâtives ;
Et comme allaient jadis, sur le tombeau des preux,
S’aiguiser des soldats le glaive valeureux,
Nos poëtes iront vers son urne inspirée
Chercher comme l’écho de sa voix expirée.
Penseur aux lèvres d’or retourné vers le Ciel,
Je te consacrerai le lait pur et le miel ;
Car le toit qu’honoraient tes récits poétiques,
Abritent maintenant mes pénates rustiques.
Là tu chantas l’amour et ses molles douleurs,
Moi j’attends ses baisers, et j’ai chanté ses pleurs ;
Là je deviens poëte, et brûlant de ta flamme,
Dans presque tous tes vers je retrouve mon âme,
Eh qui, dans mon enclos que tes pieds ont foulé,
N’attirerait le vol du quadrupède ailé !
Là ta Camille pâle, et ta jeune captive,
Et Mnazile, et Néère, et ta Lydé plaintive,
Comme aux jours d’Ossian me semblent chaque soir,
En m’apportant ta lyre, auprès de moi s’asseoir.
Je voudrais, réveillant tes accens qu’on regrette,
De tes sœurs du Parnasse être alors l’interprète ;
Mais le sang, que mes pleurs n’y peuvent effacer,
Emeut ma faible main, trop prompte à se glacer.
Jeune aigle à peine éclos tu secouais ton aile,
Déjà du globe ardent la lumière éternelle
Ne pouvait de ton oeil abaisser la fierté,
Et déjà, t’élançant vers sa vaste clarté,
Tu demandais aux dieux les rênes du tonnerre !
La flèche a ramené ta course vers la terre :
Tu mourus, jeune ami que je n’ai pas connu.
Heureux, quand de mourir notre temps est venu,
Heureux qui peut au moins ne pas voir sa patrie
Errer de joug en joug honteusement flétrie !
Heureux qui peut mourir, quand de la liberté,
Par des vapeurs de sang le temple est infecté ;
Quand les droits sociaux sont remis en problème,
Quand l’honneur est un crime, et le crime un système !
L’ombre de Simonide eut soin de ton berceau,
Et tu crus, fils des Grecs, qu’un tranquille vaisseau
Te ferait éviter les écueils de l’envie,
Et traverser content l’archipel de vie ?
Ah ! tel n’est pas le sort des esprits vigoureux !
Et le malheur, semblable à ces guides affreux
Qui nous font, à travers le péril des montagnes,
De la belle Italie aborder les campagnes,
Le malheur nous conduit à l’immortalité.
Marchons donc sur ses pas vers la postérité :
Du présent dédaigneux elle acquitte la dette,
Tout pays est ingrat pour les chants du poëte ;
Du Ciel qui le fit naître il n’est point entendu,
Le bonheur pour lui seul est un fruit défendu ;
Et des plus vils humains, la basse tyrannie,
Sait jusque dans son vol harceler le génie.
Eh, qui pouvait, Chénier, connaître mieux que toi
Du talent condamné cette commune loi !
De ton siècle déjà l’active ingratitude
A deux fois, éteignant le flambeau de l’étude,
Dans le cirque animé de ses feux créateurs,
Arrêté les efforts de deux jeunes lutteurs.
Près de signer son nom au livre de mémoire,
Gilbert, tout jeune encor d’espérance et de gloire,
Sur le grabat du pauvre, obligé de périr,
N’a pas même en mourant un drap pour se couvrir ;
Et, réduit au malheur du chantre de Lisbonne,
Malfilâtre enviant la honte d’une aumône,
Voit fermer sous ses pas, par la faim ralentis,
L’asile où l’indigent s’en va mourir gratis.
Malfilâtre, embarqué sur le navire épique,
Périt, cherchant des yeux le ciel de l’Amérique ;
Et toi qui, comme lui, dans les champs de Cusco,
Préparais à tes vers un glorieux écho,
Et, montant le premier sur le char de Virgile,
Voulais cueillir la palme à nos mains indocile,
Nous t’avons vu chercher, sur un vil tombereau,
Une mort sans cercueil sous la main du bourreau.
Devions-nous donc, hélas ! affligeant notre terre,
Des maux dont si long-temps a saigné l’Angleterre,
Oublier, en frappant ce noble rejeton,
Qu’elle avait respecté la tête de Milton ?
Jadis en ce pays, dont notre république
Approuva les excès par sa fureur civique,
Un poëte a vécu, qui, jeune et malheureux,
Cadençait des bergers les soupirs amoureux.
Chatterton, comme toi, chantait d’une âme pure,
Les bois et les pasteurs, et la belle nature,
Il mourut ; et bientôt consolant ses cyprès,
Le luth de ses rivaux y porta des regrets :
Des pleurs contemporains, moi seul dépositaire,
J’offre à ta tombe absente un encens solitaire.
J’aime, au nocturne éclat d’un flambeau studieux,
Sur tes jeunes essais à fatiguer mes yeux.
Il me semble qu’alors ta verve se rallume ;
Je sens tes plus beaux vers s’échapper de ma plume,
Et je deviens toi-même en lisant tes écrits.
Je suis un des bergers par Homère bénis.
Comme l’heureux Lycus, je reçois à ma fête
Le suppliant honteux qui détourne la tête.
J’apprends que j’ai reçu sous mon toit bienfaiteur,
De mes jours sans appui le premier protecteur,
Et je cache, en pleurant, d’une main diligente,
Sous mon manteau de pourpre une épaule indigente.
Je suis ce chevrier qui, par le joug flétri,
Sur sa lèvre affamée étale un cœur aigri.
Et cet autre pasteur, que la fièvre tourmente,
Et qui sans la nommer révèle son amante ?
C’est moi : je souffre et meurs ; mais une mère, hélas !
Pour soulager mon mal vers moi ne viendra pas,
Et vers le seuil tourné mon oeil plein de tendresse,
Quoiqu’il n’attende rien espère une maîtresse.
Mais loin de moi l’amour et ce subtil poison
Qui fatigue le corps et flétrit la raison !
Et qu’ai-je retiré de mes ardentes veilles ?
Une âme inaccessible aux plus douces merveilles ;
Un cœur décoloré qui flétrit l’avenir,
Qui se ferme à l’espoir et même au souvenir,
Et des regards ternis dont la mourante flamme,
Doit revivre peut-être aux regards d’une femme.
Non, non, je ne veux plus dépendre tous les jours
D’un sourire adoré qui nous trompe toujours.
Chénier, tu m’as rendu le besoin de la gloire,
Le besoin de briller comme un nom de l’histoire.
L’oeil fixé sur tes vers, mon esprit exalté,
Repousse du bonheur l’indigne oisiveté ;
J’ai voué ma jeunesse aux longueurs de l’étude.
De mes travaux perdus j’ai repris l’habitude,
De l’Amérique aussi je veux chanter les bords.
De tous les coins du monde amassant les trésors,
J’irai, malgré la mer, ou la nue orageuse,
Enrichir en tous lieux ma lyre voyageuse.
Je veux, contemporain des siècles expirés,
Ravir aux mains du Temps leurs tableaux déchirés,
Et des pays lointains, rapprochant les distances,
Des couleurs de leur ciel marier les nuances.
Je veux, dans un jardin par les muses planté,
Voir l’ananas blondir près du lys argenté ;
Et sur les noirs sapins que nourrit la Norwège,
Voir grimper la vanille avec ses fleurs de neige.
Traversant à ma voix les humides états,
La Tamise aux flots verts grossira l’Eurotas,
Et du sol écossais la Clyde nourricière,
Des rivages romains mouillera la poussière.
Ma coupe, dont Corinthe aura sculpté l’airain,
Verra, mais sobrement, sous les treilles du Rhin,
Du Falerne épaissi s’éclaircir la vieillesse.
J’emprunterai parfois cette exquise mollesse,
Que donne à nos soupirs le parler florentin,
Echo faible et distant du langage latin,
Et dont les mots fondans semblent, en quittant l’âme,
Trembler comme un baiser aux lèvres d’une femme.
Des dactyles sortis du clairon castillan,
Mon vers moins orgueilleux adoucira l’élan ;
Et des fleurs de l’Indus ma lyre parfumée,
Portera dans mes chants leur fraîcheur embaumée.
Tels étaient tes projets ; et bien mieux que mes vers
Tu nous aurais montré ce nouvel univers
Où parut l’Espagnol, armé de l’esclavage,
Qui ne se doutait pas que sur ce sol sauvage,
La liberté bannie assîrait ses autels.
Arraché cependant à tes liens mortels,
Tu l’allais retrouver cette auguste maîtresse,
Qui fuyait de nos vœux l’effroyable allégresse ;
Quand du joug féodal à peine déchaînés,
A d’ignobles tyrans nous nous étions donnés,
Et que de la déesse auprès d’eux sans défense,
Un baptême de sang empoisonnait l’enfance.
D’imprudentes vertus ont compromis tes jours.
Appuis des opprimés, tes généreux discours
Blessent des tribunaux l’arrogante bassesse ;
Il fallait bien périr, jeune fils du Permesse,
Toi qui chantait Marat noblement massacré.
L’échafaud que Marat n’a pas déshonoré,
De ses vrais défenseurs prive la république ;
Va donc chercher la mort, c’est la palme civique.
Le voyez-vous déjà, comme un jeune immortel,
Marcher avec candeur à son premier autel ?
L’amitié le soutient : près de quitter la terre,
Il répète les chants de Racine son frère,
Comme si déjà, près de la divinité,
Son âme en empruntait la sainte pureté.
Tel un cygne, abreuvé des eaux de Castalie :
Quand de ses jours sacrés la trame se délie,
On dit qu’apercevant l’Olympe radieux,
Par des accords divins il rend grâces aux dieux.
De ses derniers momens qui ne connaît l’histoire,
Quand, se frappant le front où demeurait la gloire,
Du haut de l’échafaud il put voir tout entier,
Ce talent qu’il courbait sous un fer meurtrier !
Accusait-il alors l’amitié fraternelle ?…
Gardons-nous de plaider une cause si belle.
On attaque son frère en s’armant de sa mort !
Irai-je à ce combat perdre un stérile effort,
Et prenant dans mes vers le parti du génie,
De ma victoire encor nourrir la calomnie ?
Du poids de mon silence il vaut mieux l’accabler ;
Défendre la vertu c’est presque l’immoler ;
Et de la liberté, dont Chénier fit sa gloire,
L’ombre en deuil aujourd’hui protège sa mémoire.
Protégeons-la nous-même, en soignant le laurier
Qu’il soignait pour son frère expiré le premier.
Recueillons de ses chants l’imparfait héritage,
Et mort assassiné, que sa gloire partage
Les rameaux toujours consacrés à Lucain,
Qui fit pâlir Néron d’un vers républicain.
Le crime dictateur condamna leur génie,
Qui chantait en mourant la justice bannie.
L’un rappelait ces temps empreints de son courroux,
Où Sylla décimait les Romains à genoux ;
Où Marius, sorti d’un exil consulaire,
Ecrasait le sénat sous son char populaire ;
L’autre ces jours sanglans de vertige et d’horreur,
Où toutes les vertus se changeaient en fureur,
Où le crime, affamé d’une lâche pâture,
Et malgré leur oubli, fouillant leur sépulture,
Allaient dans le passé décapiter les rois ;
Tandis que les Français, restés amis des lois,
Semblaient de l’échafaud se passer l’héritage,
Et qu’à nos yeux, chargés de larmes sans courage,
Chaque jour, à travers la terreur de Paris,
Un cercueil ambulant voiturait leurs débris.
Dans l’étuve mortelle où s’épuisent ses veines,
Mais non pas sa ferveur pour les gloires humaines,
Lucain, d’un autre monde embrassant l’horizon,
A l’avenir sonore entend dire son nom.
Il ne s’est pas trompé, l’avenir le répète ;
De la postérité l’hommage le regrette,
Et ses vers citoyens qui parlent sous nos yeux,
Font jusqu’à son tombeau reculer nos adieux.
Chénier, comme lui jeune, eut la même faiblesse ;
Il espérait des jours plus longs que sa jeunesse,
Et semblait, en quittant le pays des humains,
Confier ses trésors à nos naissantes mains ;
Car il aimait la gloire, et la gloire est si belle !
A son ombre du moins ne sois pas infidèle,
O France ! et de ses vers cachant les nudités,
Pleure sur ses défauts, pour sentir leurs beautés.
Ils n’ont rien à mes yeux dont la gloire s’effraie ;
Sous la riche moisson je ne vois pas l’ivraie :
Et lorsqu’après l’orage, errant dans les forêts,
Sur les gazons brûlés j’en aperçois les traits,
Je l’accuse, et relève, entre les fleurs couchées,
Des plantes que peut-être il n’avait pas touchées.


Passy. D. 26 septembre – Décembre 1819.

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Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Portait de Jules LEFÈVRE-DEUMIER

Jules Lefèvre-Deumier, né le 14 juin 1797 à Paris où il est mort le 11 décembre 1857, est un écrivain et poète français. Son vrai nom était Lefèvre, auquel il ajouta Deumier en hommage à une tante qui lui avait légué sa fortune, assez considérable. Profondément romantique, ses modèles étaient André Chénier et Byron.... [Lire la suite]

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