Poème 'Récits épiques – La Tête de la Sultane' de François COPPÉE dans 'Les Récits et les Élégies'

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Récits épiques – La Tête de la Sultane

François COPPÉE
Recueil : "Les Récits et les Élégies"

Le fils du grand Mourad, le sultan Mahomet,
Quand il veillait le jour, la nuit quand il dormait,
N’avait qu’une pensée et qu’un rêve : Byzance !
Parfois, dans un léger caïque de plaisance
Qu’emportaient sur la mer vingt robustes rameurs,
Pensif, il écoutait les confuses rumeurs
De la ville, et voyait, mais de trop loin encore,
Ses dômes se mirer dans l’azur du Bosphore.
Comme un noble étalon irrité par un taon,
Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan
Savait que les soldats lui seraient nécessaires,
Et souvent il jetait de l’or aux janissaires.
Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus,
N’étaient jamais assez abreuvés ni repus,
Et réclamaient de lui toujours plus de largesse ;
Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse,
De leur plainte vénale un jour se fatigua.
Furieux, il avait souffleté leur aga,
Et s’était enfermé dans son harem de Brousse.

Comme la soldatesque aisément se courrouce,
Bientôt l’émeute, avec ses cris et ses sifflets,
S’agita sourdement autour du vieux palais
Qui demeurait toujours clos, muet et terrible.
Devant le mur roussi que l’ardent soleil crible,
La foule des soldats mutins, qu’on reconnaît
À la cuiller de bois pendue à leur bonnet,
Se rassemble et s’indigne en tumultueux groupes.
Car on a répandu ce bruit parmi les troupes
Que celui qui les traite avec tant de dédain,
Dans un kiosk enfoui sous l’ombre d’un jardin
Où, même en plein midi, le jour à peine filtre,
Accablé de langueur et charmé par un philtre,
Fatigue de son poids les coussins d’un sopha ;
On dit qu’une Épirote aux yeux bleus triompha
De ses anciens désirs de guerre et de victoire,
Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire,
Ne veut plus désormais que vivre par les sens
Et, la guitare en main, chanter des vers persans.
Et la révolte croît comme la mer qui monte.

« Honte au sultan lascif et lâche ! cent fois honte !
Répète en menaçant le murmure irrité,
Comme un bourdonnement de mouches en été.
L’argent qu’on réclamait, on n’y songe plus guère.
Nous voulons des combats, du sang et de la guerre.
Le grand sabre d’Othman se rouille. Prétend-on
Nous engraisser pour rien de riz et de mouton ?
On se fût contenté de trois aspres de paie ;
Mais malheur au sultan qu’un candjiar effraie
Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir !
Qu’il vienne ! Nous voulons lui parler et le voir,
Et nous n’attendrons pas plus longtemps sa réponse.
Ouvrez-nous sur-le-champ la porte, ou qu’on l’enfonce !
Nul de nous n’est un chien qu’on lui dise : « Va-t’en ! »
Le sultan ! le sultan ! nous voulons le sultan ! »
Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde ;
Mais la porte mauresque aux clous d’or, lourde et ronde,
Reste close, et toujours le sérail est fermé.

Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien-aimé,
Le seul des courtisans qui puisse se permettre
De frapper au harem et d’approcher du maître,
Insiste pour le voir et veut être entendu.

Sur un large divan mollement étendu
Et coiffé du turban d’où jaillit son aigrette,
Mahomet le reçoit dans la chambre secrète
Où fument des parfums sur quatre trépieds d’or.
Voluptueux et veule, il laisse errer encor
Son indolente main sur la guzla d’Épire ;
Et celle qui commande au maître de l’empire
Et cause contre lui tant de rébellion,
Presque nue à ses pieds sur la peau d’un lion,
De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.

Khalil, courbant le front et les mains sous ses manches,
Attend que de parler il obtienne loisir.

« Que veut, dit le sultan, mon fidèle vizir ?
Pour venir me troubler ici sans qu’on l’appelle,
L’instant est mal choisi… Car ma sultane est belle,
Et je lui récitais des vers dignes d’Hafiz.
— Par Allah ! lui répond Khalil, ô noble fils
Du grand Mourad, cette heure est bien plus mal choisie
Pour l’ivresse amoureuse et pour la poésie.
Tes soldats révoltés vont forcer le palais.
Par ton aspect sublime, ô maître, apaise-les.
Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence,
Rentrer dans le devoir et dans l’obéissance.
Ils se rappelleront quels respects te sont dus ;
Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus ! »

Pendant que le vieillard parle d’une voix grave,
Mahomet deux sourit toujours à son esclave,
Qui, prise d’un pudique et charmant embarras,
Contre lui s’est glissée et le tient dans ses bras,
L’effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries,
Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies
Du caftan de drap d’or où brillent des rubis.

« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis,
Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères
Le respect et l’amour de mes vieux janissaires.
Je boudais, voilà tout… On veut me voir… C’est bien. »
Puis, faisant signe à Djem, l’eunuque nubien
Qui goûte à tous ses plats et qui lèche la pierre
Sur laquelle on étend son tapis de prière,
Et déliant, avec un doux geste d’amant,
Les bras qui le tenaient dans leur enlacement,
Il dit tout bas deux mots au nègre qui se penche ;
Et, suivi de son vieux vizir a barbe blanche,
Sans que par sa hautaine et sombre majesté
Le murmure lointain paraisse être écouté,
Allant droit au danger et certain d’y suffire,
Il descend le superbe escalier de porphyre
Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds ;
Et, dans la brume d’or d’un grand soleil oblique,
Apparaît brusquement, sur la place publique,
Le flot bariolé des fez et des turbans ;
Et cette multitude aux milliers d’yeux flambants
Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre
Le sultan radieux debout sous l’arche sombre.

Khalil, le vieux vizir, le suit à pas discrets ;
Et Djem, l’eunuque noir, quelques instants après,
Survient, et derrière eux, dans une morne pose,
Il se place, cachant dans un sac quelque chose.

Au seuil de son palais, le sultan fait trois pas ;
Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas,
Avec tant de mépris son regard se promène
Qu’il force à reculer cette marée humaine.
« Que voulez-vous ? a dit-il d’un ton terrible et bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef,
Sentent s’évanouir toute leur insolence.
Il s’écoule un moment de très profond silence ;
Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux,
Le padischah demande encor :

« Que voulez― vous ? »

Alors un vieux soldat, un héros d’aventure,
Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture,
Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha,
Sortit des premiers rangs du peuple ; il s’approcha
Du sultan, et, levant sa face balafrée :
« Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée,
Nous t’appartenons tous à jamais, âme et chair.
Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher,
Et mourir pour ta gloire est tout ce qu’on espère.
Mais permets au plus vieux des soldats de ton père,
Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur
Sçander-beg, Hunyade et Drakul Pempaleur,
De te faire écouter la vérité sévère.
Commandeur des croyants, on t’aime, on te révère ;
Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité,
C’est que dans la mollesse et dans la volupté
On prétend que tu vis, esclave d’une femme.
Hautesse, prouve-nous que ce bruit te diffame.
Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais,
Montre à tes vieux faucons le Grec ou l’Albanais ;
Ils le l’apporteront, expirant, dans leurs serres !
Et je te parle ici pour tous tes janissaires,
Aussi vrai que je suis musulman et hadji !

— Ce pavé de ton sang serait déjà rougi
Si tu n’avais au front ta belle cicatrice,
Cria Mahomet deux. Donc on croit qu’un caprice
Aurait un tel pouvoir sur le fils d’Amurat !
Tu penses qu’un baiser de femme, peuple ingrat,
A fait fondre l’orgueil de ce cœur intrépide !
Vous avez pu le croire aussi, troupe stupide !
Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs,
Qu’on domptait le lion avec un frein de fleurs !
Eh bien ! vous allez voir la marque de sa griffe.
Vous osez m’accuser, moi, sultan, moi, khalife,
Moi, la forme terrestre et visible d’Allah !
Fils (}e chiens, ma réponse est prête… La voilà !

Et quand il eut ainsi parlé d’une voix mâle,
Mahomet deux plongea sa main royale et pâle
Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit ;
Puis il en arracha brusquement et brandit,
Aux regards stupéfaits de la foule attroupée,
Une tête saignante et fraîchement coupée,
Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel,
Que dans son sac immonde et pestilentiel
Venait d’apporter là, toute chaude, l’eunuque.

Tranchée atrocement de la gorge à la nuque,
Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants
Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs,
La tête lamentable et presque encor vivante,
Les dents à nu, les yeux dilatés d’épouvante,
Oscillait dans la main ferme qui la tenait
Et sur le marbre pur lugubrement saignait ;
Et la foule un moment resta comme étouffée
Par l’horreur, en voyant ce monstrueux trophée
D’où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil,
Qui se couchait alors dans sa majesté lente,
A son tour ruissela d’une pourpre sanglante.
D’un sinistre reflet de meurtre il éclaira
Tout l’horizon, jusqu’à la mer de Marmara.
L’astre sembla pleurer du sang, comme un visage ;
Et, tout à coup, l’immense et lointain paysage,
Le cirque des coteaux ombragés de forêts,
Le port rempli de mâts confus, les minarets
D’où les grâces d’Allah sont, la nuit, invoquées,
Les coupoles de plomb des massives mosquées,
Les marchés, les quartiers de bruit et de travail,
Et le sultan debout au seuil de son sérail
Où l’étendard aux crins de cheval flotte et bouge,
Et la foule, et le ciel, et la mer, tout fut rouge
Et parut exprimer le présage hideux
Des flots de sang qu’allait verser Mahomet deux !
Mais, sans voir l’effrayant symbole sur la ville,
Déjà la populace abjecte, lâche et vile,
D’un cri d’enthousiasme et d’amour acclamait
Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,
Qui la conviait toute à cette horrible fête.
Criant : « Allah ! » criant le saint nom du Prophète,
Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan,
Couvraient d’ardents baisers le bas de son caftan
Et vers son front levaient des regards pleins d’ivresse ;
Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse,
Dédaigneux, il voulut enfin se dégager,
Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,
Mahomet deux lança la tête échevelée,
Bien loin, au beau milieu de la foule affolée
Qui la reçut avec un râle de plaisir ;
Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir
Ce peuple qu’enivraient son crime et sa présence :

« Et maintenant, dit-il, ils me prendront Byzance ! »

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François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

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