Poème 'L’Amour de Médée' de Jean-Antoine de BAÏF dans 'Les Météores'

L’Amour de Médée

Jean-Antoine de BAÏF
Recueil : "Les Météores"

À M. de Maintenon

Comme Medee en sa jeunesse prime,
D’Angennes, sent du nouveau Cupidon,
Premierement la fleche et le brandon :
Je te complais, encores que bien rare
Je prenne en main cette mode barbare,
Me plaisant plus aux nombreuses chansons
Des vieux Gregeois, qu’aux modernes façons.
Telle qu’elle est, puis que l’as demandee,
Te vienne à gré cette ardente Medee,
Qui se va pleindre en ce vers rechanté
Apres le chant qu’Ovide en a chanté.
Jazon déja dans le palais d’Aëte
Du Mouton d’or la demande avoit faitte,
Et le labeur luy estoit commandé
Pour conquerir le joyau demandé.
Du Roy Colchois en ce pendant l’infante
Couvoit au cœur une ardeur violante :
Apres avoir ores bien debatu
Pour son desir, ores pour la vertu,
Quand elle voit qu’avecques la sagesse
De la fureur ne peut estre maitresse,
Medee dit, Tu debas vainement,
Ne sçay quel Dieu te donne empeschement :
Je m’emerveille, helas ! que ce peut estre :
Je sen le mal, et ne le puis conoistre :
Seroit-ce point ce qu’on appelle Aimer ?
Car doù me vient que j’entrepren blasmer
Du Roy mon pere, ainsi que trop cruelle
La volonté ? vraiment aussi est-elle
Par trop cruelle : et comment puis-je avoir
Crainte pour un qu’ores je vien de voir
Le premier coup ? et si crain qu’il ne meure ?
Qui peut causer si grand’ crainte sur l’heure ?
Chasse, Medee, hors de ton chaste cœur
Le feu conçu : racle ceste fureur,
(Si tu le peux) de ton lasche courage.
Si je pouvoy, je seroy bien plus sage,
Mais je me sen d’un violent émoy
Toute enlever et tirer maugré moy.
Amour de l’un, la raison me conseille
Soudain de l’autre, ô peine non-pareille !
J’aprouve et voy ce qui est pour le mieux,
Je suy le pis : ô desir vicieux !
Pourquoy bruslant, pauvre fille Royale,
Vas-tu donner ton amour desloyale
À l’étranger ? Comment desires-tu
D’un autre monde un mary non connu ?
Tu trouveras en ce pais où mettre
Ton amitié : les Dieux peuvent permettre
Qu’il vive ou meure : Il vive toutesfois !
Le souhaitter je le puis et le dois,
Sans que mon cœur son amour en luy mette :
Et quelle faute a jamais Jazon faite ?
Qui, s’il n’estoit trop cruel sans raison,
N’attendriroit pour l’âge de Jazon,
Pour sa noblesse et sa vertu ? le reste
N’y estant point, qui sa beauté celeste
N’émouveroit ? Certes elle a pouvoir
Dans l’estomac de mon cœur émouvoir.
Mais si je faux de luy prester mon ayde,
Je le verray mourir sans nul remede :
Ou des Taureaux le feu l’enflamera :
Ou la moisson cruelle le tu’ra
Par l’ennemy engendré de la terre,
Jettant sur luy tout le flot de la guerre :
Ou bien sera fait le repas piteux
Du goulu ventre au dragon impiteux.
Si devant moy ce massacre j’endure,
Faut confesser qu’en ma poitrine dure
Je porte un cœur de rocher et d’acier,
Et que je suis fille d’un Tigre fier.
Pourquoy mourir donc ne le regardé-je ?
Pourquoy mes yeux de sa mort ne soulé-je ?
Et que ne vâ-je eguillonner les bœufs
À renflammer encontre luy leurs feux ?
Et que ne vâ-je encourager l’armee
Des fiers geans contre luy animee ?
Et que ne vâ-je enhorter le dragon
Tousjours veillant, pour devorer Jazon ?
Que Dieu luy doint bien meilleure aventure !
Ce n’est pas tout d’une volonté pure
Luy souhaitter du bien : mais or endroit
Luy pourchasser par effet il faudroit.
Quoy ? de mon pere iray-je, déloyalle,
Ainsi trahir la couronne Royalle ?
Et ne sçay quel etranger avolé
De mon secours se verra consolé ?
À fin qu’étant par moy sauf, il deploye
La voile au vent, et qu’un autre en ait joye
En l’épousant ? et que Medee icy
Porte la peine, helas ! de tout cecy ?
S’il pouvoit bien un si grand tort me faire,
Qu’en prendre un autre à mon desir contraire,
Qu’il meure ingrat : Mais la beauté qu’il a,
Et son gent cœur ne me promet cela.
Son œil defend que j’aye deffiance
Qu’il me deçoive, ou mette en oubliance
Mon grand merite : et puis il jurera,
Et me jurant les Dieux attestera
Ains que rien faire : étant bien assuree
Que craindras-tu ? tu as sa foy juree.
Depesche donc et franchy tout arrest.
À tout jamais Jazon redevable est
En ton endroit de sa propre personne
Et de sa vie : à toy seul il se donne :
Te prend à femme : et solennellement
Est ton époux : perpetuellement
Tu acquerras titre de sauveresse :
Et bien veignee en tresgrande allegresse
Tu te verras, des meres qui sçauront
Que leurs enfans de toy leur vie auront.
Donc par les vens hors d’icy emportee
Bien loin sur mer, dans la Grece jettee,
Je quitteray sœur, frere, pere, et Dieux,
Et mon païs ? Ce sont barbares lieux :
Mon pere est rude, et mon frere en bas âge,
Et ma sœur est tout d’un mesme courage
Avecques moy : et puis un Dieu tresgrand
Regne en mon cœur, qui ce fait entreprend :
Ce que je cherche est grand : ce que je quitte
N’est pas fort grand : ce n’est gloire petite
Que de sauver de la Grece la fleur.
Et ce n’est peu voir un païs meilleur,
Mieux cultivé, et ces illustres villes
Dont on nous parle, ars et façons civilles,
Et ce Jazon, pour qui (tant il m’est chier)
Je quitteroy le monde tout entier.
L’ayant mary, bien heureuse estimee
Seray de tous, et des Dieux bien-aimee
Et des humains. Quand sa femme seray
Du haut du chef les cieux je toucheray.
Mais quoy ? lon voit sur les profondes vagues
S’entreheurter deux hautes roches vagues :
Une Charybde ennemie des naus
Tantost humer, tantost vomir les flots :
Mesme une Scylle aux eaux Siciliénes
Aspre glappir entouree de chienes
Fieres à voir : je n’auray point de peur
Si une fois ie puis avoir tant d’heur
Que de tenir d’une douce embrassee
Ce qu’aime tant : si de peur suis pressee,
Si j’ay frayeur, seulement ce sera
Pour mon Jazon, qui lors m’embrassera.
Quoy ? Penses-tu que ce fait mariage ?
À ton forfait, ô Medee mal sage
(Pour le masquer) tu donnes un beau nom.
Regarde, voy quelle grande traison
Tu entreprens : regarde, considere
Le grand forfait, et ta proche misere,
Si tu le fais : paravant qu’il soit fait,
Si tu le peux, garde toy du forfait.
Elle avoit dit : Droitture et reverance
Devant ses yeux renforçoit la constance
Du cœur brulant : devant son bon propos
Amour vaincu déja tournoit le dos.
Elle s’en va de ses passions vuide
Au vieil autel d’Hecate Perseïde,
Qu’un bois ombreux et segret encouvroit :
Déja l’ardeur plus ne se decouvroit,
Ains au dedans sous la honteuse crainte
Estoit cachee et comme toute éteinte.
Mais aussi tost que Jazon elle vit,
La flamme morte incontinent revit :
Une rougeur ses deux joues va prendre,
Et par sa face un grand feu se repandre,
Et comme on voit par le souffle du vent
Une bluette assoupie davant
Dessous la cendre au dessus étendue,
Se rallumer par la paille épendue,
Et s’augmenter prenant nourrissement
Et se remettre, à force du tourment,
En moins de rien, en sa vigueur premiere :
Ainsi l’Amour qui t’eust semblé n’aguiere
Déja languir, déja tout adoucy,
Voyant Jazon, par un ardent soucy
De sa beauté qu’elle voit en presence,
Plus violent que devant recommence :
Et de hazart ce jour le jouvenceau
Se montroit plus que de coustume, beau :
Si qu’aisément l’affection renée
Pour sa beauté, luy eusses pardonnee.
Le regardant, comme s’elle venoit
Lors de le voir premierement, tenoit
Ses yeux fichez tousjours en son visage,
Ne pensant voir (la pauvrette mal-sage)
Face mortelle : et tant luy plaist à voir,
Ne peut de luy son regard demouvoir.
Incontinent que l’etranger commance
D’ouvrir la bouche, et tout privé s’avance
Jusqu’à la prendre et tenir par la main,
Et la requiert que d’un courage humain
(Parlant tout bas) au besoin le sequeure,
Et luy promet mariage : sur l’heure
Medee dit, respandant larmes d’yeux :
Je voy mon fait : l’ignorance de mieux
Ne me seduit, c’est Amour qui me meine,
Par mon moyen mis seras hors de peine.
Quand tu seras dehors de peine mis,
Fay d’accomplir ce que tu m’as promis.
Jazon adonc promtement affermante,
En attestant la deité presente
Dans ce lieu saint : Par le pere jurant,
De son beau pere : et sa foy rassurant
Par luy qui sçait toute son entreprise,
Et son issue, et l’amitié promise,
Et les hazars ausquels il se mettoit :
Luy estant creu de ce qu’il promettoit,
D’elle reçoit les herbes enchantees,
Et d’elle entend les façons usitees
Pour s’en aider : puis joyeux departant
En son logis s’en retourne contant.

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Jean-Antoine de BAÏF

Portait de Jean-Antoine de BAÏF

Jean-Antoine de Baïf, né à Venise le 19 février 1532, de mère inconnue, et mort à Paris le 19 septembre 1589, est un poète français. Fils de Lazare de Baïf, Jean-Antoine de Baïf, ami de Pierre de Ronsard et membre de la Pléiade, se distingue comme le principal artisan de l’introduction, en France, d’une... [Lire la suite]

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