Poème 'Les profondeurs de la nuit' de Robert DESNOS dans 'La Liberté ou l'Amour'

Les profondeurs de la nuit

Robert DESNOS
Recueil : "La Liberté ou l'Amour"

Quand j’arrivais dans la rue, les feuilles des arbres tombaient. L’escalier derrière moi n’était plus qu’un firmament semé d’étoiles parmi lesquelles je distinguais nettement l’empreinte des pas de telle femme dont les talons Louis XV avaient, durant longtemps, martelé le macadam des allées où couraient les lézards du désert, frêles animaux apprivoisés par moi, puis recueillis dans mon logis où ils firent cause commune avec mon sommeil. Les talons Louis XV les suivirent. Ce fut, je l’assure, une étonnante période de ma vie que celle où chaque minute nocturne marquait d’une empreinte nouvelle la moquette de ma chambre: marque étrange et qui parfois me faisait frissonner Que de fois, par temps d’orage ou clair de lune, me relevai- je pour les contempler à la lueur d’un feu de bois, à celle d’une allumette ou à celle d’un ver luisant, ces souvenirs de femmes venues jusqu’à mon lit, toutes nues hormis les bas et les souliers à hauts talons conservés en égard à mon désir, et plus insolites qu’ une ombrelle retrouvée en plein Pacifique par un paquebot. Talons merveilleux contre lesquels j’égratignais mes pieds, talons ! sur quelle route sonnez-vous et vous reverrai-je jamais ? Ma porte, alors, était grande ouverte sur le mystère, mais celui-ci est entré en la fermant derrière lui et désormais j’écoute, sans mot dire, un piétinement immense, celui d’une foule de femmes nues assiégeant le trou de ma serrure. La multitude de leurs talons Louis XV fait un bruit comparable au feu de bois dans l’âtre, aux champs de blés mûrs, aux horloges dans les chambres désertes la nuit, à une respiration étrangère à côté du visage sur le même oreiller.

Cependant, je m’engageai dans la rue des Pyramides. Le vent apportait des feuilles arrachées aux arbres des Tuileries et ces feuilles tombaient avec un bruit mou. C’étaient des gants; gants de toutes sortes, gants de peau, gants de Suède, gants de fil longs. C’est devant le bijoutier une femme qui se dégante pour essayer une bague et se faire baiser la main par le Corsaire Sanglot, c’est une chanteuse, au fond d’un théâtre houleux, venant avec des effluves de guillotine et des cris de Révolution, c’est le peu d’une main qu’on peut voir au niveau des boutons. De temps à autre, plus lourdement qu’un météore à fin de course, tombait un gant de boxe. La foule piétinait ces souvenirs de baisers et d’étreintes sans leur prêter la déférente attention qu’ils sollicitaient. Seul j’évitais de les meurtrir. Parfois même je ramassais l’un d’eux D’une étreinte douce il me remerciait. Je le sentais frémir dans la poche de mon pantalon. Ainsi sa maîtresse avait-elle dû frémir à l’instant fugitif de l’amour. Je marchais.

Revenu sur mes pas et longeant les arcades de la rue de Rivoli je vis enfin Louise Lame marcher devant moi.

Le vent soufflait sur la cité. Les affiches du Bébé Cadum appelaient à elles les émissaires de la tempête et sous leur garde la ville entière se convulsait.

Ce furent d’abord deux gants qui s’étreignirent en une poignée d’invisibles mains et dont l’ombre longtemps dansa devant moi.

Devant moi ? Non, c’était Louise Lame qui marchait dans la direction de l’Étoile. Singulière randonnée. Jadis, les rois marchèrent dans la direction d’une étoile ni plus ni moins concrète que toi, place de l’Étoile avec ton arc, orbite où le soleil se loge comme l’œil du ciel, randonnée aventureuse et dont le but mystérieux était peut-être toi que je sollicite, amour fatal, exclusif, et meurtrier. Si j’avais été l’un des rois, o Jésus, tu serais mort au berceau, étranglé, pour avoir interrompu si tôt mon voyage magnifique et brisé ma liberté puis, sans doute, un amour mystique m’eût enchaîné et traîné en prisonnier sur les routes du globe que j’eusse rêvé parcourir libre.

Je me complaisais à la contemplation du jeu de son manteau de fourrure contre son cou, des heurts de la bordure contre les bas de soie, au frottement deviné de la doublure soyeuse contre les hanches. Brusquement, je constatai la présence d’une bordure blanche autour des mollets. Celle-ci grandit rapidement, glissa jusqu’à terre, et quand je parvins à cet endroit je ramassai le pantalon de fine batiste. Il tenait tout entier dans la main. Je le dépliai, j’y plongeai la tête avec délices. L’odeur la plus intime de Louise Lame l’imprégnait. Quelle fabuleuse baleine, quel prodigieux cachalot distille une ambre plus odorante. Ô pêcheurs perdus dans les fragments de la banquise et qui vous laisseriez périr d’émotion à tomber dans les vagues glaciales quand, le monstre dépecé, la graisse et l’huile et les fanons à faire des corsets et des parapluies soigneusement recueillis, vous découvrez dans le ventre béant le cylindre de matière précieuse. Le pantalon de Louise Lame ! quel univers ! Quand je revins à la notion des décors, elle avait gagné du terrain. Trébuchant parmi les gants qui maintenant s’accolaient tous, la tête lourde d’ivresse, je la poursuivis, guidé par son manteau de léopard.

À la Porte Maillot, je relevai la robe de soie noire dont elle s’était débarrassée. Nue, elle était nue maintenant sous son manteau de fourrure fauve. Le vent de la nuit chargé de l’odeur rugueuse des voiles de lin recueillie au large des cotes, chargé de l’odeur du varech échoué sur les plages et en partie desséché, chargé de la fumée des locomotives en route vers Paris, chargé de l’odeur de chaud des rails après le passage des grands express, chargé du parfum fragile et pénétrant des gazons humides des pelouses devant les châteaux endormis, chargé de l’odeur de ciment des églises en construction, le vent lourd de la nuit devait s’engouffrer sous son manteau et caresser ses hanches et la face inférieure de ses seins. Le frottement de l’étoffe sur ses hanches éveillait sans doute en elle des désirs érotiques cependant qu’elle marchait allée des Acacias vers un but inconnu. Des automobiles se croisaient, la lueur des phares balayait les arbres, le sol se hérissait de monticules, Louise Lame se hâtait. Je distinguais très nettement la fourrure du léopard.

Ç’avait été un furieux animal.

Durant des années il avait terrorisé une contrée. On voyait parfois sa silhouette souple se profiler sur la basse branche d’un arbre ou sur un rocher, puis, à l’aube suivante, des caravanes de girafes et d’antilopes, sur le chemin des abreuvoirs, témoignaient auprès des indigènes d’une épopée sanglante qui avait profondément inscrit ses griffes sur les troncs de la forêt. Cela dura plusieurs années. Les cadavres, si les cadavres pouvaient parler, auraient pu dire que ses crocs étaient blancs et sa queue robuste plus dangereuse que le cobra, mais les morts ne parlent pas, encore moins les squelettes, encore moins les squelettes de girafes, car ces gracieux animaux étaient la proie favorite du léopard.

Un jour d’octobre, comme le ciel verdissait, les monts dressés sur l’horizon virent le léopard, dédaigneux pour une fois des antilopes, des mustangs et des belles, hautaines et rapides girafes, ramper jusqu’à un buisson d’épines. Toute la nuit et tout le jour suivant il se roula en rugissant. Au lever de la lune il s’était complètement écorché et sa peau, intacte, gisait à terre. Le léopard n’avait pas cessé de grandir durant ce temps. Au lever de la lune il atteignait le sommet des arbres les plus élevés, à minuit il décrochait de son ombre les étoiles.

Ce fut un extraordinaire spectacle que la marche du léopard écorché sur la campagne dont les ténèbres s’épaississaient de son ombre gigantesque. Il traînait sa peau telle que les empereurs romains n’en portèrent jamais de plus belle, eux ni le légionnaire choisi parmi les plus beaux et qu’ils aimaient.

Processions d’enseignes et de licteurs, processions de lucioles, ascensions miraculeuses ! rien n’égala jamais en surprise la marche du fauve sanglant sur le corps duquel les veines saillaient en bleu.

Quand il atteignit la maison de Louise Lame, la porte s’ouvrit d’elle-même et, avant de crever, il n’eut que la force de déposer sur le perron, aux pieds de la fatale et adorable fille, le suprême hommage de sa fourrure.

Ses ossements encombrent encore de nombreuses routes du globe L’écho de son cri de colère, répercuté longtemps par les glaciers et les carrefours, est mort comme le bruit des marées et Louise Lame marche devant moi, nue sous son manteau.

Encore quelques pas et voici qu’elle dégrafe ce dernier vêtement. Il choit. Je cours plus vite. Louise Lame est nue désormais, toute nue dans le bois de Boulogne. Les autos s’enfuient en barrissant; leurs phares éclairent tantôt un bouleau, tantôt la cuisse de Louise Lame sans atteindre cependant la toison sexuelle. Une tempête de rumeurs angoissantes passe sur les localités voisines : Puteaux, Saint-Cloud, Billancourt.

La femme nue marche environnée de claquements d’invisibles étoffes; Paris ferme portes et fenêtres, éteint ses lampadaires. Un assassin dans un quartier lointain se donne beaucoup de mal pour tuer un impassible promeneur. Des ossements encombrent la chaussée. La femme nue heurte à chaque porte, soulève toute paupière close.

Du haut d’un immeuble, Bébé Cadum magnifiquement éclairé, annonce des temps nouveaux. Un homme guette a sa fenêtre. Il attend. Qu’attend-il ?

Une sonnerie éveille un couloir. Une porte cochère se ferme.

Une auto passe.

Bébé Cadum magnifiquement éclaire reste seul, témoin attentif des événements dont la rue, espérons-le, sera le théâtre.

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Robert DESNOS

Portait de Robert DESNOS

Robert Desnos est un poète français, né le 4 juillet 1900 à Paris et mort du typhus le 8 juin 1945 au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libéré du joug de l’Allemagne nazie. Autodidacte et rêvant de poésie, Robert Desnos est introduit vers 1920 dans les milieux littéraires modernistes et... [Lire la suite]

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