Poème 'Pamphlet contre la mort' de Robert DESNOS dans 'La Liberté ou l'Amour'

Pamphlet contre la mort

Robert DESNOS
Recueil : "La Liberté ou l'Amour"

Le corps de Louise Lame fut placé dans un cercueil et le cercueil sur un corbillard. La voiture ridicule prit le chemin du cimetière Montparnasse. Fleuve traversé, maisons longées, arrêts des tramways devant le cortège, coups de chapeau des passants, différences de vitesses du convoi, ce qui fait que l’assistance se heurte ou s’essaime, conversation des croque-morts…

1er croque-mort. — Il y avait dans mon pays une grande maison. Celui et celle qui l’habitaient pouvaient à loisir faire cueillir des fleurs sur toute la campagne avoisinante tant la maison donnait un privilège certain à ses habitants. Mais eux, la vague et le socle des statues se soucient davantage l’une du sel qui s’amasse en cônes dans les marais artificiels, l’autre du pigeon voyageur qui passe dans le ciel avec une lettre d’amour sous l’aile. « Ma chère Mathilde, les grandes loutres du pays polaire et les loups chaudement fourrés viennent se jeter à la gueule de nos carabines quand je prononce ton nom. J’ai trouvé en pleine steppe un calvaire. Le Christ quand je l’ai touché s’est effrité comme un vieux mammouth congelé et les chiens de mon traîneau l’ont dévoré. Et ils ne s’étaient pas confessés. Mais il n’y a pas de confesseurs pour chiens. Ils étaient à jeun. Ma chère petite Mathilde, ton amant, ton amant… », qu’eux ne se souciaient des fleurs. Ils creusaient un grand souterrain sous leur demeure et voulaient atteindre la mer en se frayant ce passage, soigneusement étayé, à travers le terreau mou, les couches calcaires, les débris fossiles, les cavernes souterraines, cavernes souvent traversées par un ruisselet pur, hérissées de stalactites et de stalagmites, parfois illustrées de dessins préhistoriques ou encombrées d’ossements difficilement identifiables, sans craindre la nuit parfaite du sous-sol ni l’ensevelissement prématuré. Ils atteignirent la mer après six ans d’efforts. Le flot jaillit avec la lumière et les noya. Un geyser salé qui monte de la maison abandonnée est la seule trace de cette aventure.

2e croque-mort. — Le moulin à café ronronnait dans les mains de la cuisinière. Puis dans le silence du verger ce fut le cri pathétique et soudain du concierge : « Madame se meurt ! Madame est morte ! » La pauvre femme était morte en effet, et luxueusement : oreiller de carottes et linceul de fleurs de pêcher. Et depuis, dans la maison en deuil, jamais n’a cessé de retentir le ronronnement du moulin à café dans les mains rudes de l’invisible cuisinière en tablier bleu et jamais ne sont passés impunément devant les fenêtres closes l’amant sans témérité et le prêtre de mauvais augure.

3e croque-mort. — Quand il eut été augmenté, le Juif errant acheta une bicyclette. Il passait sur les routes, de préférence celles qui suivent la cime des collines, et le soleil projetait en les agrandissant les roues du vélocipède en cercles d’ombres mouvants qui traînaient sinistrement sur les champs et sur les hameaux. Des places calmes sont nées de son passage. Le signal du chemin de fer se meut lentement. Une bergère lointaine, à l’heure du crépuscule, relève sa jupe large plus haut que les seins et s’expose au bord de la route à la surprise du touriste problématique. Le Juif errant, tenez, le voilà qui passe, place de l’Opéra.

4e croque-mort. — Deux arbres s’étreignent en secret, une nuit Au petit jour, ils regagnent chacun le territoire restreint attribué à leurs racines et, peu de temps après, un chasseur s’arrête, étonné, devant la trace de leur déplacement. Il rêve à l’animal fabuleux qui, selon lui, en est l’auteur Il charge soigneusement son fusil et, toute la journée, arpente la contrée. Il ne tue qu’un corbeau qu’il ne se donne même pas la peine de ramasser. Au soir tombé, le corbeau reprend ses esprits. Il monte haut dans l’air, étend ses ailes. Le lendemain est jour de brouillard avec un soleil rouge comme une tomate au travers ; le surlendemain, jour de brouillard avec au travers un soleil comme un jaune d’œuf pâle étalé et ainsi de suite durant trois mois jusqu’à la nuit perpétuelle. Les paysans mettent le feu à la forêt pour s’éclairer. Des nuées de corbeaux s’envolent. Le lendemain, grand jour, mais un petit tas de braise là où furent les deux arbres, trente-trois petits corbeaux dans les champs labourés, deux ailes gris pâle dans le dos du chasseur. Deux ailes qui foncent chaque soir et s’éclaircissent de moins en moins à chaque lever de soleil. À la fin, il est l’archange d’ébène et son fusil terrorise les méchants. Puis, un chaud midi, les ailes se mettent à battre sans qu’il le veuille. Elles l’emportent très haut, très loin. Nul depuis, dans son pays natal, ne grave d’initiale au tronc des vieux chênes.

Le convoi suivait une avenue quand le quatrième croque-mort termina son histoire.

Qu’il aille donc au diable le corbillard de Louise Lame, et le corps de Louise Lame et son cercueil et les gens qui se découvrent et ceux qui suivent. Que m’importe à moi cette carcasse immonde et ce défilé de carnaval. Il n’est pas de jour où l’image ridicule de la mort n’intervienne dans le décor mobile de mes rêves. Elle ne me touche guère, la mort matérielle, car je vis dans l’éternité.

L’éternité, voilà le théâtre somptueux où la liberté et l’amour se heurtent pour ma possession. L’éternité comme une immense coquille d’œuf m’entoure de tous côtés et voici que la liberté, belle lionne, se métamorphose à son gré. La voici, tempête conventionnelle sous des nuages immobiles. La voici, femme virile coiffée du bonnet phrygien, aux tribunes de la Convention et à la terrasse des Feuillants. Mais déjà femme est-ce encore elle cette merveilleuse, encore ce mot prédestiné dans l’olympe de mes nuits, femme flexible et séduite et déjà l’amour ? L’amour avec ses seins rudes et sa gorge froide. L’amour avec ses bras emprisonneurs, l’amour avec ses veillées mouvementées, à deux, sur un lit tendu de dentelles.

Je ne saurais choisir, sinon que demeurer ici sous la coupole translucide de l’éternité.

Le caveau de famille se dresse à ras de terre à l’ombre du tombeau de Dumont d’Urville. Et croyez- vous que le monument funéraire de ce dernier, beau cône rouge brique évocateur d’Océanies, me retienne à ce terrain meublé où la plupart bornent leur destinée. Pas plus que l’océan, pas plus que le désert, pas plus que les glaciers, les murs du cimetière n’assignent de limites à mon existence tout imaginaire. Et cette matérielle figure, le squelette des danses macabres, peut frapper s’il lui plaît à ma fenêtre et pénétrer dans ma chambre. Elle trouvera un champion robuste qui se rira de son étreinte. Faiseurs d’épitaphes, marbriers, orateurs funèbres, marchands de couronnes, toute votre engeance funéraire est impuissante à briser le vol souverain de ma vie projetée, sans raison et sans but, plus loin que les fins de mondes, les Josaphat’s Kermesses et les biographies. Le corbillard le Louise Lame peut poursuivre dans Paris un chemin sans accidents, je ne le saluerai point au passage. au rendez-vous demain avec Louise Lame et rien ne peut m’empêcher de m’y rendre. Elle y viendra. Pâle peut-être sous une couronne de clématites, mais réelle et tangible et soumise à ma volonté.

La destinée ne démentit pas mon espoir.

Louise Lame morte vint me rejoindre et nul parmi ceux que nous rencontrâmes ne put remarquer le changement qui s’était effectué en elle. À peine une odeur de tombeau se mêlait-elle à l’ambre dont elle était parfumée, odeur de tombeau que je connais bien pour l’avoir respirée maintes fois à ras des draps fatigués par des plis nombreux, vus au petit jour comme les flots contradictoires et figés d’une marée matinale ou plutôt, en raison des ondes contraires déterminées par le froissement des membres aux vestiges d’un corps lancé dans un liquide, par exemple un homme dans un fleuve, avec si bon vous semble une pierre au cou : des ronds concentriques. Car tout prête à l’évocation de la mort. Depuis les bouteilles, corps humains enterrés depuis les beaux jours du sphinx dans les bandelettes balsamiques des Égyptiens jusqu’au porte-plume qui, s’il est noir, est un corbeau volant si vite qu’il se transforme en une ligne mince pour se heurter au coq de l’église, la plume, dominant le cimetière des mots écrits et qui achèvent de se dessécher sur le marbre blanc du papier. S’il est rouge, c’est la flamme matérielle d’un enfer de chromo ou celle idéale du four crématoire. Le chapeau, c’est l’auréole des saints ou les couronnes du dernier jour quand les rois n’ayant pas obéi au signal de l’étoile vont en sens inverse demander à la terre ce qui appartient à l’âme avec leurs symboles dérisoires : diadèmes de porcelaine, casques de perles artificielles et de fil de fer et les mille regrets et les à mon amant en place de valets de pied.

Et de même, la bouteille, n’est-ce pas la femme érigée toute droite au moment du spasme, et le rêveur insensible dans le vent et le téton pour la bouche de l’amant et le phallus. Et le porte-plume aussi, obscène et symbolique dans la main du poète, et le chapeau fendu comme un sexe ou rond comme une croupe. Toutes ces images opèrent un nivellement dans l’esprit. Tous ces éléments comparables à un même accessoire ne sont-ils pas égaux ? la mort à la vie et à l’amour comme le jour à la nuit. Passe-passe, éternel ressort des mathématiques et des métaphysiques ! Il n’est rien qui ne puisse se démentir et je méprise vraiment ceux qui restent entre les deux pôles brûlants de la pensée sur l’équateur froid du scepticisme. Lieux communs qui heurtent les croyances les plus élevées, par quel abus de confiance s’autorise-t-on de vous pour vivre à petites gorgées ? Alors que par le vent stupide qui vous anime il fait si bon se laisser emporter.

Mon esprit lui est soumis comme au fusil la balle. Qu’ils me font rire ceux qui prétendent faire autre chose dans cette tempête que des gestes désespérés de moulins à vent, des contorsions de cerfs-volants, des mouvements arbitraires d’ailes, ceux qui se prétendent timonniers capables d’aller au port, ceux pour qui doute n’est pas synonyme d’inquiétude, ceux qui sourient finement !

Le but ? Mais c’est le vent même, la tempête et quel que soit le paysage qu’ils bouleversent, ne sont-ils intangibles et logiques ?

Ce sont les hommes qui sont imbéciles, ayant basé les voiles des navires sur le même principe que la tornade, de trouver le naufrage moins logique que la navigation.

Que je les méprise ceux qui ignorent jusqu’à l’existence du vent.

Mieux vaut le nier tout en restant son jouet.

— Mais la mort ?

— C’est bon pour vous.

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Robert DESNOS

Portait de Robert DESNOS

Robert Desnos est un poète français, né le 4 juillet 1900 à Paris et mort du typhus le 8 juin 1945 au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libéré du joug de l’Allemagne nazie. Autodidacte et rêvant de poésie, Robert Desnos est introduit vers 1920 dans les milieux littéraires modernistes et... [Lire la suite]

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