Poème 'Récits épiques – Le Liseron' de François COPPÉE dans 'Les Récits et les Élégies'

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Récits épiques – Le Liseron

François COPPÉE
Recueil : "Les Récits et les Élégies"

Près de la vieille Égra, dans la Bohême noire,
Rude et sombre contrée à la sanglante histoire,
Le pâtre au voyageur désigne encor du doigt
Un très ancien moutier des sœurs de Saint-Benoît,
Écroulé sous l’assaut des lierres parasites.

Du temps que Sigismond fît contre les Hussites
L’épouvantable guerre où tant de sang coula,
Cette maison avait pour abbesse Thécla,
Qu’on honore à présent comme une bienheureuse.
Fleur délicate éclose en cette époque affreuse,
Thécla, dès sa première enfance, avait été
Un modèle d’ardente et douce charité.
Au ciel noir de ce temps on voyait cette étoile.
Noble et belle, elle avait à vingt ans pris le voile
Et portait le bâton pastoral et l’anneau,
Comme saint Dominique et comme saint Bruno.
Trouvant toute faiblesse aux autres naturelle,
Elle n’était jamais assez dure pour elle,
Voulait qu’on l’éveillât dans son premier sommeil
Et portait sur la chair un cilice pareil
À la robe de crin des vieux anachorètes.
Mais ces austérités, qu’elle tenait secrètes
Et que lui reprochait parfois son confesseur,
N’altéraient point l’exquise et charmante douceur
De son commandement sur ses bénédictines.
Goûtant la poésie et les lettres latines,
Elle expliquait le sens des textes les moins clairs,
Au grand étonnement des lettrés et des clercs ;
Mais l’abbesse était bonne encor plus que savante,
Des pauvres elle était la très humble servante
Et parfois, dans la rue, embrassait un lépreux.
Elle avait accompli des miracles nombreux.
Un jour, au lever-Dieu, devant tous les fidèles,
Elle avait imposé silence aux hirondelles
Qui, dans la nef gothique ayant fait leurs abris,
Troublaient en ce moment l’office de leurs cris ;
Et, sur l’ordre sorti de ses lèvres naïves,
S’envolant aussitôt sous les vieilles ogives,
Jusqu’au Benedicat les oiseaux s’étaient tus.
Au loin se répandait l’odeur de ses vertus,
Ainsi qu’un vent du sud tout parfumé de roses.
Ses deux mains pour donner étaient toujours décloses ;
Et quand elle passait, grande sous le froc blanc,
Ses beaux regards baissés, le chapelet au flanc,
Sa personne unissait dans un divin mélange
La grâce de la femme et la force de l’ange.

Dans ce cœur tout céleste, il n’était donc resté
Aucun attachement pour la terre, excepté
Le vif amour des fleurs qu’avait la bonne sainte ;
Elle les adorait. Devant une jacinthe,
Une pervenche, un lys, une rose, un œillet,
Son regard attendri tout à coup se mouillait.
Ainsi que d’un penchant coupable à la mollesse,
Elle s’en accusait ; mais c’était sa faiblesse.
Elle avait dans son cœur, tout bas interrogé,
Comme le sentiment d’un amour partagé
Devant ses chères fleurs. Autour de sa fenêtre
Un églantier grimpait, qui semblait la connaître ;
Comme si de la voir le jasmin fût charmé,
Pour elle il exaltait son arôme embaumé
Et doux comme une voix qui murmure : « Je t’aime ! »
Quand venait la Toussaint, le pâle chrysanthème
Lui souriait encor sous les feuillages bruns ;
Et les fleurs lui rendaient son amour en parfums.

Or, ce fut dans la paix profonde de ce cloître,
Dont le pieux renom ne cessait de s’accroître,
Qu’un jour une nouvelle affreuse pénétra.

Après avoir rompu le colloque d’Égra,
Procope le Tondu, le chef des Taborites,
Relevait l’étendard des doctrines proscrites
Que Jean Huss proclama du haut de son bûcher,
Et contre l’Empereur s’apprêtait à marcher ;
Et Thécla savait bien que, si son monastère
Se trouvait sur les pas de l’horrible sectaire,
Il l’anéantirait par la flamme et le fer
Et n’épargnerait point ces béguines d’enfer
Qui relevaient du pape, ainsi que leur abbesse,
Et qui communiaient sous une seule espèce.
Sauve qui peut ! Le cri de terreur est jeté.
L’Éger roule à présent un flot ensanglanté
Où des cadavres nus s’en vont à la dérive.
Car Procope a quitté Tabor ! Procope arrive !
Au rappel de l’affreux tambour qu’on fabriqua
Avec la rude peau du borgne Jean Ziska,
Tous sont venus, Saxons, Bohèmes et Moraves.
Procope arrive ! Il marche, avec vingt mille braves,
Trente canons de siège et deux cents chariots,
Sur Fritz le Querelleur et ses Impériaux.
S’il rencontre un couvent, il le brûle, et massacre
Quiconque est tonsuré, moine, abbé, clerc ou diacre.
Il est pieux, austère, impassible, inhumain,
Atroce ; il a toujours l’Évangile à la main.
Parmi des flots de sang et des torrents de larmes
Il passe. Ses soldats, dans un couvent de carmes,
Ont pris ces malheureux, leur ont coupé les pieds,
Puis, monstrueux bourreaux, sur ces estropiés
Frappant tous à grands coups de gaule et de lanière
Les ont martyrisés d’une telle manière
Qu’ils les ont fait courir sur leurs moignons sanglants.
Aussi, par les chemins, pauvres fuyards tremblants,
Portant leurs vases d’or et leurs saintes reliques,
On ne rencontre plus que prêtres catholiques
Qui demandent asile et de qui nul ne veut ;
Car Procope est en route ! Il vient ! Sauve qui peut !

Mais plus se rapprochait la sanguinaire armée
Et moins Thécla semblait avoir l’âme alarmée ;
Elle était sans terreur, comme un ancien martyr ;
Et, quand un paysan vint, un soir, l’avertir
Que des troupes sonnant une marche guerrière
Venaient par le chemin qui longeait la rivière,
L’abbesse fît ouvrir, contre tous les avis,
La grande porte et fit baisser le pont-levis.
Puis elle conduisit ses sœurs et ses novices
Dans le chœur, éclairé comme pour les offices,
Et leur fit réciter les prières des morts.

Sur un bai-brun rétif et qui blanchit le mors,
Voici Procope. Il vient dans un bruit de fanfare ;
Et sur le ciel sanglant derrière lui s’effare
Le sombre gonfanon des Frères de Tabor,
Sur lequel est brodé le grand calice d’or.
Les routes du vallon sont toutes occupées
Par un fourmillement de lances et d’épées ;
Et huit bœufs, balayant la terre du fanon,
Traînent auprès du chef un énorme canon
Autour duquel s’enroule une guivre de bronze,
Lourde pièce fondue en mil quatre cent onze
Par Ali, le sorcier de Prague, et dont le son
Était si foudroyant qu’il donnait le frisson
Aux plus vieux batailleurs jusqu’au fond de leurs chausses
Et faisait avorter au loin les femmes grosses.
Sous les murs du couvent, juste au milieu du val,
Procope le Tondu descendit de cheval
Et, se tournant alors vers les gens de sa suite :

« Gage ouverte ! dit-il ; les oiseaux sont en fuite ;
Nous arrivons trop tard. » Et, le sourcil froncé,
Farouche, il s’avança jusqu’au bord du fossé.
Mais, après un regard sous le vieux portail sombre,
Il recula, voyant une lueur dans l’ombre.
C’était l’église ouverte, et les cierges flambants,
L’autel avec sa croix, les nonnes sur leurs bancs ;
Et tout à coup l’abbesse et ses bénédictines,
Sans aucun tremblement dans leurs voix argentines,
Entonnèrent un triste et long Pie Jesu.
Saisi par un émoi qu’il n’avait jamais eu,
L’homme hésita. Très brave, il estimait les braves.
Il fit camper et mettre aux chevaux les entraves,
Ôta son morion et but un verre d’eau.
Puis, prenant à l’écart Ruprecht de la Moldau :

« Frère, j’ai du penchant pour cette brave abbesse,
Lui dit-il. L’huis qu’on m’ouvre et le pont qu’on m’abaisse
Me gênent. Je serais trop lâchement vainqueur
De vingt filles chantant des prières en chœur.
Épargnons-les. »

Ruprecht fut d’un avis contraire :
« Prends garde d’irriter nos hommes, vaillant frère :
Cette nonne les brave ; et d’ailleurs sois certain
Que ces femmes en blanc qui beuglent du latin
A leur premier aspect tomberont en syncope.
Livre-nous ce moutier, c’est plus sûr. »

Mais Procope
N’écoute déjà plus celui qui lui répond.
Il a pris un parti. Revenant vers le pont
Et défiant des yeux le calme monastère,
Il tire son épée et plante l’arme en terre.
« Au nom du Père, au nom du Fils et de l’Esprit,
Dit-il, si mon estoc prend racine et fleurit
Cette nuit, c’est qu’alors Dieu veut que ces chrétiennes
Chantent paisiblement désormais leurs antiennes ;
Et, dès l’aube, aussi vrai que Jean Huss fut martyr,
Sans leur faire aucun mal, je m’engage à partir. »

Puis le soldat s’en fut reposer sous sa tente.

La nuit vint, nuit sereine, étoilée, éclatante,
Et dont le clair de lune argentait tout l’azur ;
Et les nonnes en chœur, dans l’air tranquille et pur,
Lançaient toujours le chant de leurs voix solennelles,.
Qu’interrompait parfois le cri des sentinelles
Debout auprès des feux qui se courbaient au vent.
Enfin l’aurore emplit le ciel vers le levant.
Tout s’émut. Le son grêle et perçant des trompettes
Éveilla dans le camp les hommes et les bêtes ;
Le soleil du matin, oblique et froid encor,
Fit sur les fronts casqués courir un frisson d’or,
Et, sortant de sa tente au milieu d’un murmure,
Procope, revêtu déjà de son armure,
Revint au pont-levis pour revoir son estoc.
Du couvent, grand ouvert et calme sur le roc,
Toujours l’hymne pieux s’envolait dans la nue.
La lourde épée encore en terre, droite et nue,
N’avait pas pris racine et n’avait pas fleuri ;
Mais, pour vivre un seul jour, en une nuit mûri,
Un liseron, autour de la lame immobile,
Avait fait tournoyer sa spirale débile.
La moindre de ces fleurs que l’abbesse aimait tant
Tenait captif le glaive au reflet éclatant,
Et, suave et charmant comme un œil qui regarde,
Son frais calice bleu fleurissait sur la garde.
Procope demeura pendant un long moment,
Regardant l’humble fleur, songeant à son serment,
L’âme d’inquiétude et de stupeur frappée ;
Puis enfin :

« Donnez-moi, dit-il, une autre épée,
Et qu’on lève le camp !… Mon cheval !… Nous partons. »

Et, traînant après lui cavaliers et piétons
Qu’un liseron des bois avait remplis de crainte,
Il s’éloigna. La fleur avait sauvé la sainte.

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François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

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